mercredi, 28 janvier 2026
Vers une stratégie traditionaliste globale

Vers une stratégie traditionaliste globale
Par Alexandre Douguine
Le problème ne réside pas dans le conflit entre les élites et les masses. Ce n’est pas si simple. Il existe deux types d’élites: l’élite spirituelle et l’élite satanique. Les deux tentent de diriger les masses dans des directions opposées. La modernité occidentale constitue l'apex de l’ascension des élites sataniques. Elles détiennent le pouvoir et répriment leurs ennemis, c’est-à-dire nous.
Les masses ne constituent pas un argument. Elles acceptent ce qu’on leur donne ; elles ne peuvent pas faire autrement. Elles ne font que refléter la sagesse réelle ou satanique de quelques-uns. Elles ne sont ni bonnes ni mauvaises, comme la matière. C’est l’esprit qui décide de tout, et le diable est aussi esprit.
Tout le mal auquel nous faisons face aujourd’hui est très ancien. Il y a cent ans, il était déjà si évident que de grandes puissances et mouvements politiques ont commencé à le combattre. Mais ils ont perdu. Le mal a gagné en force. Nous vivons avec ses conséquences.
La démocratie consiste à ce que les masses votent et choisissent. Mais elles ne font que voter et choisir ce que les élites leur suggèrent. Les élites contrôlent la démocratie. C’est leur outil, leur machine. Qui contrôle l’élite contrôle tout le reste, y compris la démocratie.

Le globalisme est la conspiration mondiale des élites sataniques. Elles ont adopté sa forme définitive avec l’avènement de la modernité occidentale. Aujourd’hui, leur contrôle est presque total. Tel que le disent les Écritures. Mais choisir le bon camp dans cette bataille apocalyptique est le devoir de l’homme.
Les masses ne peuvent pas choisir. Elles suivent et obéissent. Seul l’homme d’élite choisit vraiment. Ce choix est réel, libre et toujours possible dans toutes circonstances, quelle qu’elle soit. Nous devons viser les élites sataniques si nous ne sommes pas d’accord avec leurs gouvernements sataniques. C’est la Révolution. Il n’y a pas d’autre option.
L’élite satanique est globale, unifiée, et totalement solidaire avec son siège central. C’est pourquoi tous les médias et réseaux qu’elle possède suivent exactement la même narration. L’élite mondiale est petite et très disciplinée. L’élite spirituelle qui lutte contre les mondialistes est divisée.

L’élite spirituelle est locale et limitée par la nation et la religion. Elle ne peut pas comprendre l’étendue réelle de l’ennemi mondial, l’Antikeimenos. Elle est faible et dispersée. Mais si elle est vraiment spirituelle, elle reconnaît tous ceux qui portent la marque de l’Esprit. Guénon et Evola ont préparé le terrain.
Le traditionalisme doit devenir une réalité stratégique concrète, un réseau révolutionnaire. Ce ne peut pas être un mouvement ou un parti. Il doit devenir autre chose. Nous pouvons imaginer ce qu’il devrait être en comparant ce que nous rejetons le plus dans toutes les questions régionales.
Ce que nous haïssons le plus dans tous les pays nous unit et prépare le terrain pour un niveau supérieur de pensée. Le traditionalisme doit devenir une stratégie globale. C’est la volonté d'aller résolument vers l’Ordre Civilisationnel. La civilisation signifie essentiellement la tradition.

En luttant concrètement pour notre civilisation contre la civilisation mondiale satanique, nous aidons d’autres civilisations à faire de même. Nous devons comprendre cela. C’est le point qui change les règles du jeu. Nous devons mettre en place l’Internationale Traditionaliste: futuriste et offensive, pas défensive.
Le principal problème des Blancs est qu’ils se sont identifiés à l’Occident, à la modernité, au colonialisme, au matérialisme, au capitalisme, à la technologie. Et tout cela tue (ou a déjà tué) la tradition sacrée que les Blancs possédaient depuis longtemps.
La tradition sacrée des Blancs a été détruite par eux-mêmes. Sans tradition, il n’y a pas de Blancs. Ce n’est pas un homicide, c’est un suicide. Les Blancs ont choisi le suicide, et ils l’ont reçu.
Que signifie être blanc ? Presque rien, sauf l’apparence physique. Sans valeurs sacrées, sans religion, sans racines. Seulement le succès économique et la cupidité capitaliste. Il n’y a plus aucune raison d’être blanc. Le globalisme a été créé et mis en œuvre par les Blancs.
Les Blancs globalistes voulaient que l’humanité soit exactement comme eux, et en partie, ils ont réussi. Mais à un moment donné, ils ont réalisé qu’il n’y avait plus aucune raison de rester blancs. Nous devions tous devenir des « universels ». Et c’est alors que la autodestruction des Blancs a commencé.
Blancs, ne blâmez pas les non-blancs pour votre propre extinction. Blâmez-vous vous-mêmes. Blâmez l’Occident. Blâmez la modernité.
15:25 Publié dans Actualité, Nouvelle Droite, Traditions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre douguine, tradition, traditionalisme, traditionalisme révolutionnaire, nouvelle droite, nouvelle droite russe |
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samedi, 24 janvier 2026
La scission interne et irréversible au sein de l’Occident - Une transformation fondamentale de toute l’architecture mondiale

La scission interne et irréversible au sein de l’Occident
Une transformation fondamentale de toute l’architecture mondiale
Alexandre Douguine
Alexandre Douguine sur la fracture irréversible de l’Occident, les gambades impériales de Trump, et l’émergence de cinq pôles occidentaux concurrents.
Entretien avec Alexander Dugin pour l’émission « Escalation » de Sputnik TV.
Animateur: Les fêtes de début 2026 ont apporté une nouvelle qui évoque inévitablement les grands bouleversements du passé. La presse discute activement de l’initiative de Donald Trump concernant le Groenland, en la comparant à l’achat de l’Alaska. On dit que si Trump parvient à acquérir l’île, son nom sera associé à celui des plus grands présidents américains. Selon vous, l’acquisition du Groenland est-elle l’un des principaux objectifs de Trump pour les États-Unis, une manière pour lui d’entrer dans l’histoire ?
Alexandre Douguine: Je pense que Trump a certainement un tel objectif, mais ce n’est pas le principal. Devant nos yeux se déroule une transformation fondamentale de toute l’architecture mondiale. Dans l’histoire des États-Unis, aux côtés de l’achat de l’Alaska, il y a également l’achat de la Louisiane, qui appartenait à un régime totalement différent, ainsi que la guerre avec le Mexique, après laquelle les États-Unis ont annexé deux tiers de son territoire. L’expansion d’une sphère d’influence est une constante de la politique américaine.
Aujourd’hui, Trump a proclamé une «Doctrine Monroe» avec son propre «corollaire», c’est-à-dire l’affirmation des États-Unis comme le seul hégémon de l’Hémisphère occidental. Nous l’avons vu dans le cas du Venezuela: l’enlèvement de Maduro et la mise du pays à genoux, pratiquement sans un seul coup de feu. Désormais, les politiciens américains gouvernent là-bas comme si c’était leur propre arrière-pays, et Trump n’écrit pas par hasard sur les réseaux sociaux qu’il est le «président par intérim de l’Argentine». Dans cette logique, le Groenland est une extension géographique naturelle du continent nord-américain.
Cependant, Trump ne s’arrêtera pas là. Le Premier ministre actuel du Canada se prépare déjà, en fait, à une guerre contre les États-Unis — le Canada doit se préparer comme s'il allait être le toute prochaine cible. Je pense que Trump obtiendra gain de cause tant pour le Groenland que pour le Canada. Bien que des problèmes puissent encore apparaître avec l’Amérique du Sud, l’absorption du Canada sera simplement «avalée» par tout le monde. Certains diront que nous avons été malchanceux d’avoir eu un tel président; d’autres diront qu’il a vraiment rendu l’Amérique grande à nouveau.

La situation autour du Groenland révèle un fait crucial: il y a désormais une scission complète au sein de l’Occident. L’Occident uni n’existe plus. Il peut nous combattre, combattre l’Iran ou le Venezuela, mais il est désormais prêt à se livrer des combats aussi à l'intérieur de son propre camp. Nous avons vu les tentatives pitoyables de l’Union européenne d’envoyer quelques troupes au Groenland pour «le protéger» d’une menace fictive de la Russie et de la Chine. Mais dès que Trump a lancé un ultimatum sur les tarifs douaniers, Friedrich Merz a immédiatement retiré son petits groupe de soldats.
Trump dit ouvertement aux Européens: «Vous êtes mes vassaux, faites ce que je vous ordonne». Lorsqu’il leur dit de faire la paix avec les Russes — ils doivent faire la paix. Lorsqu’il leur dit de céder le Groenland — ils doivent le céder. Lorsqu’il leur dit de soutenir Netanyahu — ils doivent le soutenir. Pendant des décennies, la direction mondialiste des États-Unis a créé l’illusion que l’Europe était un partenaire avec une voix au chapitre. Maintenant, ces illusions se sont brisées. Trump leur dit sans détours: «Vous n’êtes personne, juste des bras armés, des livreurs de pizzas ou des travailleurs migrants. Si je prends le Groenland, vous devez répondre: ‘Oh, cher Papa Trump, prends-le vite, sauve-nous des méchants Russes et Chinois avec leurs sous-marins». Voilà le monde dans lequel nous vivons: Trump frappe du poing sur la table, et l’Europe — ayant brièvement tenté de prétendre qu’elle défendrait le Groenland contre l’Amérique — capitule rapidement.

Trump est prêt à démanteler l’OTAN, puisque l’alliance se compose déjà de 95% de ressources américaines. Ce qui se passe aujourd’hui n’est pas seulement une humiliation colossale pour l’Europe (les émotions passeront), c’est la fin de l’ancien Occident collectif. L’épisode du Groenland est devenu un test de référence, révélant une image unique: un monolithe autrefois uni, avec lequel nous nous battions encore il y a un an, s’est brisé en cinq pôles différents.
Le premier Occident, c’est Trump lui-même. Il déclare: «Je suis l’Occident, et tous les autres ne sont que des décors». Il se comporte comme un cow-boy prêt à «bombarder» tout le monde — ennemis et alliés — sans reconnaître personne comme un sujet souverain. Pour lui, seul le président américain existe; tous les autres ne sont personne.
Le second Occident, c’est l’Union européenne. Elle a soudain découvert qu’elle n’est même plus un «partenaire mineur». L’UE a été dépouillée de toute subjectivité solide, politiquement, elle est effectivement castrée. Pour les élites européennes habituées à une admission formelle dans le «club des hommes», cela a été un choc absolu. On leur a dit franchement: votre opinion sur l’Ukraine ou le Groenland n’intéresse personne.
Le troisième, c’est l’Angleterre. Elle se trouve dans une position étrange: apparemment proche des États-Unis, mais frappée par les tarifs de Trump à cause de ses critiques sur l’accord du Groenland. La Grande-Bretagne n’est plus le chef d’orchestre de l’UE (forcément, après le Brexit), mais ce n’est pas non plus une marionnette américaine. C’est un acteur autonome, à part entière.
Le quatrième groupe rassemble les restes du mondialisme. Il s’agit du «deep state» aux États-Unis, des démocrates, qui regardent Trump avec horreur, réalisant qu’ils sont les prochains sur la liste pour une purge. Leurs représentants restent puissants dans les structures européennes et britanniques, et ils continuent de parler de domination mondiale, même si le sol se dérobe sous leurs pieds. Même Macron parle déjà de quitter l’OTAN, et Merz envisage un rapprochement avec la Russie, ayant saisi l’ampleur des pertes.

Enfin, le cinquième Occident, c’est Israël: un petit pays qui se comporte comme s’il était le centre du monde. Avec une frénésie toute messianique, Netanyahu construit un «Grand Israël», utilisant des méthodes extrêmement brutales et forçant tout le monde à l’aider. Il s’avère qu’Israël n’est pas une avant-garde occidentale, mais une force qui, à bien des égards, contrôle l’Amérique elle-même à travers des réseaux pro-israéliens.
Au final, au lieu d’un seul ennemi, nous faisons face à cinq pôles occidentaux différents. Nos regards se tournent dans tous les sens: avec qui devrions-nous conclure des accords? Qui ici est réellement souverain, et qui ne fait que faire semblant? La stratification de l’Occident en ces cinq parties est la principale conséquence de la crise actuelle.
Animateur : Une question d’un auditeur : « Alexandre Geliévitch [Douguine], quelle est la raison pour laquelle Trump a si violemment changé de tactique après le Nouvel An? Venezuela, Groenland, saisies de pétroliers — pourquoi voyons-nous une telle accélération des actions du président américain ? »
Alexandre Douguine: Tout d’abord, je pense que Trump a rencontré une opposition intérieure extrêmement puissante aux États-Unis même, et il a besoin de consolider sa position par des succès sur la scène internationale. Il a été élu pour restaurer l’ordre chez lui, mais cela s’est avéré extraordinairement difficile. Il s’est avéré que pratiquement tout le système judiciaire américain est sous le contrôle de Soros: les soi-disant «juges militants», qui, au lieu d'être guidés par le sens de la loi et de la justice, le sont par une idéologie libérale et prononcent toujours des verdicts contre Trump.
Cette "justice" a commencé par bloquer tous les processus internes. Des protestations contre les agences fédérales chargées de faire respecter la frontière ont éclaté, aboutissant à des affrontements avec des victimes. De nombreux gouverneurs sabotent effectivement ses directives. Trump commence à s’enliser à l’intérieur du pays: la liste Epstein n’a toujours pas été publiée, et de nombreux griefs légitimes s’accumulent contre lui. Il a compris qu’il pourrait passer trois ans à lutter contre ces libéraux corrompus sans rien obtenir, alors que les élections de mi-mandat de 2026 approchent — élections qu’il a toutes les chances de perdre.

Je pense que les sondages et les conseillers en communication lui ont clairement dit: les ressources internes sont épuisées, il faut un nouvel argument. Il faut annexer quelque chose, kidnapper quelqu’un, le vaincre, l’effrayer ou l’humilier. Ensuite, il pourra obtenir un levier pour la politique intérieure. Trump comprend que le temps s’écoule rapidement — à la fois le temps biologique et le temps de sa présidence. Il a décidé que 2026 est la limite au-delà de laquelle le retard n’est plus possible.
L’annexion du Groenland, le début effectif d’une guerre avec le Canada, la dissolution de l’OTAN, et le démantèlement de l’ONU — tout cela fait partie d’un agenda de redéfinition mondiale. Sur ce fond, les ennemis intérieurs de Trump s’effacent: il est beaucoup plus difficile de démettre un président qui a acquis d’immenses territoires pour les États-Unis et qui a restauré leur statut de puissance redoutable. Après Biden, l’Amérique a commencé à être moquée par tous, mais Trump a rappelé au monde qu’il est un «despote enragé», capable de frapper n’importe où à tout moment.
L’humanité a frissonné. Nous, bien sûr, ne sommes pas des sots non plus et sommes prêts à relever des défis, mais il est important de comprendre: ce n’est plus, face à nous, Russes, l’ancien système mondialiste moribond; c’est autre chose. Trump utilise tous les moyens: des moyens totalement immoraux et illégaux. Il déclare ouvertement que le droit international n’existe plus, et qu’il décidera lui-même de ce qui est moral ou non.
Le cow-boy l’a dit — le cow-boy l’a fait. Il a envahi la scène politique mondiale comme un caïd envahissait un saloon du Far West, tiré sur ses adversaires, et s’est autoproclamé shérif. Trump incarne ce «Far West», avec toutes ses traits répugnants et, pour certains, charmants. Si l’Europe aujourd’hui est une vieille «maison de retraite», rappelant La montagne magique de Thomas Mann, où des dégénérés vivent leurs jours au détriment de la main-d’œuvre migrante, alors Trump est une force jeune, agressive, prédatrice. Son passage à une politique étrangère active est tout à fait rationnel.
Animateur: Des prévisions importantes sont déjà évoquées officiellement. Le représentant spécial du président, Kirill Dmitriev, a souligné qu’au vu des actions plus dures de Trump, l’Europe pourrait commencer à pivoter vers un dialogue avec la Russie. Dans quelle mesure un tel scénario est-il réaliste sous les gouvernements actuels de cette «cinquième partie de l’Occident» dont vous parliez? Après tout, pour des raisons géopolitiques et géographiques, il est objectivement plus avantageux pour l’Europe d’entamer un tel tournant aujourd’hui.
Alexandre Douguine: Vous savez, il y a un an, un an et demi — voire quelques mois —, si nous avions commencé à parler sérieusement de la question que les États-Unis soulevaient au sujet de l’annexion du Groenland, cela aurait semblé si irréaliste que même les penseurs géopolitiques les plus avant-gardistes auraient qualifié cela d’impossible.
Imaginer que l’Europe se prépare d’abord à se battre contre l’Amérique pour le Groenland, puis que cette détermination ne durerait pas plus d’une semaine, se soldant par un recul — cela aurait été inconcevable l’automne dernier. Nous rêvions encore que l’Europe disposait d’au moins une certaine souveraineté.
Aujourd’hui, les Européens se trouvent dans des conditions totalement nouvelles, qui, à bien des égards, sont choquantes. Avant, ils pouvaient se disputer avec Trump sur des détails, comme l’ampleur du soutien à Kiev. Pour Trump lui-même, ce n’est pas particulièrement important: son image de «pacificateur» n’était qu’un écran de fumée, un brouillard. Il n’est pas un hasard s’il a effectivement rétabli le statut du Pentagone en tant que «ministère de la Guerre» — cela en dit long. Il ne se soucie pas d'une vraie paix, ni d’un cessez-le-feu en Ukraine. Il résout ses propres tâches, lesquelles sont purement américaines.
Trump leur a dit franchement: «Concluez rapidement un cessez-le-feu avec les Russes selon les termes que j’ai moi-même acceptés à Anchorage». L’Europe a d’abord répondu avec arrogance: «Nous sommes une coalition des volontaires, nous soutiendrons l’Ukraine et nous nous débrouillerons sans vous». Trump a répliqué: «Alors, gérez, mettez le Groenland sur la table et survivez comme vous pouvez». L’Europe s’est retrouvée dans cette situation soudainement, sans préparation. La panique y règne désormais.
Le fait que Macron ait commencé, dans la chaleur du moment, à parler de quitter l’OTAN, et que Friedrich Merz oscille entre la reconnaissance de l’effondrement de l’économie allemande dû à la rupture avec la Russie et des tentatives de se rapprocher de Washington — c’est de l'hystérie classique. L’Union européenne est en panique. Les dirigeants européens actuels sont des reliques de l’ancien système: des gens à Soros, au Forum de Davos, des adeptes du modèle de Fukuyama, qui a finalement sombré.
Dans cette agonie, ils peuvent proposer n’importe quel scénario, même les plus fantastiques. Y compris: «Pourquoi ne pas s’appuyer sur la Russie? Pourquoi ne pas reconsidérer les relations avec Poutine?». La gravité de ce qu’ils proposent reste une grande question. Pour l’instant, un tel tournant semble improbable, mais dans le contexte de la redéfinition mondiale que Trump a mise en marche, rien n’est à exclure.
Animateur: Restons au sujet que constitue Donald Trump. Cette fois, parlons de son initiative de créer un Conseil de la Paix pour gouverner la Bande de Gaza. Une nouvelle vient de tomber: le porte-parole du président russe a confirmé que Donald Trump aurait invité Vladimir Poutine à rejoindre ce conseil. Que va faire exactement cet organisme, et quelle en sera l’efficacité dans le contexte actuel?
Alexandre Douguine: Je pense que Trump, après s’être retroussé les manches, s’est lancé dans une refonte radicale de la carte politique mondiale. Le droit international, incarné par l’ONU, reflétait un équilibre des puissances vieux de près d’un siècle — un monde bipolaire dans lequel deux superpuissances dialoguaient, tandis que tous les autres pays ne servaient que de figurants. Lorsque l'URSS a commis un suicide géopolitique, ce système a effectivement dépassé sa date de validité. Les Américains ont à plusieurs reprises évoqué la dissolution de l’ONU et son remplacement par une sorte de «Ligue des démocraties», où au lieu du dialogue, il y aurait un monologue américain accompagné du silence approbateur de l’audience.
Aujourd’hui, l’Occident collectif s’est divisé en ces cinq blocs que nous venons d'évoquer. Chacun a son propre programme, mais le tandem Trump–Netanyahu se démarque en particulier. Ce dernier proclame de plus en plus ouvertement être le «roi des Juifs», mettant en œuvre le projet messianique d’un «Grand Israël». Les idées d’exterminer les Palestiniens et d’étendre les frontières d’une mer à l’autre, exposées dans des textes radicaux comme La Torah du roi, ne sont plus de simples théories du complot — elles se reflètent dans le symbolisme même de l’IDF.
Trump, en tant que chrétien sioniste particulier, est encombré par de vieilles institutions. Il a besoin de quelque chose de nouveau, et il commence à façonner des structures alternatives — comme le «Conseil de la paix» — autour de la région centrale de sa géopolitique eschatologique. Cette région, c’est Israël et Gaza. Trump veut créer une institution sans activistes mondialistes comme Greta Thunberg et ses flotilles, composée uniquement de ceux qui ne contrediront pas son ami Netanyahu. C’est aussi un modèle unipolaire, mais dans une nouvelle configuration « mystique ».

Quant à l’invitation à Vladimir Poutine pour rejoindre ce conseil : l’information doit encore être vérifiée. Si Trump a réellement fait un tel geste, alors il suppose à tort que notre position sur Israël est plus douce que celle des mondialistes occidentaux. En réalité, nous condamnons catégoriquement le génocide à Gaza et considérons les méthodes de Netanyahu comme absolument inacceptables. Trump espère s’entourer de ceux en qui il a confiance, mais sur la tragédie palestinienne, nos vues ne coïncident probablement pas avec sa vision d’un «nouvel ordre».
Animateur : Cela vient d’être confirmé par Dmitri Peskov, le secrétaire de presse du président. C’est une information officielle, confirmée par le Kremlin: l’invitation à Vladimir Poutine a bien été faite.
Alexandre Douguine: Alors, il est évident que Trump a confiance en nous, et qu’il pense que nous soutiendrons son initiative. Il est également convaincu que ceux qu’il n’a pas invités délibérément à ce «Conseil de la paix» s’y opposeront. Cet événement — l’invitation à Vladimir Poutine — s’inscrit dans la même veine que l’affaire du Groenland. Nous ne sommes pas ravis par le traité d’achat de l’île, mais, en fin de compte, le Groenland nous préoccupe bien moins que le Venezuela, l’Iran, et surtout l’Ukraine. Les Européens eux-mêmes comprennent parfaitement: si Trump absorbe le Groenland, l’Ukraine sera instantanément oubliée — il n’y aura tout simplement plus de temps pour elle.
L’image de Trump comme opposant aux interventions s’est révélée n’être qu’un brouillard politique. Il a promis d’être un «président de la paix», mais en pratique, il intervient calmement où il veut, menace tout le monde de guerre, et transforme efficacement le département de la Défense en un «ministère de l’Offense» ou un ministère de la Guerre. La paix pour lui n’est qu’une façade. Il n’y croit pas vraiment. Son vrai but est de renforcer l’hégémonie américaine aux dépens de tous — de nous, de la Chine, et, comme on le voit, de l’Europe.
Trump considère l’Europe comme un malentendu agaçant, comme une branche rebelle de sa propre chaîne de distribution qui décide de pousser ses propres marchandises dans sa boutique. Leur désobéissance l’irrite bien plus que notre position calme, souveraine et distanciée. Nous ne provoquons pas; nous agissons avec cohérence: tout ce que nous déclarons, nous le mettons en œuvre, et tout ce que nous faisons, nous l'articulons dans un langage qu’il comprend. Cela ne fait pas de Trump notre ami — il est un ami uniquement pour lui-même. Je ne suis même pas sûr qu’il soit un ami du peuple américain, puisque sa politique pourrait finir en catastrophe. Il risque tout, comme un hussard qui a hypothéqué ses domaines, sa famille, et son avenir en jouant aux cartes. Certains joueurs ont parfois de la chance, mais le plus souvent, ils perdent tout d’un seul coup.

Trump est une brute audacieuse qui a tout misé. Les enjeux dans ce Grand Jeu sont portés à leur paroxysme. Ses mouvements sont imprévisibles: l’invitation de la Russie au Conseil de la paix pour Gaza a probablement été faite pour narguer l’Union européenne, pour leur dire: «Regardez ce que je peux faire». Pour les mondialistes qui, lors du premier mandat de Trump, l’ont qualifié d’«agent du Kremlin», cette invitation ressemble à un cauchemar devenu réalité. L'«ami de Poutine» a invité son « ami » — pour eux, c’est la fin du monde connu.
Cependant, il est difficile d’attendre une paix véritable en Palestine: le destin du peuple longuement souffrant repose entre les mains de ceux qu’on peut appeler des bourreaux et des maniaques. La Russie n’a actuellement pas la capacité d’imposer ses conditions dans cette région sans risquer de provoquer la colère de Trump comme il a énervé l’Europe. Cette invitation est une offre que notre président examinera avec la plus grande responsabilité. Nous n’avons pas besoin de dons. Nous verrons si la Chine et d’autres pays des BRICS rejoignent ce conseil — c’est précisément notre conception multipolaire de l’ordre: une alternative, ni basée sur l’ONU, ni mondialiste.
Le monde d’aujourd’hui n’est pas une image en noir et blanc, mais une «philosophie de la complexité» dont le président a parlé lors du sommet de Valdai. Nous sommes dans une situation de mécanique quantique en politique internationale. La mécanique classique, avec son inertie et ses trajectoires calculables de têtes nucléaires en chute, appartient au passé. Ce sont désormais les lois des ondes qui s’appliquent. Des processus extrêmement complexes de superposition sont en cours, qui «s’effondrent» soudainement dans un État-nation particulier: pendant un instant, le premier ministre parle au nom du pays, l’instant d’après, tout redevient un réseau d’ondes où il est difficile de distinguer le début et la fin.
J’étudie quotidiennement les briefings des principaux centres analytiques mondiaux, et j’ai l’impression que personne n’a une compréhension claire de ce qui se passe. Chacun décrit son propre univers avec ses constantes gravitationnelles. Nous avons besoin d’une pensée totalement nouvelle en politique internationale.
Une invitation à un «Conseil de la paix» d’un pays avec lequel nous sommes effectivement en guerre en Ukraine, tout en condamnant l’agression de son allié, Israël, est un paradoxe qu’il faut replacer dans le contexte approprié.

Les anciennes cartes avec des lignes rouges ne fonctionnent plus. Comme le note Sergueï Karaganov, même les armes nucléaires cessent d’être dissuasives dans le sens habituel — la question de leur utilisation directe se pose désormais. Nous sommes dans un état de transition vers une phase nouvelle: l’eau dans la casserole a déjà bouilli ou est sur le point de bouillir. Cette transition stochastique, décrite par les équations de Navier–Stokes et la théorie fractale, se transfère désormais pleinement dans la politique mondiale. Nos analystes doivent abandonner les anciens modèles humanitaires et se tourner vers la nouvelle physique et la théorie des superstructures.
Animateur : Vous avez évoqué la thématique ukrainienne, et sa place dans le contexte actuel est extrêmement intrigante. Selon les publications occidentales, les politiciens européens réécrivent littéralement leurs plans pour l’Ukraine en temps réel: les thèses qu’ils comptaient porter au forum de Davos sont jetées à la poubelle, et toute l’attention se porte désormais sur le Groenland. Pensez-vous qu’il est possible que, désormais, non seulement les États-Unis, mais aussi l’Europe, commencent à s’éloigner progressivement des événements en Ukraine, nous permettant en quelque sorte de mettre fin à ce conflit en tête-à-tête avec Kiev?
Alexandre Douguine: Ce serait l’option optimale, mais je crains que personne ne nous accordera un tel luxe. Bien que je sois convaincu que les jours de Zelensky sont comptés. Il sera certainement «annulé». Il n’est pas certain que Zaloujny le remplacera — quelqu’un d’autre pourrait être installé à sa place. Cependant, nous ne devons pas nous faire d’illusions: Trump lui-même n’est pas prêt à remettre l’Ukraine entre nos mains. De plus, l’existence d’un tel point chaud, terriblement conflictuel, sur notre propre territoire lui profite: c’est un levier classique, un outil pour nous gérer.
Trump ne cédera pas volontairement l’Ukraine. Le plan qu’il propose, prétendument selon nos termes, n’est qu’une tentative de geler le conflit. Ils comptent se regrouper et créer un centre de dissuasion contre nous «au cas où». Je ne pense pas que Trump considère que nous sommes des ennemis existentiels, mais il ne veut certainement pas notre renforcement. Il comprend que la Russie ne peut pas être vaincue, mais aider notre croissance ne fait pas partie de ses plans. Au contraire, son objectif est de nous affaiblir. Par conséquent, nous ne devons pas compter sur sa bonté.
Au contraire, Trump continuera à exercer une pression par des sanctions, et cela pourrait même conduire à des provocations militaires. Trump n’est pas notre ami. Et même si ses opposants le surnomment «ami de Poutine», en réalité, ce n’est pas le cas. Il agit seul, pour ses propres intérêts. Dans sa stratégie — même dans ses versions les plus audacieuses — il n’y a pas l’idée de transférer l’Ukraine à la Russie. Une victoire russe décisive ne fait pas partie de ses plans, ce qui signifie qu’il s’opposera à nous.
Malheureusement, nous devons compter uniquement sur nos propres forces. Nous devons utiliser tout moment favorable: les fluctuations accompagnant un changement de président aux États-Unis, les désaccords en Europe, les scandales de corruption secouant l’Ukraine, et le recentrage de l’Occident sur le Groenland. Tous ces facteurs doivent être pris en compte. Nous n’avons d’autre choix que d’agir en souverains, dans notre propre intérêt et selon notre propre stratégie.
Nous avons besoin d’une stratégie beaucoup plus audacieuse que celle que nous avons actuellement: souveraine, active, rapide et efficace. Si vous voulez, une stratégie à la russe «folle», car en ce moment, nous sommes trop rationnels et trop gentils.
19:50 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : alexandre douguine, donald trump, politique internationale |
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mercredi, 21 janvier 2026
De la souveraineté comme état d'urgence: la géopolitique à l'ère de Trump - Commentaire métaphysique sur les événements de 2025–2026

De la souveraineté comme état d'urgence: la géopolitique à l'ère de Trump
Commentaire métaphysique sur les événements de 2025–2026
Alexander Douguine
La mort du droit international et la triomphe de la « Power Politics »
Question : Alexandre Geliévič, tournons-nous vers les turbulences qui ont surgi au passage de l'année 2025 à l'année 2026. Nous assistons à une escalade synchrone: Venezuela, Groenland, la nouvelle rhétorique de Trump, instabilité autour de l’Iran. Pourquoi ce «projectile» géopolitique à têtes multiples est-il tombé de manière si rapidement à intervalles réduits?
A.D. : Nous sommes témoins d'un moment de vérité — la réalisation des plans que Donald Trump a déjà formulés lors de la campagne électorale de 2024–2025. Ce qui était alors perçu comme de l’extravagance, du vandalisme diplomatique ou du grotesque irréalisable — je veux parler des idées d’annexion du Groenland, de absorption du Canada ou d’invasion directe du Venezuela — prend aujourd’hui forme concrète. Trump n’a pas seulement déclaré la transition vers la Power Politics (politique de puissance), il a commencé à la mettre en œuvre de manière implacable.
Sa maxime récente — « international law doesn't exist » (le droit international n’existe pas), et la seule source de légitimité étant le soi de l’acteur — n’est rien d’autre qu’une définition pure et distillée de la souveraineté. Car selon Carl Schmitt, le souverain est celui qui prend une décision en situation d’exception (Ausnahmezustand). Toute guerre, toute rupture de l’équilibre mondial, constitue une situation d’exception par excellence. Et celui qui impose sa volonté dans ce chaos — est le souverain, peu importe s’il correspond ou non aux normes juridiques.
Il faut s'en rendre compte: le droit international n’est toujours que le produit du consensus des vainqueurs. Lorsque l’architecture juridique existante cesse de satisfaire la voracité des grandes puissances — comme ce fut le cas en Angleterre aux 16ème–17ème siècles, lorsqu’elle s’est arrogée le monopole des mers, provoquant un conflit avec le monde ibérique — la guerre commence. Trump a déclaré: ce moment est arrivé.
Le système a commencé à pourrir dès la dislocation de l’URSS, lorsque des traîtres dans notre direction ont commis un crime allant au-delà de la catastrophe — ils ont remis à l’ennemi les clés du «Grad» (armes et missiles) sur un plateau d’argent. Avec la disparition du camp socialiste, la structure du droit international s’est affaissée et a commencé à s’éroder. Et alors que les libéraux rêvaient d’un monde global, Trump a brutalement interrompu ces rêves: d’abord, renforcer l’hégémonie américaine et l’État-nation, promouvoir le mondialisme est dès lors remis à plus tard. Nous sommes au cœur de la Troisième Guerre mondiale, dans le processus de redéfinition de la carte du monde.

Néo-Monroïsme et fin des petites souverainetés
Trump a actualisé la fameuse «doctrine du dollar de Monroe». Si James Monroe, au 19ème siècle, postulait la libération de l’Amérique de toute influence européenne, Trump a inversé cette thèse: cela signifie désormais la gestion directe et totale de Washington sur tout l’hémisphère occidental. Comme Tucker Carlson l’a justement noté, il s’agit du passage de la République à l’Empire.
Dans cette situation, la Russie n’a pas d’autre choix ontologique que de se proclamer "Empire" à son tour et d’affirmer la Doctrine de Monroe eurasienne: « L’Eurasie — pour les Eurasiens. »
- Trump déclare: "L’hémisphère occidental appartient aux États-Unis".
- Nous devons répondre: "L’hémisphère oriental est la sphère de domination de la Russie et de la Chine (ainsi que de l’Inde)".
Nous entrons dans l’ère d’un monde tripolaire. Le destin de l’Europe dans cette configuration est désastreux et imprévisible — elle risque de devenir la victime de la prochaine guerre pour le Groenland entre les États-Unis et l’OTAN, et les élites bruxelloises, déjà totalement désemparées, sont prêtes à collecter des fonds pour la «défense du Danemark».
Pour nous, l’impératif est clair: devenir un pôle souverain de puissance. Dans cette nouvelle topologie mondiale dure, les petits États-nations appartiennent au passé. La notion de souveraineté pour les pays sans bouclier nucléaire est forcément annulée.
- L’Arménie, par exemple, n'a pas les moyens d'être souveraine.
- La Géorgie ou l’Azerbaïdjan, de la même façon, ne peuvent pas davantage être souverains.
- Le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan ou le Kirghizistan ne peuvent pas être souverains.
Soit ils deviennent partie intégrante de notre Union, de notre "Grand Espace" (Grossraum), soit ils deviennent une plateforme du Front Occidental (ou de la Chine). Il n’y a pas d’autre alternative. L’époque des «Confédérations neutres» est terminée.
L’Étranglement Énergétique et la « Pensée après Gaza »
Question : Ne se met-il pas en place, contre nous, une stratégie d’étranglement énergétique par la chute des prix, compte tenu des réserves disponibles au Venezuela, en Iran et des ambitions arctiques des États-Unis?
A.D. : Les risques sont colossaux, de fait. Trump, en attaquant notre flotte fantôme et en imposant des sanctions, cherche à nous priver du «droit de respirer». L’énergie est une arme. L’attaque contre Maduro, la pression sur l’Iran, les revendications sur le Groenland — tous ces éléments forment une chaîne de blocages de nos perspectives arctiques, des perspectives arctiques qui nous ont été données par Dieu.
Mais répondre en « exprimant une préoccupation » ou faire appel au vieux droit international — c’est montrer une faiblesse que Washington et Bruxelles ne cessent de railler. Nous sommes déjà dans un monde où le «chant du prophète Jérémie» est inapproprié.
De plus, je suis convaincu: une prochaine opération de changement de régime se prépare contre la Russie.
- D’abord, ils ont, par le truchement d'Israël et des États-Unis, éliminé la direction du Hamas et du Hezbollah.
- Ensuite, ils ont tué des officiers de la Garde révolutionnaire iranienne (IRGC) et des scientifiques nucléaires iraniens.
- Maintenant — une attaque de drones contre la résidence de notre président et une attaque contre la triade nucléaire.
C’est une «marque noire». Il n’y a plus de lignes rouges. Notre réponse doit être un régime dans lequel chaque jour devient la «Journée de l'Orechnik». Les attaques doivent viser les centres de décision, la direction politique du régime terroriste ukrainien.

Nous devons maîtriser la philosophie terrifiante qui s'est instaurée — cette philosophie, c'est la pensée de l'après-Gaza. Comme Adorno a questionné la possibilité de la poésie après Auschwitz, nous devons comprendre: en 2026, la référence, qu'on le veuille ou non, c'est Gaza.
- Soit tu transformes l’ennemi en Gaza.
- Soit tu deviens toi-même Gaza.
C’est une conclusion anti-humaniste, véritablement immorale, mais nous n’avons pas d’autre choix, vu les circonstances. Les vainqueurs — Netanyahu, Trump, Zelensky — ne sont pas jugés. Nous, par humanité, ne considérions pas les Ukrainiens comme des ennemis, car nous croyions qu’ils faisaient partie de notre propre peuple. Mais en regardant Zelensky, Boudanov, Malyuk — je ne vois pas en eux des expressions de notre peuple. Ils relèvent d'une ontologie différente, qui nous est étrangère. Et si nous continuons à jouer à l’humanisme et à basculer dans des mièvreries à la «Tchebourachka», à célébrer des mariages au milieu de l’apocalypse — il n’y aura plus ni mariages ni Tchebourachka ni Russie.
Trump: Ennemi honnête et chance de victoire
Question: Il y a un an, vous avez qualifié Trump de «chance», car il n’est pas un maniaque du même type que les mondialistes fous. Votre opinion a-t-elle changé après un an de son mandat?
A.D.: Trump est à la fois un ennemi et une chance. Le fou, c’était Biden avec son mondialisme hypocrite, qui a déclenché la guerre en Ukraine. Trump, lui, incarne la volonté de puissance; il a abandonné «le langage du mensonge» parce qu’il n’en a plus besoin. Son monde — c’est celui de la formule «Je peux le faire et je le ferai».
Au cours de cette année, Trump a évidemment évolué — au départ de l'intéressant programme MAGA, il s'est malheureusement rapproché des néoconservateurs. En politique intérieure, il n’a rien fait — ni arrestations de corrompus, ni purges promises (où en est l’affaire Epstein?). Mais en politique étrangère, il s’est montré bien plus interventionniste que prévu.
Mais c’est cela, sa «sincérité». On ne peut pas jouer avec lui à la diplomatie truquée — car, dans ce cas, il sort simplement une arme. Il ne comprend que le langage de la force. Et c’est notre chance. Nous devons agir en miroir: ne pas expliquer, ne pas justifier, mais prendre ce qui nous revient. Trump ne respecte que ceux qui sont capables de réduire l’ennemi en ruines — comme Israël avec Gaza (que Trump, il faut le noter, a tacitement approuvé).
Phénoménologie du cynisme
Question : Mais qu’en est-il de ses tweets sur «l’esprit d’Anchorage» et de son amitié avec Poutine?
A.D.: C’est un cynisme absolu, cristallin. Trump loue avec le même pathos la «grande boisson diététique» qu’il boit à flots, et les négociations avec le leader d’un pays insulaire comme Vanuatu. Il ne tente même pas de mentir — il retransmet simplement le flot qui jaillit de sa conscience, où tout est «great».
Sa tentative de «sauver l’Ukraine» par une trêve a été pour nous un piège mortel, et, heureusement, son arrogance impériale a rapidement ramené tout à l’ordre — aux ultimatums que nous avons rejetés. Trump est transparent. Quand il ne dit pas directement «Je vais vous tuer», il le sous-entend. Nous avons appris à lire ces pensées. Il n’y a plus de place pour les illusions et les négociations. Il ne reste que la Volonté de la Victoire — la volonté de triomphe, laquelle sera exclusivement appuyée sur ses propres forces.
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lundi, 19 janvier 2026
Métaphysique de la décadence: du héros Bourevestnik à la piètre petite figure de Tchébourachka

Métaphysique de la décadence: du héros Bourevestnik à la piètre petite figure de Tchébourachka
Expérience en culturologie existentielle
Alexandre Douguine
Herméneutique de l'ironie et érosion des codes culturels
Le phénomène de l’humour est tel que toute tentative d’expliquer une blague — c’est-à-dire de préciser quand exactement il faut rire ou quelles figures ironiques ont été employées — tue instantanément l’essence même du comique, en réduisant la trame vivante de la conversation à un ennui insupportable. Il faut littéralement marquer l’espace de la parole: «ici, mesdames et messieurs, voici l’ironie», «ici, messieurs, voilà la vanne».
Cependant, lorsque l’on m’interpelle pour expliciter mes propres métaphores ou que l’on exige un décryptage de ce que j’ai dit, je trouve cela profondément inapproprié. Car si nous perdons les derniers codes culturels à tel point que toute expression imagée ou métaphorique nécessite un commentaire en bas de page, nous nous trouvons dans l'espace d’une culture mentalement déficiente. Cultiver une telle invalidité de l’esprit me paraît inutile; au contraire, l’impératif d’un penseur est de faire deviner par soi-même.
Évolution et involution du mythe héroïque soviétique
Revenons à la diachronie de nos idéaux. Les recherches récentes de l’Académie de l’Éducation, notamment les résultats annoncés par la présidente Vasileva, montrent une dynamique étonnante des transformations archétypiques tout au long de l’histoire soviétique.
- Années 1920: L’ère du titanisme. Le héros, modèle à imiter, est le Bourevestnik de Gorki, avec ses personnages révolutionnaires comme «Mère», et les figures futuristes de Maïakovski. Ce sont des déconstructeurs, qui jettent la vieille humanité par-dessus bord du «navire de la modernité», construisant un horizon ontologique radicalement différent.

- Années 1930 à 1950: Le monumental stalinien. Le paradigme se déplace vers la construction d’un empire. L’archétype devient Pavka Kortchaguine — le héros du roman «Comment l’acier fut trempé». L’idéal de cette époque n’est pas tant le renversement, mais la construction sacrificielle du Grand État, avec une totale dévotion à la nation et à la société.
- Années 1970-1980: La chute fondamentale et l’entropie des idéaux. C’est précisément durant cette période de stagnation tardive, face à la désintégration des significations, qu’émerge la figure sinistre du «Wagon Bleu», de l'«Hélicoptère Bleu» et de leurs passagers.
Démonologie de la stagnation : Tchebourachka comme simulacre
La déliquescence de l’idéal à la fin de l’époque soviétique est illustrée par des images qui, à y regarder de plus près, apparaissent métaphysiquement monstrueuses. On assiste à une «amitié» entre deux monstres. L’un d’eux est le Crocodile — une créature absente de nos régions et, dans la symbolique traditionnelle (souvenons-nous de l’Égypte ancienne), solidement associée au dieu Seth, dieu du mal, du chaos et du désert, incarnant une force destructrice et aquatique. L’autre est Tchebourachka — le démon de la Lune, une créature sans équivalent parmi les vivants, un simulacre pur. Le seul personnage anthropomorphe de cette compagnie infernale est la vieille Chapoklyak — délibérément représentée comme une entité abominable et malveillante.
Il y a ici un programme de déconstruction des idéaux: du Révolutionnaire et du Constructeur, nous dégradons jusqu’à «la bête inconnue de la science». Quand les citoyens soviétiques, y compris le corps des officiers, commencent à chanter en chœur lors des réceptions que «soudain, un magicien arrivera dans un hélicoptère bleu», il devient évident que nous avons perdu notre repère existentiel.
La chronologie et la métaphysique de l’apparition de Tchebourachka coïncident avec la chute de l’Union soviétique, la dilution de la conscience, la transition vers des valeurs bourgeoises et infantilisantes. On peut affirmer que Tchebourachka a fait s’effondrer l’URSS — bien sûr, pas littéralement, mais en tant que figure archétypale incarnant l’inconscient d’une société mourante.
Brainrot et sabotage esthétique
Il semblerait que cette obscurité soit restée dans le passé, sous la période Brejnev. Mais aujourd’hui, face à une confrontation historique des plus aiguës, sans idéal mobilisateur, nous assistons à la Deuxième Venue de Tchebourachka. La société replonge dans la léthargie de la décadence soviétique tardive: tout le monde ricane, s’émerveille et acquiesce devant une créature sans visage ni sens. L’État, avant de s’effondrer, dégénère toujours, et cette dernière étape se manifeste dans le rétrécissement et la perversion des héros.
Nous nous sommes proclamés État-Civilisation. Nous menons une guerre existentielle contre l’Occident, en réalité contre le monde entier, défendant notre droit d’être bien ancrés dans l’Histoire. Et le moment de brandir le symbole d’une désintégration mentale totale — ce qu’on appelle aujourd’hui en argot le «brainrot» — est arrivé. Tchebourachka est la quintessence du brainrot soviétique tardif: une figure d’origine indéfinie, sans lignée ni tribu, incapable de répondre à une seule question ontologique sérieuse.
Où va ce «wagon bleu»? Quelle est la téléologie du chemin de ces deux étranges créatures? Leur avenir est une obscurité absolue. Et le fait que cet image devienne aujourd’hui presque le seul objet de notre fierté nationale m’inspire une inquiétude métaphysique et esthétique profonde.
Sur de fausses alternatives et de véritables archétypes
On me reproche la renaissance d’autres personnages, comme Buratino ou les héros de Prostokvachino. Mais ici, une différenciation est nécessaire. Buratino est l'adaptation charmante d'un conte italien par Alexandre Tolstoï, un héros accomplissant des exploits; il est au moins inoffensif. Prostokvachino est une esquisse de la vie d’une famille d’ingénieurs, portant déjà en elle les graines de la décomposition et d’une certaine immoralité, mais c’est une histoire secondaire. Tchebourachka est toxique précisément par son prétention à l’archétype universel.
Si nous rejetons cette voie, nous devons proposer une alternative. Et nous en avons une.
Il faut revenir aux profondeurs de l’inconscient populaire, à notre mythologie, notre hagiographie et notre histoire.

- Sainteté: L’image de l’abbé de la terre russe, le saint Serge Radonège (icône, ci-dessus). Sa vie, son rôle dans la politique et l’histoire — c’est une réserve de sens, le sommet de notre dimension spirituelle.
- Héroïsme: Nos bogatyrs, nos tsars, nos guerriers, et sans aucun doute, les héros actuels de l’opération spéciale.

- Littérature russe: F. M. Dostoïevski a décrit l’âme russe à travers une galerie de personnages profondément souffrants, en quête de Dieu. Chacun d’eux — de Raskolnikov à Prince Mychkine (tableau, ci-dessus) — pourrait devenir un héros national.
Notre but n’est pas simplement de restaurer le passé, mais d’adapter ces sens au futur, en utilisant le potentiel créatif de nos artistes et cinéastes. Nous avons besoin d’un portrait de l’Homme Russe, qui ouvre un horizon, et non qui mène dans une impasse infantile.
L’entité démoniaque et la résonance japonaise
Il est curieux de constater que Tchebourachka a acquis une popularité incroyable au Japon. Et cela n’est pas du tout une coïncidence. Dans la culture japonaise, imprégnée d’animisme et de démonologie, cette image est perçue de façon totalement organique. Regardez son iconographie: deux oreilles semi-circulaires et une tête ronde — ce sont les phases de la Lune (nouvelle, pleine, décroissante). C’est un démon classique, un esprit comme ceux représentés dans le manga ou dans des films comme «La Guerre des Tanuki» (Heisei Tanuki Gassen Ponpoko). Pour le contexte religieux japonais, une telle figure démoniaque est acceptable, mais pour nous, en quête de notre Logos sacré, elle symbolise une impuissance créative.
Finale eschatologique
La situation est extrêmement grave. Nous sommes au bord d’un Armageddon nucléaire, la Troisième Guerre mondiale est en cours, et il se produit une redistribution mondiale du pouvoir. Dans de telles circonstances, la culture ne peut pas être un «divertissement» ou des «vacances». La dégradation mentale nous a déjà conduits à la chute de l’Empire Rouge. Aujourd’hui, nous vivons dans l’inertie de cette décomposition et de cette trahison des années 90.
Le président Poutine parle de l’illumination historique et des valeurs traditionnelles. Mais lorsque les artisans de la culture répondent à cet appel en réinterprétant un vieux dessin animé soviétique axé sur «une créature inconnue », je considère cela comme un sabotage cynique du réveil historique de la Russie. Nous avons besoin de figures empreintes de sérieux, de figures tragiques, même si elles sont confuses, mais il faut qu'elles soient profondément russes.
Être fier des milliards de vues qu’une histoire sans sens suscite dans le public — c’est une chose terrible. C’est un rejet de la responsabilité historique. Si nous ne surmontons pas ce «brainrot», si nous ne mettons pas fin à cette initiative qui glorifie la désintégration, les conséquences seront fatales. Comme on dit, la différence entre un patriote et un cochon est que le patriote accepte tout, alors que le cochon, dans son obéissance, ne remarque pas la frontière. Nous devons non seulement voir cette frontière, mais aussi la tracer avec l’épée du sens.
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dimanche, 18 janvier 2026
L’Antéchrist 2.0: la vision de Peter Thiel

L’Antéchrist 2.0: la vision de Peter Thiel
Source: Дугин об Антихристе 2.0: Визионерство Питера Тиля
Par Alexandre Douguine
Au printemps de l’année dernière, en réfléchissant aux premiers pas de Trump au pouvoir, j’ai écrit un article où je soulevais la problématique d’un « État encore plus profond ». La logique était la suivante: si Trump a déclaré la guerre à l’État profond et, si, malgré tout, on lui a permis d’accéder au pouvoir, n’existe-t-il pas en Amérique (et, plus généralement, en Occident) une instance encore plus puissante et secrète, que j’ai provisoirement appelée l'«État encore plus profond» (Deeper State)?
Ce matériel, publié simultanément en anglais, a été pris très au sérieux par les cercles MAGA, ce qui a suscité un débat: existe-t-il réellement, et si oui, qu’est-ce que cela pourrait être? Plusieurs versions ont été proposées. J’ai suggéré que l'«État encore plus profond» pourrait être constitué des cercles de pouvoir influents, dont les porte-parole sont les technocrates de la Silicon Valley, Peter Thiel étant le plus influent et le plus intellectuel d’entre eux.
Ce qui m’a frappé, c’est son soutien à l’idée de Curtis Yarvin (et en partie de Nick Land) sur la « Lumière Obscure » et la mise en place d’une «monarchie américaine» avec Trump comme empereur, ainsi que ses plans pour créer une ville utopique du futur au Groenland. Konstantin Malofeev a récemment écrit à propos de ce projet: «Le Groenland ne sera pas seulement un centre d’extraction minière. Il sera aussi le plus grand lanceur de fusées au monde. Il existe d’autres plans commerciaux beaucoup plus américains. L’idéologue du second mandat de Trump, Peter Thiel (créateur de PayPal, Palantir, investisseur dans Facebook, etc.), à travers l’entreprise Pronomos Capital, est le principal investisseur de la startup Praxis.


L’objectif de Praxis est de construire une ville ultramoderne dans laquelle l’intelligence artificielle, la blockchain et les cryptomonnaies seront activement utilisées pour sa gestion. Minimiser l’intervention de l’État (le directeur du projet, Dryden Brown (photo), s’est inspiré du livre «La Grève» d’Ayn Rand). Une ville de technocrates, sans religion, sans conscience, avec des chiffres à la place des mots. Le Groenland a été choisi comme siège.
Et maintenant, Ken Howery, co-fondateur de PayPal avec Thiel, devient ambassadeur des États-Unis au Danemark. Sur son site, la ville de Praxis affirme compter déjà plus de 150.000 citoyens, avec un volume total d’investissements supérieur à 1,1 billion de dollars. La liste comprend des personnes de 80 pays et 429 villes. Curieusement, il n’y a pas un seul Groenlandais. Ni même leur représentant. Parmi les investisseurs réputés, on trouve Alameda Research, de Sam Bankman-Fried. Avant d’être condamné à 25 ans pour fraude sur la plateforme FTX, il était membre de la bande pédophile d’Epstein et propriétaire d’un « penthouse polyamoureux » à la méthamphétamine pour l’élite aux Bahamas. Une des versions démo de la «ville du futur». Une dictature numérique pure, sans ornements. Intelligence artificielle pour des personnes dans une extase éternelle. Inhumanité dans le sens le plus complet du terme».

Mais je n’étais pas certain que cela soit ainsi, et j’ai suggéré que l'on observe Peter Thiel avec plus d’attention. Thiel lui-même a également rejoint le débat, directement ou indirectement, soulevant des thèmes caractéristiques de notre école de pensée: le règne de l’Antéchrist, la fin des temps, la figure de Katekhon, l’existence de l’âme, le rôle du libéralisme et des Lumières radicales en tant qu’idéologie du diable.
Avant même la COVID, j’ai reçu la visite d’émissaires de Thiel qui m’ont proposé d’ouvrir un grand dialogue sur la géopolitique du futur, le rôle de la terre et de la mer, du pétrole et du gaz, de l’esprit et de la matière. Il a été découvert que je possédais des investissements assez importants dans une de nos principales banques commerciales. Il s’intéressait à l’eurasisme et, aussi étrange que cela puisse paraître, au traditionalisme et à l’eschatologie.
Ces relations n’ont pas connu de développement majeur, en partie parce que j’étais soumis à des sanctions très sévères depuis 2014, ce qui compliquait les contacts. Convaincu qu’il ne pouvait pas m’inviter aux États-Unis, Thiel avait promis de venir en Russie, mais la pandémie de COVID-19, la guerre et la campagne électorale de Trump ont alors commencé, dans laquelle Thiel et d’autres technocrates de la Silicon Valley (notamment Elon Musk) ont joué un rôle décisif. Le dialogue a également été repoussé sine die.
Cependant, ce qui est intéressant, c’est que Thiel a accordé une interview sensationnelle au New York Times, dans laquelle il a longuement parlé de l’Antéchrist, puis il a prononcé tout un cycle de quatre conférences spécialement consacrées à ce sujet.
Voici comment l’IA d’Elon Musk (Grok) présente ces conférences, qui, par définition, se veulent anti-woke, c’est-à-dire qu’elle prétend être « objective » et se distancer de la propagande dure du libéralisme globaliste, qui est en partie «liée» à d’autres versions de l’IA (cette thèse n’est pas totalement justifiée, car d’autres plateformes d’IA, avec la programmation adéquate, peuvent être configurées dans différents registres idéologiques, parfois très radicaux).


Peter Thiel, entrepreneur et investisseur connu, a donc donné une série de quatre conférences sous le titre général «L’Antéchrist» («The Antichrist: A Four-Part Lecture Series») en septembre et octobre 2025. Ces conférences ont été programmées par l’organisation à but non lucratif ACTS 17 Collective (Acknowledging Christ in Technology and Society, («Reconnaître le Christ dans la technologie et la société»), qui cherche à développer une communauté «chrétienne» dans le domaine technologique. Les événements se sont déroulés à San Francisco.
Ils étaient strictement privés et non officiels (sans enregistrements ni retransmissions officielles), et il a été demandé aux participants de ne pas divulguer leur contenu publiquement. Les billets étaient vendus uniquement en privé, non transférables et non remboursables, et ils se sont rapidement écoulés. Le public comprenait des centaines de personnes, principalement des invités de l’industrie technologique, des chrétiens, des intellectuels et des sympathisants de Thiel. Chacune de ces soirées avait prévu des boissons, une conférence, une session de questions-réponses avec le modérateur Peter Robinson (ancien rédacteur de discours de Reagan) et le public, ainsi que des desserts. À l’extérieur, il y avait des protestations avec manifestations et musique, mais à l’intérieur, l’ambiance était calme et savante.
Les conférences étaient structurées comme une série cohérente, dans laquelle chacune s’appuyait sur la précédente. Thiel, basé sur sa foi chrétienne (influencé par René Girard et d’autres penseurs), a relié la figure biblique de l’Antéchrist aux problèmes actuels de la science, de la technologie, de la politique et de la mondialisation. Il a défini l’Antéchrist comme «le roi maléfique, le tyran ou l’anti-messie qui apparaît à la fin des temps» et a averti que ses manifestations pouvaient prendre la forme d’institutions mondiales, de réglementations et d’attitudes anti-technologiques qui mèneraient au blocage et à l’apocalypse.
Thiel s’est inspiré de la théologie, de l’histoire et de la littérature, citant René Girard, Francis Bacon, Jonathan Swift, Carl Schmitt, John Henry Newman, Vladimir Soloviev et d’autres. Il a également évoqué le concept de «Katekhon», la force qui retient l’Antéchrist (d’après Thessaloniciens, 2) et l’a relié à des structures contemporaines telles que Trump, MAGA et les États-Unis.

Voici une brève description de chaque conférence avec ses thèmes principaux :
Conférence 1: «La connaissance doit augmenter» (15 septembre 2025)
Thème principal: la relation entre l’Antéchrist et l’Armageddon, ainsi que le rôle de la science et de la technologie. Thiel a affirmé que l’Antéchrist exploite les peurs face aux menaces existentielles (guerres, rumeurs de guerres, apocalypse technologique) pour prendre le contrôle et arrêter le progrès. Cela mène à l’immobilisme déjà observé dans le monde. Exemples clés: références à Daniel 12:4 («la connaissance se multipliera») et Matthieu 24:6; Los Alamos comme symbole de l’escalade des menaces. Thiel a averti que les peurs (par exemple, de l’intelligence artificielle ou des armes nucléaires) sont utilisées pour exercer un contrôle global.

Conférence 2: «L’empire et la relation de l’Antéchrist avec le gouvernement» (22 septembre 2025)
Thème principal : Les formes de gouvernements antéchristiques et leur évolution. Thiel a discuté de comment les gouvernements peuvent être antiscientifiques ou pro-scientifiques, antéchristiques ou pro-chrétiens, et comment la mondialisation (Daniel 12:4 : «beaucoup vagueront») conduit à «un monde unique»: «l’Empire de l’Antéchrist», qui réprime la science. Il a illustré cela par des exemples littéraires: La nouvelle Atlantide de Bacon, Les voyages de Gulliver de Swift, Watchmen d’Alan Moore (où Ozymandias est la figure de l’Antéchrist, cherchant la paix par un gouvernement mondial) et One Piece d’Eiichiro Oda (le monde futur réprime la science, le héros est chrétien).
Cependant, dans un article écrit par Thiel sur le même sujet, le même projet de Bacon était identifié à la création de la «civilisation de l’Antéchrist» et de sa «Nouvelle Atlantide» comme prototype de l’époque moderne européenne, considérée comme satanique. Il est évident que Thiel passe d’un extrême à l’autre dans l’eschatologie.
Conférence 3 : « Comment une seule personne peut conquérir le monde et à quelle vitesse elle doit agir pour y parvenir » (29 septembre 2025)
Thème principal: Comment une seule personne (l’Antéchrist) peut conquérir le monde en une seule vie. Thiel insiste sur la «vitesse»: l’Antéchrist doit être jeune (idéalement 33 ans, comme le Christ, Bouddha ou Alexandre le Grand) pour accumuler richesse et pouvoir rapidement. Les figures plus âgées (comme Xi Jinping ou Trajan) ne conviennent pas. Exemples: Napoléon (30 ans), Hitler (50, mais trop tard); dans la littérature: le chapitre 33 de Tite-Live sur l’histoire romaine, Le Seigneur des Anneaux de Tolkien (les hobbits atteignent la maturité à 33 ans).
Le thème de la vitesse et de l’accélération est central dans toute la philosophie des «Lumières Obscures» (accélérationnisme de droite) et joue un rôle clé dans la construction de stratégies politiques, économiques et militaires.
Bien que Trump ne corresponde pas à la description des trentenaires, le vice-président Jay D. Vance, qui a été promu à cette charge justement par Peter Thiel, y correspond. Mais, en observant le comportement de Trump lors de son deuxième mandat, on peut supposer qu’il s’est fixé un objectif difficile à atteindre: vivre jusqu’à 90 ans par cette voie. Et encore une fois, l’ambiguïté: d’un côté, Thiel semble critiquer l’Antéchrist, le mettre en garde, mais, de l’autre, dans de nombreux aspects, il lui témoigne une sympathie ouverte.
Conférence 4: «La Nouvelle Rome» (6 octobre 2025)
Thème principal: Le «Katekhon» contemporain et la «nouvelle Rome» de l’Antéchrist. Thiel a identifié les États-Unis comme un potentiel Katekhon (qui retient l’Antéchrist), mais avec des traits d’unipolarité et d’hégémonie (OTAN, dollar, rôle de «gendarme mondial»). San Francisco, en tant que centre séparé de Washington, risque de devenir l’épicentre de l’État global. Après la Seconde Guerre mondiale, le Katekhon était l’anticommunisme (1945-1989), aujourd’hui, c’est la bureaucratie. Exemples: Guantanamo (la formalisation affaiblit); Russie/Poutine: trop faible; les Juifs comme résistance à l’Antéchrist (selon Soloviev).
Thiel parle des Juifs de manière aussi paradoxale que tout le reste. Il se fonde sur leur définition dans le Nouveau Testament comme «durs de cœur», c’est-à-dire obstinés. Thiel dit: par leur entêtement, les Juifs n’ont pas accepté le Christ, et par cette même obstination radicale, multipliée par leur dureté, ils n’accepteront pas non plus l’Antéchrist (mais ce n’est pas certain).

En général, Thiel exprime des opinions libertariennes: il voit l’Antéchrist dans la centralisation, les réglementations (par exemple, dans les tentatives de contrôler l’IA), l’activisme climatique (Greta Thunberg comme «légionnaire de l’Antéchrist») et les organisations mondiales comme l’ONU, qui mènent au blocage et à la fin du monde. Il soulignait que la technologie est «un nouveau miracle, même s’il est noir», qui s’oppose à tout cela, et appelle à la vigilance.
Ces conférences font suite à ses interventions précédentes sur des thèmes similaires (par exemple, en 2023 à Paris et en 2025 à Oxford), mais la série de San Francisco est la plus détaillée.
En lisant tout cela, il est difficile de ne pas ressentir que nous ne sommes pas aux États-Unis, mais dans les conférences de la «Nouvelle Université» de Moscou de la fin des années 1990 et du début des années 2000, où, avec les intellectuels du cercle de Ioujinsky et la jeunesse néo-traditionaliste la plus avant-gardiste, nous discutions de thèmes très proches, où religion, géopolitique, mystique, philosophie, science et relations internationales s’entrelacent dans un champ extravagant.
À l’époque, pour les observateurs extérieurs, cela semblait marginal et excentré. Personne ne penserait à qualifier de «marginales» ou «excentrées» des figures comme Peter Thiel, Elon Musk, Alex Karp, et encore moins J. D. Vance ou Trump, qui s’inspirent clairement de ces idées. Mais tout peut arriver.
Ainsi, l’«État encore plus profond» (Deeper State), s’il est réellement proche des projets techno-oligarchiques des «Lumières Obscures» (cela semble le être, mais cela demande une recherche plus approfondie), se présente sous la lumière suivante :
1. Il reconnaît que le mondialisme libéral, l’idéologie des droits de l’homme, le wokisme, la politique de genre et l’agenda écologique ne fonctionnent plus. C’est ce que Thiel appelle l’«Antéchrist collectif»: le Parti démocrate des États-Unis, les dirigeants libéraux contemporains de l’UE, les écologistes, les ONG, les partisans de l’immigration incontrôlée, les fanatiques de la «société ouverte» (Soros et son fils). La bureaucratie étatique inefficace est aussi incluse dans cette catégorie. Jusqu’ici, tout est correct, et nous sommes tout à fait d’accord. C’est le projet de la modernité occidentale: déchristianisation, matérialisme, athéisme, anti-christianisme et, finalement, satanisme pur.

2. Contre les mondialistes, Thiel propose de soutenir le «Katekhon», la figure du Retenant. Et d’établir un Empire mondial. Déjà sans aucun signe de droits de l’homme ou de démocratie. Mais qu’est-ce que cet «Empire»? À sa tête, les États-Unis et le monarque américain (Trump ou son successeur). L’aristocratie héréditaire est formée par les technocrates, et leurs vassaux, les programmeurs. Le reste deviendra une main-d’œuvre brute, dont le besoin disparaîtra progressivement, et les personnes à faible quotient intellectuel seront simplement remplacées par des robots ou des algorithmes. Le monarque américain se fusionnera avec une intelligence artificielle puissante (AGI) et la Singularité se produira. Autrement dit, dans cette version, l’«Empire» c’est les États-Unis (d’où le corollaire de Trump à la doctrine Monroe, la capture du président du Venezuela et les plans d’annexion du Groenland puis du Canada), et le Katekhon, c’est l’Intelligence Artificielle.
3. Le concept d’«âme immortelle» sera réutilisé, mais dans un contexte assez sinistre. Selon Thiel, le changement de sexe n’est que la première étape (il a lui-même une orientation non traditionnelle). Ensuite, il faut apprendre à transférer la conscience (= l’âme) d’un corps à un autre, qu’il soit humain, mécanique ou autre. Ce sera la victoire de la «religion», mais d’une manière très particulière. Son prototype est la même organisation qui a organisé les séminaires de Thiel à San Francisco (Acknowledging Christ in Technology and Society, «Reconnaître le Christ dans la technologie et la société»).
Si le premier point de ce programme d’accélération de droite peut être accepté, les points second et troisième, bien qu'évoquant vaguement quelque chose de familier (Empire, Katekhon, immortalité de l’âme... on a déjà entendu cela quelque part, mais c’est précisément l’idée russe !), appliqués aux États-Unis, à l’intelligence artificielle et au posthumanisme, créent l’image de l’authentique Antéchrist, mais version 2.0. En lieu et place de l’Antéchrist déjà existant, les technocrates proposent un Antéchrist à venir. C’est une invitation à faire un pas de plus sur le même chemin vers l’abîme que l’Occident a parcouru durant toute l’époque moderne.
Si tout cela est vrai, alors la différence entre le simple «État profond» (le libéralisme globaliste classique) et l’«État encore plus profond» devient claire. Ce ne sont que deux phases logiques du même processus historique. Ainsi, dans l’Apocalypse, une corne de la bête a déplacé les autres jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’une.

Compte tenu de ce que Trump fait actuellement en politique mondiale, abolissant le droit international, envahissant des États souverains, kidnappant des dirigeants légitimes, emportant pétrole et minéraux d'où bon lui semble, bombardant des installations nucléaires et, de surcroît, soutenant ouvertement le régime franchement démoniaque de Kiev, la thématique des séminaires de Thiel cesse d’être quelque chose d’abstrait.
Cependant, ce n’est qu’une première approche du problème de l’«État encore plus profond» après une année de présidence de Trump. Parallèlement, d’autres thèmes ont émergé, divisant même les plus fidèles supporters de Trump en deux camps antagonistes. Et ces thèmes sont liés à notre sujet. Je leur consacrerai mes prochains articles.
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mardi, 13 janvier 2026
La Russie doit briser le statu quo - Réfléchir ou disparaitre

La Russie doit briser le statu quo
Réfléchir ou disparaitre
Alexandre Douguine
Alexander Douguine nous explique pourquoi le simple maintien du statu quo mène à la défaite.
Par moments, on peut avoir l’impression que nous nous battons uniquement pour préserver le statu quo, ou simplement pour repousser les défis qui s’accumulent contre nous. Cela est en partie vrai, mais même la résistance réactive demande de la volonté. Si la Russie avait été dirigée par une autre élite, elle aurait depuis longtemps opté pour des compromis et n’aurait pas résisté ou combattu, même pour préserver le statu quo. C’est ainsi que nous avons perdu l’URSS (l’Empire), puis l’espace post-soviétique, et que nous avons commencé à perdre la Fédération de Russie elle-même.
De l’autre côté de la barrière, il existe un plan dirigé contre nous, et il est mortel. Aux yeux de l’Occident collectif, abandonner notre statu quo signifie entamer le démembrement de la Russie (que l'on appelle officiellement «décolonisation»), à amorcer un changement de régime, et à provoquer l’effondrement de la souveraineté. Nous résistons activement contre ce plan. L’objectif est de préserver le statu quo, afin que ce que nos ennemis envisagent de faire ne se réalise pas.
C’est déjà la moitié de la bataille. Mais il devient de plus en plus évident que cela ne suffit pas.
Nous devons élaborer notre propre plan — la voie du changement radical.
Ici, la préservation du statu quo n’est qu’un point de départ; si l’on insiste trop pour tout garder tel quel et pour bloquer tous les processus et transformations, cela peut devenir un obstacle en soi.
Il ne sert à rien de s’accrocher au vieux monde, au droit international ou au maintien de l’ordre établi. Car tout cela s’est effondré. Le temps du changement radical arrive — un changement dans tout. Jusqu’à présent, nous ne voyons que le côté sombre et destructeur de ces transformations. C’est en effet le cas, parce que le plan de nos ennemis domine encore entièrement. Ils veulent tout changer, tandis que nous résistons et voulons que les choses restent telles qu’elles étaient, telles qu’elles sont maintenant.

Mais il faut regarder tout cela différemment. Nous avons besoin de notre propre plan pour des transformations globales, de nos propres vecteurs et directives, de nos propres points de référence, et de valeurs et priorités affirmées haut et fort, avec confiance.
Actuellement, nous n’avons ni idéologie ni culture ni vision d’avenir. Nous vivons de fragments de choses anciennes — des attitudes propres aux temps soviétiques et à l’inertie des sombres années 1990. L’élite dirigeante est comme cela, et, hélas, c’est aussi le cas de la population. Nous terminons de manger la vieille «salade Olivier» de l'ère soviétique, nous regardons à nouveau des films soviétiques ou des séries sur l’anarchie des années 1990.
Ce dont nous avons besoin, c’est de quelque chose de totalement différent. Le peuple doit détourner son regard du passé et du présent pour se tourner vers l’avenir, et s’engager activement dans sa création.
«Architecture sociale» est un bon terme. La construction de la société et de l’État, l’éveil du peuple à sa participation à son propre destin — c’est ce que nous devons entreprendre.
Il est totalement erroné de croire qu’on peut simplement étudier la société, comme si elle était une chose inerte, presque morte. La société, bienb au contraire, doit être créée, construite, façonnée, éduquée, réveillée, élevée et éclairée.
La société ne se forme pas d’elle-même; elle est instituée. Pas nécessairement par le pouvoir — plutôt par des prophètes, des visionnaires, des hérauts, des penseurs, des poètes, ceux qui donnent voix à son identité et à son destin.

Tout cela ne concerne pas la technologie mais l’ontologie. Les technologies sont importantes mais elles ne constituent pas l’essence. Elles peuvent servir d’instruments du bien ou du mal, de l’éveil ou du sommeil, de l’ascension ou du déclin. Le salut ne se trouve certainement pas en elles. Le salut n’est ni dans la technologie ni chez les technologues. Le salut réside dans l’esprit, dans la pensée, dans la foi.
Notre élite dirigeante et notre leadership manquent cruellement d’une dimension philosophique — d'une réflexion profonde et approfondie, de conversations tranquilles, de contemplation et de révélations intuitives. Toutes les forces sont consacrées à la gestion quotidienne et au maintien du statu quo. Ce n’est pas la voie pour créer ou anticiper l’avenir.
Parfois, les autorités regardent vers la jeunesse mais la jeunesse est ce que la société en a fait — c’est-à-dire ce que les mêmes autorités en ont fait. Sans éducation ni formation, les jeunes ne peuvent rien exprimer ni construire. Ils ont besoin d’une idée. Mais ils ne la formuleront certainement pas eux-mêmes. En résumé, le problème ne réside pas dans la jeunesse. Par inertie, ils défendront au mieux le statu quo, et au pire, ils dériveront passivement dans une direction libérale-occidentale. Cela ne fonctionne pas. Si la jeunesse est éduquée par des personnes incarnant le statu quo, elle sera une jeunesse du statu quo. Il faut aborder la question autrement — penser depuis l’avenir. Ce qui importe, ce n’est pas comment la jeunesse est mais comment elle doit être. Et cela ne leur appartient pas de le décider.

En une seule année de sa présidence, Trump a brisé le statu quo américain. Que cela soit bon ou mauvais, l’ancien monde n’existe plus. Dans le nouveau monde, aucune place ne nous a été réservée. Pour exister, nous devons gagner. Ce que signifie «exister», n’est pas décidé par un fonctionnaire ou un technologue, pas par la jeunesse, ni par un porteur d’inertie pure mais par un penseur.
La Russie a besoin d’une pensée souveraine.
Au lieu d’un statu quo où, hélas, il n’y a même pas une approximation de quelque chose de semblable. Ce n’est pas une raison pour abandonner; c’est une invitation à commencer enfin à réfléchir sérieusement.
20:11 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, russie, alexandre douguine |
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lundi, 05 janvier 2026
La fin du droit international et le retour de la guerre mondiale

La fin du droit international et le retour de la guerre mondiale
Pourquoi le chaos mondial actuel ne peut plus être contenu
Alexandre Douguine
Alexandre Douguine explique, dans le présent essai, comment le droit international s’est effondré et pourquoi la lutte entre la domination unipolaire et un ordre mondial multipolaire évolue déjà vers une Troisième Guerre mondiale.
Je suis certain qu’à présent — en constatant ce qui se déroule en politique mondiale — tout le monde a enfin compris que le droit international n’existe plus. Il n’est plus là.
Le droit international est un traité entre grandes puissances capables de défendre leur souveraineté en pratique. Ce sont elles qui déterminent les règles pour elles-mêmes et pour les autres : ce qui est permis et ce qui est interdit. Et elles les respectent. Un tel droit fonctionne par phases (cycles) — tant que l’équilibre entre les grandes puissances est maintenu.
Le système westphalien, qui reconnaît la souveraineté des États-nations, s’est formé en raison d’une impasse dans l’équilibre des puissances entre catholiques et protestants (unis par la France anti-imperialiste). Si les catholiques avaient gagné, le Siège romain et l’Empire austro-hongrois auraient établi une architecture européenne complètement différente. Plus précisément, ils auraient conservé celle du Moyen Âge.
D’une certaine manière, ce furent les protestants du Nord de l’Europe qui ont bénéficié de la Paix de Westphalie en 1648, puisqu’ils avaient initialement orienté leur lutte pour promouvoir des monarchies nationales contre le Pape et l’Empereur. Sans parvenir à une victoire totale, ils ont néanmoins atteint leur objectif.

Formellement, le système westphalien a survécu jusqu’à aujourd’hui, car nous construisons le droit international sur le principe des États-nations — ce sur quoi les protestants avaient insisté lors de la Guerre de Trente Ans. Mais en réalité, au XVIIe siècle, cela ne concernait que les États européens et leurs colonies, et plus tard, tous les États-nations n'ont pas possédé une souveraineté véritable. Toutes les nations sont égales, mais les nations européennes (les Grandes Puissances) sont « plus égales » que les autres.
Il y avait une certaine hypocrisie dans la reconnaissance de la souveraineté nationale pour les pays faibles, mais cela était pleinement compensé par la théorie du Réalisme. Elle ne s’est réellement cristallisée qu’au XXe siècle, mais elle reflétait une vision des relations internationales qui s’était formée bien plus tôt. Ici, l’inégalité des pays est équilibrée par la possibilité de former des coalitions et par l’ordre « échec et mat » que génèrent les alliances — des États faibles concluent des accords avec des États plus forts pour résister à une éventuelle agressivité des autres grandes puissances. C’est ce qui s’est produit, et continue de se produire, en pratique.

La Société des Nations a tenté de donner au droit international basé sur le système westphalien un caractère plus ferme, cherchant à limiter partiellement la souveraineté et à établir des principes universels — fondés sur le libéralisme occidental, le pacifisme et la première version du mondialisme — que tous les pays, grands ou petits, étaient censés suivre. En essence, la Société des Nations était conçue comme une première approximation d’un Gouvernement Mondial. C’est alors que l’école du Libéralisme en Relations Internationales a finalement pris forme, entamant son long différend avec les Réalistes. Les libéraux pensaient que le droit international finirait par supplanter le principe de pleine souveraineté des États-nations et conduire à la création d’un système international unique. Les Réalistes en Relations Internationales ont continué à défendre leur position, en insistant sur le principe de souveraineté absolue — héritage direct de la Paix de Westphalie.
Cependant, dans les années 1930, il est devenu clair que ni le libéralisme de la Société des Nations ni même le système westphalien lui-même ne correspondaient à l’équilibre des puissances en Europe et dans le monde. La montée du nazisme en Allemagne en 1933, l’invasion italienne/fasciste de l’Éthiopie en 1937, et la guerre de l’URSS avec la Finlande en 1939 ont effectivement détruit ce système, même formellement. Bien qu’il ait été officiellement dissous seulement en 1946, la première tentative d’établir un droit international comme système global contraignant s’était déjà effondrée dans les années 1930.
En résumé, les années 1930 ont vu émerger trois pôles de souveraineté — cette fois sur des bases purement idéologiques. Désormais, ce qui comptait n’était plus la souveraineté formelle, mais le potentiel réel de chaque bloc idéologique. La Seconde Guerre mondiale fut précisément un test de la viabilité de ces trois camps.
Un premier camp regroupait les pays bourgeois-capitalistes — principalement l’Angleterre, la France et les États-Unis. C’était le camp libéral, qui, cependant, a été involontairement dépouillé de sa dimension internationaliste. Les libéraux ont été contraints de défendre leur idéologie face à deux adversaires puissants : le fascisme et le communisme. Mais dans l’ensemble — si l’on exclut le « maillon faible », la France, qui a capitulé rapidement après le début de la seconde guerre mondiale — le bloc bourgeois-capitaliste a montré un niveau de souveraineté suffisant: l’Angleterre n’est pas tombée sous les attaques de l’Allemagne hitlérienne, et les États-Unis ont combattu (relativement) efficacement contre le Japon dans le Pacifique.
Le second camp était le fascisme européen, qui s’est renforcé particulièrement lors de la conquête de l’Europe occidentale par Hitler. Presque tous les pays européens se sont rassemblés sous la bannière du National-Socialisme. Dans une telle situation, il ne pouvait plus être question de souveraineté — même dans le cas de régimes amis de Hitler (comme l’Italie fasciste ou l’Espagne franquiste). Au maximum, certains pays (le Portugal de Salazar, la Suisse, etc.) ont pu obtenir une neutralité conditionnelle. Seul l’Allemagne était souveraine — ou plus précisément, le nazisme en tant qu’idéologie.
Le troisième camp représentait l’URSS, et bien qu’il ne s’agisse que d’un seul État, il était basé spécifiquement sur une idéologie: le marxisme-léninisme. Là encore, il ne s’agissait pas tant d’une nation que d’une entité idéologique.
Dans les années 1930, le droit international — dont la dernière version était issue des accords de Versailles et des normes de la Société des Nations — s’est effondré. Dés lors, l’idéologie et la force ont tout décidé. De plus, chacune des idéologies avait sa propre vision du futur ordre mondial, ce qui signifiait qu’elles opéraient avec leurs propres versions du droit international.
L’URSS croyait à la Révolution mondiale et à l’abolition des États (en tant que phénomènes bourgeois), ce qui représentait une version marxiste de la mondialisation et de l’internationalisme prolétarien. Hitler proclamait un « Reich millénaire » avec la domination planétaire de l’Allemagne elle-même et de la «race aryenne». Aucun principe de souveraineté n’était envisagé pour personne, sauf pour le national-socialisme mondial. Et seul l'Occident libéral bourgeois — essentiellement anglo-saxon — maintenait une continuité avec le système westphalien, en calculant une transition future vers le libéralisme international et, encore une fois, vers un Gouvernement Mondial. En réalité, la Société des Nations, qui persistait formellement bien qu’elle soit non opérationnelle, était à cette époque un vestige du vieux mondialisme et un prototype de celui à venir.
Dans tous les cas, le droit international était «suspendu» — aboli pour l'essentiel. Une ère transitoire a commencé, où tout était décidé uniquement par le nexus idéologique et la force, qui restait à prouver sur le champ de bataille. Ainsi, nous approchions de la Seconde Guerre mondiale comme l’apogée de cette confrontation entre idéologies mues par la seule force. Le droit international n’était plus là.

Le résultat concret de cette confrontation de puissances et d’idéologies entre libéralisme, fascisme et communisme a conduit à l’abolition d’un des pôles — le national-socialisme européen. L’Occident bourgeois et l’Est socialiste anti-bourgeois ont créé la coalition anti-Hitler et, conjointement (avec l'effort majeur revenant à l’URSS), détruit le fascisme en Europe.
En 1945, l’Organisation des Nations Unies a été créée comme fondement d’un nouveau système de droit international. Dans une certaine mesure, cela représentait une renaissance de la Société des Nations, mais avec une impulsion différente, marquée par l’influence de l’URSS, qui a instauré un contrôle idéologique et politique total sur l’Europe de l’Est (et la Prusse occidentale — la République démocratique allemande), a introduit un marquage idéologique prononcé dans le système des souverainetés nationales. Le véritable porteur de la souveraineté était le camp socialiste, dont les États étaient unis par le Pacte de Varsovie et, économiquement, par le COMECON. Personne dans ce camp n’était souverain sauf Moscou, et par voie de conséquence, le PCUS [Parti communiste de l’Union soviétique].


Du côté occidental bourgeois-capitaliste, des processus essentiellement symétriques se sont produits. Les États-Unis sont devenus le noyau de l’Occident libéral souverain. Dans le monde anglo-saxon, le centre et la périphérie ont échangé leur place — la direction est passée de la Grande-Bretagne à Washington. Les pays d’Europe occidentale et, plus largement, le camp capitaliste, se sont retrouvés dans la position de vassaux de l’Amérique. Cela a été consolidé par la création de l’OTAN et la transformation du dollar en monnaie de réserve mondiale.
Ainsi, l’ONU a également ancré un système de droit international — formellement basé sur la reconnaissance de la souveraineté, mais en réalité sur l’équilibre des forces entre les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. Seuls Washington et Moscou étaient véritablement souverains. En conséquence, le modèle d’après-guerre a maintenu une connexion à l’idéologie, ayant aboli le national-socialisme mais ayant renforcé considérablement le camp socialiste.
C’est le monde bipolaire, qui a projeté son influence sur toutes les autres régions de la planète. Tout État — y compris les colonies récemment libérées du Sud global — était confronté à un choix : adopter l’un ou l’autre des modèles idéologiques. S’ils choisissaient le capitalisme, ils transféraient leur souveraineté à Washington et à l’OTAN. S’ils optaient pour le socialisme, alors ils transféraient leur souveraineté à Moscou. Le Mouvement des Non-Alignés a tenté d’établir un troisième pôle, mais il lui manquait à la fois des ressources idéologiques et de la puissance pour y parvenir.
L’ère d’après-guerre a instauré un système de droit international fondé sur la corrélation réelle des forces entre deux camps idéologiques. Formellement, la souveraineté nationale a été reconnue ; en pratique, elle ne l’était pas. Le principe westphalien a été maintenu nominalement. En réalité, tout se décidait par l’équilibre de puissance entre l’URSS et les États-Unis et leurs satellites.
En 1989, lors de l’effondrement de l’URSS — provoqué par les réformes destructrices de Gorbatchev — le bloc de l’Est a commencé à s’effondrer, et en 1991, l’URSS s’est disloquée. Les anciens pays socialistes ont adopté l’idéologie de leur adversaire de la Guerre froide. Le monde unipolaire a commencé.

Cela signifiait que le droit international a changé qualitativement. Il n’y a plus qu’une seule autorité souveraine, devenue mondiale — les États-Unis ou l’Occident collectif. Une seule idéologie, une seule force. Capitalisme, libéralisme, OTAN. Le principe de souveraineté des États-nations et l’ONU elle-même sont devenus des reliques du passé, tout comme la Société des Nations l’avait été.
Désormais, le droit international est instauré par un seul pôle — les vainqueurs de la Guerre froide. Les vaincus (l’ancien camp socialiste et, principalement, l’URSS) ont accepté l’idéologie des vainqueurs, reconnaissant essentiellement une dépendance vassale vis-à-vis de l’Occident collectif.
Dans cette situation, l’Occident libéral a vu une opportunité historique de fusionner l’ordre libéral international avec le principe de hégémonie du pouvoir. Cela a nécessité d’adapter le droit international à la situation réelle. Ainsi, à partir des années 1990, une nouvelle vague de mondialisation a commencé. Elle signifiait la subordination directe des États-nations à un corps supranational (encore une fois, un Gouvernement Mondial) et l’établissement d’un contrôle direct sur eux par Washington, qui était devenu la capitale du monde. L’Union européenne a été créée dans cette optique comme un modèle d’un tel système supranational pour toute l’humanité. Les migrants ont commencé à être introduits en masse précisément dans ce but — montrer à quoi devrait ressembler la humanité internationale universelle de demain.
Dans cette situation, l’ONU a perdu tout son sens :
Premièrement, elle a été construite sur le principe de souveraineté nationale (qui ne correspondait plus à rien du tout).
Deuxièmement, les positions spéciales de l’URSS et de la Chine et leur place au Conseil de sécurité de l’ONU représentaient un vestige de l’ère bipolaire.

C’est pourquoi à Washington, on a commencé à parler de la création d’un nouveau système de relations internationales — ouvertement unipolaire. On l’a appelé la « Ligue des Démocraties » ou le « Forum de la Démocratie ».
Parallèlement, aux États-Unis mêmes, le mondialisme s’est divisé en deux courants :
1) Le libéralisme idéologique, le pur internationalisme (Soros avec sa « société ouverte », USAID, wokisme, etc.) ;
2) La volonté d'instaurer une hégémonie américaine directe reposant sur l’OTAN, défendue par les néoconservateurs.
Essentiellement, ces deux courants ont convergé, mais les premiers insistaient sur le fait que la priorité principale était la mondialisation et l’approfondissement de la démocratie libérale dans chaque pays de la planète, tandis que les seconds insistaient pour que les États-Unis contrôlent directement tout le territoire de la Terre, tant sur le plan militaire/politique qu’économique.
Cependant, la transition d’un modèle bipolaire de droit international à un modèle unipolaire ne s’est jamais pleinement réalisée, même malgré la disparition de l’un des pôles idéologiques disposant de suffisamment de puissance. Cela a été empêché par la montée simultanée de la Chine et de la Russie sous Poutine, lorsque les contours d’une architecture mondiale totalement différente — la multipolarité — ont commencé à se manifester clairement. De l’autre côté, chez les mondialistes (à la fois au sein de la gauche, avec les libéraux-internationalistes purs, et au sein de la droite, chez les néoconservateurs), une nouvelle force est apparue. Bien qu’elle ne soit pas encore clairement définie idéologiquement, elle rejette néanmoins le modèle idéologique de l'Occident libéral-mondialiste. Cette force initialement vague a commencé à défendre l’ONU et à contrecarrer la formalisation finale de l’unipolarité — c’est-à-dire la transformation du statu quo de pouvoir et d’idéologie (la domination réelle de l'Occident collectif) en un système juridique correspondant.
Ainsi, nous nous retrouvons dans une situation qui ressemble au chaos. Il s’avère que cinq systèmes en matière de relations internationales fonctionnent actuellement dans le monde simultanément, aussi incompatibles que des logiciels de différents fabricants:
- Par inertie, l’ONU et les normes du droit international reconnaissent la souveraineté des États-nations, qui en réalité a perdu toute sa force il y a presque un siècle, et n’est plus qu’une « douleur fantôme ». Néanmoins, la souveraineté est encore reconnue et devient parfois un argument en politique internationale.
- Toujours par inertie, certaines institutions conservent des traces de l’ancien monde bipolaire. Cela ne correspond à rien du tout, mais cela se fait sentir de temps en temps — par exemple, dans la question de la parité nucléaire entre la Russie et les États-Unis.

- L'Occident collectif insiste toujours sur la mondialisation et la marche vers un Gouvernement Mondial. Cela signifie que tous les États sont invités à céder leur souveraineté en faveur d’instances supranationales — telles que la Cour internationale des droits de l’homme ou le Tribunal de La Haye. L’UE insiste pour être un modèle pour le monde entier en matière d’effacement de toutes les identités collectives et de renoncement à la souveraineté nationale.
- Les États-Unis — surtout sous Trump — sous l’influence des néoconservateurs, se comportent comme l’unique hegemon, considérant que le « droit » n’est que ce qui sert les intérêts de l’Amérique. Cette approche messianique s’oppose en partie au mondialisme, ignore l’Europe et l’internationalisme, mais insiste tout aussi fermement sur la dé-souverainisation de tous les États — par la force.
- Et enfin, les contours d’un monde multipolaire émergent de plus en plus clairement, où le porteur de souveraineté est l’État-civilisation — comme la Chine moderne, la Russie ou l’Inde. Cela nécessite un autre système de droit international. Le prototype d’un tel modèle pourrait être les BRICS ou d’autres plateformes d’intégration régionale — sans la participation de l’Occident (car l’Occident apporte ses propres modèles, plus articulés et plus rigides).
Les cinq systèmes fonctionnent simultanément, et, tout naturellement, ils se perturbent mutuellement, produisant des défaillances, des conflits et des contradictions continues. Un court-circuit logique du réseau se produit, créant l’impression de chaos ou simplement l’absence de tout droit international. S’il y a cinq lois internationales simultanées qui s’excluent mutuellement, alors, pour l'essentiel, il n’y en a aucune.
La conclusion d’une telle analyse est assez alarmante. De telles contradictions à l’échelle mondiale, une telle profonde divergence d’interprétations, n’ont presque jamais — honnêtement, jamais — été résolues pacifiquement dans l’histoire. Ceux qui refusent de lutter pour leur ordre mondial se retrouvent immédiatement vaincus. Et ils devront lutter pour l’ordre mondial d’un autre, déjà en tant que vassaux.
Conséquemment, une Troisième Guerre mondiale est plus que probable. Et en 2026, elle est plus probable qu’elle ne l'était en 2025 ou plus tôt. Cela ne signifie pas que nous sommes condamnés à cela ; cela signifie simplement que nous sommes dans une situation très difficile. Par définition, une guerre mondiale implique tout le monde ou presque tout le monde. C’est pourquoi on l’appelle une guerre mondiale. Mais encore, dans chaque guerre mondiale, il y a des sujets principaux. Aujourd’hui, ils sont :
1) L’Occident collectif dans ses deux incarnations (libéral-globaliste et hégémoniste) ;
2) Les pôles montants du monde multipolaire (Russie, Chine, Inde).
Tous les autres ne sont, pour l’instant, que des instruments.
En même temps, l’Occident a une idéologie, alors que le monde multipolaire n’en a pas encore. La multipolarité elle-même s’est déjà généralement manifestée, mais idéologiquement, elle n’est pas encore formalisée — ou très peu.
Si le droit international n’existe pas, et qu’il est impossible par définition de défendre le monde de Yalta, l’ancien ONU, et l’inertie du bipartisme, alors il faut proposer notre propre nouveau système de droit international. La Chine fait certaines tentatives dans cette direction (« Communauté de destin partagé »), nous dans une moindre mesure (les exceptions étant la Théorie du Monde Multipolaire et la Quatrième Théorie Politique). Mais ce n’est clairement pas suffisant. Peut-être qu’en cette année, nous devrons participer à une « lutte planétaire de tous contre tous », durant laquelle l’avenir, le futur ordre mondial, et le système de droit international seront déterminés. Pour l’instant, il n’y en a aucun. Mais il doit y en avoir un, un droit international qui nous permette, à nous Russes, d’être ce que nous devons être — un État-Civilisation, un Monde Russe. C’est ce qu’il faut conceptualiser aussi vite que possible.
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vendredi, 26 décembre 2025
La philosophie de l’histoire de Hegel - Sur la dialectique non linéaire de Hegel

La philosophie de l’histoire de Hegel
Sur la dialectique non linéaire de Hegel
Alexandre Douguine
Alexandre Douguine explique, dans ce bref article, que, pour Hegel, la fin de l’histoire correspond à un retour à l’origine.
L’Esprit Absolu n’est pas un début, mais le résultat du cycle complet de l’épanouissement de la subjectivité — c’est pourquoi Hegel n’est pas un idéaliste, mais un phénoménologue. Cependant, il est un phénoménologue du Sujet Radical. Si Hegel déclare que l’Absolu est un résultat, alors une immanence absolument radicale apparaît — semblable à celle de Fichte. Hegel écrit: «Il faut dire de l’Absolu qu’il est essentiellement un résultat, qu’il n’est ce qu’il est vraiment qu’à la fin» (1).
L’Absolu est ce qui doit encore devenir lui-même, non seulement en purgeant son côté sombre, comme chez Böhme (2), mais en passant par l'auto-aliénation de soi — du vide universel au concret catastrophique, puis en revenant du concret catastrophique à l’origine dans une nouvelle qualité. Autrement dit, l’Absolu se trouve devant nous comme un but, comme une fin. Cependant, ce n’est pas un mouvement linéaire, et cela est également crucial à comprendre: c’est un mouvement du centre vers la périphérie, puis, du périphérique, de retour vers le centre. Ce n’est pas le mouvement qui se déroule sur le cercle extérieur de la conscience, c’est-à-dire là où se produit une transformation constante (derrière l’éternité, dans l’élément du temps).
Pour Hegel, l’histoire n’est pas ce qui se déploie dans le temps; plutôt, c’est ce qui unit le départ de l’éternité dans le temps et le retour du temps dans l’éternité. L’histoire de Hegel, le temps de Hegel, est un mouvement du centre vers la périphérie, puis de la périphérie vers le centre. Cette histoire détermine à l’avance les structures et les moments du temps. Le temps lui-même n’a pas d’orientation, de sens ou de contenu; il ne porte aucun événement en lui. Tous les événements et contenus du temps proviennent de l’intérieur de la conscience (le temps en tant que processus linéaire est fondamentalement étranger à la pensée platonicienne, hégélienne et phénoménologique (3)). Tous les événements du temps proviennent de l’intérieur de la conscience. Si nous utilisons ses éléments situés à sa périphérie, ou encore plus à l’extérieur (dans le domaine hypothétique des «choses en soi»), ou si nous considérons l’histoire comme un processus linéaire, nous dévions au maximum de Hegel.

L’histoire selon Hegel est l’histoire de l’épanouissement de l’Esprit subjectif dans le temps et de son retour et de sa transformation en l’Esprit Absolu. L’histoire selon Hegel est transversale au processus temporel en soi. C’est-à-dire que l’histoire n’est pas simplement « non temps » — elle est perpendiculaire au temps. Les événements qui se produisent dans l’histoire ne sont pas ceux qui se produisent dans le temps, mais ceux qui ont lieu dans les structures de la conscience. Et c’est cette conscience qui marque le temps par ses événements. Par conséquent, lorsque nous parlons de «la fin de l’histoire», cela signifie atteindre le point originel dans une nouvelle qualité. Cependant, ce déploiement de la structure de l’Esprit et cette progression de la dialectique de l’actualité (Wirklichkeit) n’ont jamais eu de début dans le temps — elles existaient au point de l’éternité. Ce point est ce que nous identifions comme le Sujet Radical, comme Homo Intimus (4), ou comme νοῦς ποιητικός. À partir de là, comme à partir d’un état vide et non manifesté, la négation se déplace vers la périphérie, puis une retour se produit. Dans ce retour, le centre se révèle comme quelque chose d’absolu. C’est le résultat de l’histoire, mais il n’existe ni dans une dimension linéaire ni dans une dimension cyclique. Dans un cycle, comme le montre Aristote, il n’y a ni début ni fin. Le mouvement d’une planète est éternel; elle n’a jamais commencé à partir d’un seul point — elle a toujours existé. Son début est à la fois le début et la fin, deux relations d’un seul point autour duquel tournent les planètes, non un point situé sur l’orbite elle-même. Cela nécessite une perspective totalement différente sur la dialectique de Hegel, qui ne peut pas être interprétée du point de vue des processus se produisant à la périphérie de notre conscience, mais qui se présentent comme indépendants et autonomes.
Notes:
(1) Hegel. Phénoménologie de l'esprit.
(2) Dans les enseignements de Jakob Böhme, Dieu contient dans son fondement (Grund) un commencement obscur («la nature en Dieu»), dont il se purifie (s'absout) dans le processus de devenir-Esprit. Voir Alexander Douguine, Noomachie : Les guerres de l'esprit. Le Logos germanique. L'homme apophatique.
(3) Voir le cours magistral d'A. Douguine «Doxas et paradoxes du temps» (2021-2022).
(4) Homo intimus — « l'humain le plus intime », situé encore plus profondément que le simple «humain intérieur», homo interior. Une catégorie cruciale dans le système de Dietrich Freiberg et parmi les mystiques rhénans. Voir Douguine. Noomachie : Les guerres de l'esprit. Le Logos germanique. L'homme apophatique.
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jeudi, 25 décembre 2025
Daria Douguina: des idées trempées dans le sang

Daria Douguina: des idées trempées dans le sang
Mémoire, sacrifice et la bataille des idées
Alexander Douguine
Alexandre Douguine a déclaré que la mort de sa fille, une jeune femme qui n’avait jamais brandi aucune arme, a choqué tout le monde — du président aux citoyens ordinaires.
Lors de la Journée du Souvenir des Journalistes tués en service (15 décembre), une commémoration annuelle russe honorant les journalistes décédés dans l’exercice de leur métier, Douguine a noté que, même trois ans après le meurtre de Daria Douguina, les gens continuent d’exprimer leurs condoléances. Aujourd’hui aurait été son 33e anniversaire. Il a déclaré :
- Je pense qu’on peut même avoir des attitudes différentes envers l’Opération Militaire Spéciale, mais la mort de cette jeune, belle, jeune fille inspirée, qui n’a jamais pris les armes, qui n’a jamais participé à des opérations de combat — c’est quelque chose qui ne peut laisser indifférent aucun être humain digne, aucune personne dotée d'une conscience, d'une âme. Cela a touché absolument tout le monde, du président aux citoyens ordinaires. Cela s’est reflété dans le fait que le président a décerné à Dasha (1) l’Ordre du Courage.
- Les gens ordinaires, lorsqu’ils me rencontrent, continuent d’exprimer leurs condoléances — trois ans ont passé, et sa mémoire est vivante. Et la mémoire de chacun de nos héros — journalistes, nos guerriers — vit dans nos cœurs. C’est une force active. Les idées comptent. Les idées trempées dans le sang comptent encore plus. Elles font bouger le monde. C’est pourquoi un journaliste est vraiment quelque chose de plus qu’un simple journaliste — plus qu’un simple reporter, plus qu’un simple informateur. Un journaliste est un guerrier, une personne qui accomplit un acte héroïque, qui entre en bataille — une bataille dans le royaume des idées.
Note:
(1) Note du traducteur : Dasha est le diminutif russe courant du prénom Daria.
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vendredi, 19 décembre 2025
Le Roi et l'Âme - Le char de l'âme selon Platon, comme image métaphysique de l'empire et de la politique sacrée

Le Roi et l'Âme
Le char de l'âme selon Platon, comme image métaphysique de l'empire et de la politique sacrée
Alexander Douguine
Alexander Douguine explique l'image platonicienne de l'âme et sa signification politique.
Platon part du principe fondamental d'une homologie directe entre le cosmos, l'État et la structure de l'âme.
Dans le dialogue Phèdre, il décrit cette structure tripartite de l'âme à travers les images suivantes:
- Comparons l'âme à la force combinée d'un couple de chevaux ailés et d’un conducteur de chars. Chez les dieux, les chevaux et les conducteurs sont tous nobles et issus des castes nobles, tandis que chez d’autres, ils ont une origine mixte.
- D’abord, notre souverain conduit l’attelage, et parmi les chevaux l’un est beau, noble et issu d’une race noble, tandis que l’autre est son opposé, avec des ancêtres d’une autre nature. Inévitablement, la tâche de gouverner est difficile et laborieuse.
Il est important ici que Platon compare la structure de l’âme humaine à celle des âmes des dieux: elles ne diffèrent l’une de l’autre que par la qualité et la noblesse de leurs parties.
Platon poursuit sa description :
- Au début de cette narration, nous avons divisé chaque âme en trois parties: deux parties que nous avons comparées, du point de vue de la forme, à des chevaux, et la troisième à un conducteur de chars. Que cette division demeure en vigueur également maintenant.
- Parmi les chevaux, nous disons que l’un est bon et l’autre mauvais. Nous n’avons pas encore expliqué en quoi consiste la bonté de l’un ou la méchanceté de l’autre, et cela doit maintenant être dit.
- L’un d’eux, alors, adopte une posture plus noble: droit et bien proportionné en forme, à haute tête, avec une courbure légèrement aquiline au niveau des naseaux, blanc, aux yeux noirs, aimant l’honneur associé à la modération et à la révérence; un compagnon de la vraie opinion, qui n’a pas besoin de fouet, guidé uniquement par l’ordre et la parole. L’autre est tordu, lourd, maladroit, au cou épais et court, aux naseaux retroussés, noir, aux yeux clairs, de sang chaud, compagnon de l’insolence et de la vantardise; hirsute autour des oreilles, sourd et à peine soumis au fouet et aux rênes.
Comme le souligne Platon, les deux chevaux sont inégaux: l’un est meilleur, l’autre pire; l’un est blanc (mais avec un œil noir — melanomatos), l’autre noir (avec un œil clair — glaukómmatos). Ainsi, une hiérarchie s’établit dans l’âme:
- le conducteur de chars (hēnióchos);
- le cheval blanc (to leukón — le bon);
- le cheval noir (to mélanon — le non-bon, le mauvais).
Dans le quatrième livre de La République, Platon approfondit ce thème en définissant les trois composantes de l’âme ainsi:
- le conducteur de chars représente l’intellect (noûs, lógos);
- le cheval blanc incarne le principe spiritualisé (thúmos);
- le cheval noir représente le désir (epithymía).
Platon relie directement ces trois éléments aux trois classes de sa cité:
- la partie supérieure de l’âme correspond aux philosophes-rois (les gardiens);
- le principe spiritualisé correspond aux guerriers (les auxiliaires des gardiens);
- le désir est la force dominante parmi les travailleurs et les paysans (la population de base).


Dans Phèdre, Platon décrit la cause de la chute de l’âme dans le corps comme une conséquence de la révolte du cheval noir. Alors que le cheval blanc obéit à la voix du conducteur, le cheval noir ne le fait pas, et cherche constamment à aller dans une direction opposée à celle de l’intellect. L’âme tombe dans le corps et perd ses ailes précisément à cause d’une impulsion centrifuge intrinsèque en elle-même, incarnée dans le cheval noir, dans la propriété du désir. Il n’y a pas de ligne de démarcation stricte entre le désir et le corps; le corps lui-même est le désir devenu pierre.
Mais d’un autre point de vue, le cheval noir est relié au blanc: tous deux sont des chevaux, bien que d’origine différente, comme le souligne Platon. Les deux qualités — thymos (θυμός) et éthymie (ἐπιθυμία) — dérivent d’une seule fondation, du mot thymos, qui pour les Grecs servait aussi de synonyme de l’âme. La racine indo-européenne de ce mot, dʰuh₂mós, signifiait à l’origine «fumée», une signification associée au feu et à l’air. Le désir, donc, est avant tout esprit; mais si la virilité (thymos), la plus haute vertu martiale, est le désir dans sa forme pure, alors le désir (epithymía) est le désir chargé, durci et condensé. La pure virilité mène à la destruction (vers la corporéité); d’où la vocation des guerriers à supporter la mort. La virilité chargée, ou le désir, mène à la création; d’où la vocation des paysans et des artisans à créer des produits et des choses, ainsi qu’à engendrer des enfants.
Le roi-philosophe est celui chez qui le conducteur de chars est pleinement capable de subordonner les deux chevaux et de diriger la course du char vers le haut, verticalement. C’est dans cette direction même que l’État est construit — le long de l’axe entre le Ciel et la Terre, vers le Ciel. L’Empire est une échelle menant vers le Ciel.
Selon Platon, la politique est une structure d’ascension anthropologique, correspondant à l’élévation de l’âme et à la purification de ses propriétés. C’est précisément cette connexion immédiate entre l’être et la politique qui rend la cité, dans la compréhension platonicienne, sacrée.
18:17 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre douguine, philosophie, platon |
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mercredi, 17 décembre 2025
Retour aux idées du mouvement MAGA, contre l’UE - La nouvelle « stratégie nationale » de la Révolution conservatrice américaine

Retour aux idées du mouvement MAGA, contre l’UE
La nouvelle « stratégie nationale » de la Révolution conservatrice américaine
Alexandre Douguine
Dans l’émission Escalation de Radio Sputnik, Alexandre Douguine accueille la nouvelle Stratégie de Sécurité Nationale des États-Unis comme un retour à MAGA et à un « ordre des grandes puissances », promettant un retrait de l’interventionnisme mondialiste et déclenchant un tsunami destiné à faire s’effondrer la dernière tentative de croisade libérale de l’UE.
Animateur de Radio Sputnik, Escalation: Commençons par le document qui fait actuellement l’objet d’un débat enflammé en Russie, en Europe, et même en Chine. Je parle de la nouvelle Stratégie de Sécurité Nationale des États-Unis. En particulier, les médias suisses déclarent carrément que ce texte fait en grande partie écho au discours de Munich de notre président Vladimir Vladimirovitch Poutine. Alexandre Gelyevitch, selon vous, est-ce vraiment le cas ?
Alexandre Douguine: Vous savez, avec la publication de cette Stratégie de Sécurité Nationale américaine, nous assistons une fois de plus à l’oscillation emblématique de Trump entre le camp MAGA et les néoconservateurs — oscillation dont nous parlons constamment dans nos programmes et que nous suivons de près. Et on peut dire sans détour : la doctrine actuelle a été rédigée spécifiquement au nom de MAGA. C’est la véritable doctrine « Make America Great Again », la voix des opposants résolus au mondialisme et des critiques sévères des thèses néoconservatrices, le noyau même qui a permis à Trump de remporter l’élection.
En substance, cette stratégie est très proche de ce que j’appelais dans mon livre l’«ordre des grandes puissances».
De nos jours, ce terme se fait de plus en plus entendre dans l’espace public — l'«ordre des grandes puissances». Cela signifie que l’Occident ne se considère plus comme le garant de la démocratie, ne s’engage pas dans la diffusion des valeurs libérales, ne se sent pas responsable de toute l’humanité, et ne se voit pas comme faisant partie d’un espace unique avec l’Europe. L’Amérique est désormais seule. Elle aspire toujours à la grandeur, au développement et à la domination, mais elle définit clairement le territoire de cette domination — principalement l’hémisphère occidental, les deux Amériques. C’est de là que vient l’expression «corollaire à la doctrine Monroe». Un corollaire est une addition, un développement d’un certain projet géopolitique, et ce corollaire de Trump est, en essence, l’ordre des grandes puissances.
Que disent Trump et ses soutiens dans ce document ? L’Amérique se préoccupe principalement de deux continents: l’Amérique du Nord (y compris, si vous voulez, le Groenland comme une extension naturelle de l’Alaska) et toute l’Amérique du Sud. C’est leur zone, et ils se la réservent sans condition. Quant au reste du monde, la principale thèse mondialiste selon laquelle la Russie et la Chine sont les principaux adversaires stratégiques a disparu. De telles formulations n’existent plus. La Russie est évoquée de manière plutôt neutre, voire amicale — comme un partenaire potentiel. La Chine est considérée comme une concurrente économique sérieuse et une menace relative, mais plus comme un ennemi au sens traditionnel. L’intervention dans les affaires du Moyen-Orient et dans d’autres zones eurasiennes sera quasiment nulle. L’Afrique a été déclarée zone indifférente, et l’Inde n’est pas du tout mentionnée — c’est-à-dire qu’elle n’est plus considérée comme un partenaire stratégique.
Le résultat est un monde véritablement multipolaire. Trump déclare ouvertement: oui, nous restons la plus grande puissance, nous maintiendrons et affirmerons notre hégémonie, mais nous allons la réduire considérablement. Le rejet de l’agenda mondialiste ouvre objectivement la voie à d’autres pôles — la Russie, la Chine, l’Inde — pour s’affirmer pleinement. Quant au reste, Trump dit simplement : je m’en fiche, créez vos propres pôles ou pas, comme vous le souhaitez. Bien sûr, l’hégémonie américaine reste extrêmement méfiante envers les BRICS et envers toute consolidation d’autres civilisations. Ce corollaire de la doctrine Monroe constitue un défi direct à toute l’Amérique latine, qui sera contrainte de chercher une stratégie commune pour éviter la domination totale des Etats-Unis sur son continent. La même logique s’applique à l’Afrique.
En réalité, il s’agit d’une stratégie profondément anti-européenne. La solidarité atlantique n’est évoquée qu’avec sarcasme et mépris. Elle propose de «partager le fardeau» des dépenses militaires de l’OTAN: l’Amérique renonce à sa responsabilité première en Europe, en laissant seulement quelques positions clés. C’est, en essence, la fin de l’atlantisme en tant que tel. L’Europe doit désormais penser par elle-même et créer son propre pôle civilisateur.
Cette doctrine reflète l’approche même du mouvement MAGA grâce à laquelle Trump est arrivé au pouvoir. Ensuite, il s’en est très fort éloigné: il ne s’est pas vraiment impliqué dans le conflit ukrainien, l’a couvert d’un faux-fuyant plutôt que de proposer une solution réelle, a bombardé l’Iran, a soutenu de façon radicale Netanyahu — il s’est considérablement éloigné de son programme initial. Et dans cette stratégie nouvelle, il revient à ses racines : un retour aux principes du mouvement MAGA.
Il n’est pas surprenant que le document ait provoqué une véritable panique chez les mondialistes — aussi bien en Europe qu’aux États-Unis eux-mêmes. Ils hurlent sur un ton hystérique: qui a écrit ça ? Si la première doctrine de Trump a été rédigée par des néoconservateurs et des mondialistes — Pompeo, Bolton, Pence — maintenant, elle est en train d’être écrite par de véritables supporters de MAGA: Hicks, Vance, Miller. Le paradigme a complètement changé. C’est un réalisme émergent — agressif, hégémonique, mais néanmoins réaliste. L’idée de promouvoir les valeurs libérales a été rejetée une fois pour toutes.
L’Amérique devient une puissance militaire et politique concrète, clairement délimitée, avec des intérêts évidents qu’elle défendra bec et ongles dans son hémisphère. Quiconque se retrouve à mettre des bâtons dans les roues aura des ennuis. Mais il n’est plus question de libéralisme, de démocratie ou de droits de l’homme. America First — point final. Objectivement, le monde multipolaire dont notre président parlait dans son discours de Munich, rejetant les prétentions occidentales à l’universalité et au mondialisme, est désormais en grande partie déclaré par Trump lui-même. Reste à savoir si le successeur de Trump, par exemple Vance, pourra maintenir cette ligne après Trump qui aura alors plus de 80 ans. Ou si, après tout, les néoconservateurs reviendront à l'avant-poste. Pour l’instant, c’est une déclaration de guerre — pas contre nous, mais contre l’élite libérale-globale mondiale.
Animateur: En parlant de l’Ukraine, on entend actuellement dire que Trump n’est pas content du fait que Zelensky ne semble pas accepter son plan de paix. Le fils de Trump suggère même qu’au milieu de toutes ces histoires de corruption, l’Amérique pourrait cesser complètement son implication dans le conflit ukrainien dans les mois à venir. Quelle est la crédibilité de cette hypothèse?
Alexandre Douguine : Le plan que Trump promeut actuellement est précisément celui qui nous convient. Nous lui avons expliqué très clairement: ce qui est acceptable pour nous et avec quoi nous ne pouvons en aucun cas avoir de rapport. Cependant, ce que nous lui avons expliqué et qu’il a apparemment accepté ne sera pas une victoire totale pour nous. Malheureusement, c’est encore un compromis. Ce n’est pas une défaite — en aucun cas — mais ce n’est pas non plus une victoire dans le sens profond du terme. On peut l’appeler une certaine réussite, on peut l’appeler une humiliation de l’Occident idéologique, et c’est indubitablement une défaite personnelle et finale pour Zelensky — mais ce n’est en aucun cas la fin de l’Ukraine en tant que projet, ni la fin de l’Occident en tant que force civilisatrice.
Trump a parfaitement compris cela. Il a compris l’essentiel: s’il veut vraiment sauver l’Ukraine — c’est-à-dire sauver la tête-de-pont de l’anti-Russie, la tête-de-pont russophobe qui s’est construite contre nous depuis tant d’années — il doit immédiatement accepter nos propositions. Pour les mondialistes, pour les Européens, et bien sûr pour Zelensky lui-même, cela représentera une défaite sérieuse et douloureuse. Mais pour l’Ukraine elle-même, cela ne sera pas le cas. L’Ukraine sera sauvée. Et elle sera sauvée dans la but même pour lequel elle a été créée: en tant qu’anti-Russie. Et c’est Trump qui la sauve, en sacrifiant Zelensky et toute une cohorte d’idiots européens qui ne peuvent toujours pas croire à ce qui se passe.
Si Trump, ayant fait tout ce qui était en son pouvoir, se retire simplement du conflit et le laisse à l’Europe et à l’Ukraine — ce qu’il a d’ailleurs laissé entendre à plusieurs reprises, voire dit très ouvertement — ce serait la véritable option idéale pour nous. Oui, nous devrions encore lutter — peut-être longtemps et avec beaucoup de difficulté — mais alors, nous aurions la vraie perspective d’une victoire authentique, complète et irréversible. Toute trêve que nous pourrions conclure maintenant n’est qu’un répit provisoire, et très court. Ni l’Ukraine, ni l’Union européenne, ni même les États-Unis ne continueront à respecter cette trêve une fois qu’ils sentiront qu’ils ont même la moindre possibilité de la violer à nouveau.

Animateur: Si Trump décide de s’attaquer au Venezuela, et que nous développons une alliance avec le Venezuela, comment la Russie doit-elle réagir?
Alexandre Douguine: C’est une question difficile. D’un côté, nous avons une alliance avec le Venezuela, et si nous étions plus forts, nous devrions nous engager pleinement dans ce conflit du côté de Maduro contre l’agression américaine. Mais, malheureusement, nous ne sommes pas dans cette position : toutes nos forces sont complètement mobilisées dans la guerre en Ukraine — comme en Syrie et en Iran. Après la victoire, nous nous engagerons sûrement. Mais pour l’instant, hélas, nous sommes entravés.
Animateur: Commençons cette partie du programme par une déclaration du représentant spécial du président russe, Kirill Dmitriev. Il a dit que les meilleurs diplomates de l’Union européenne sont maintenant en panique. C’était son commentaire sur un rapport de la Pologne selon lequel Dmitriev lui-même et l’homme d’affaires américain Elon Musk auraient décidé de diviser l’Europe. Quelle est la raison de ce genre de discussions sur la division de l’Europe ? Pourquoi Musk est-il redevenu plus actif ? Il a pratiquement disparu de la scène publique pendant un certain temps, et maintenant il a repris sa polémique avec l’Union européenne au sujet de la liberté d’expression et des lois européennes. À quoi cela mène-t-il?
Alexandre Douguine : En réalité, ici, comme dans l’adoption de la nouvelle doctrine de sécurité nationale et dans les négociations sur l’Ukraine, nous voyons la même tendance générale — un puissant mouvement vers un retour au projet original du mouvement MAGA. Parce que lorsque Trump est arrivé au pouvoir, il a essentiellement proclamé une refonte complète de toute l’architecture mondiale, et les projets MAGA ont effectivement été lancés. Puis il s’en est éloigné de façon sérieuse et significative. Pendant presque un an — huit, neuf mois — il s’est consacré à des choses complètement différentes: dissimuler les listes d’Epstein, se dérober à la pression énorme exercée par le lobby israélien sur la politique américaine, trahir ses fidèles camarades. En un sens, il a cessé d’être MAGA. Il s’est éloigné de MAGA, à une distance critique. Mais tout cela a commencé exactement comme cela commence maintenant. Et maintenant, il revient — Trump revient, et, par conséquent, Musk revient aussi.

Parce que Musk a clairement reçu le feu vert pour commencer à démanteler l’Union européenne. Les « meilleurs diplomates » dont nous parlons, qui détiennent le pouvoir dans l’Union, sont des ultra-globalistes, des ennemis absolus et irréconciliables de Trump, les adversaires les plus acharnés de sa ligne, de ses idées, de sa vision du monde et de la société. L’hiver dernier, en janvier de l’année dernière, il y a presque un an, Musk a lancé ces campagnes contre Starmer, en soutien à l’AfD, contre Macron. Et en réalité, Twitter — son réseau, interdit en Fédération de Russie — est devenu une plateforme qui a consolidé l’opposition populiste dans chaque pays européen, la portant de la même manière que Soros a jadis soutenu les mondialistes, mais en miroir, dans la direction opposée. Maintenant, Musk a simplement repris les mêmes tactiques, mais à l’envers. Et il a commencé à faire cela il y a un an: en soutenant l’AfD, en soutenant les opposants à Starmer en Grande-Bretagne, Marine Le Pen, Meloni — tous ceux qui s’opposent à l’Union européenne, à l’establishment européen, et soutiennent le populisme européen, si vous voulez.
Et puis, Musk lui-même a été écarté de son poste chez DOGE, l’agence pour l’efficacité gouvernementale. En résumé, il a rompu avec Trump, et en même temps, Trump lui-même s’est lancé dans des stratégies complètement différentes, que Musk a seulement critiquées. Mais Musk s’est retenu. D’abord, il a commencé à critiquer Trump, puis il a fait une pause. Et il a attendu que les fluctuations du trumpisme entrent à nouveau dans la phase MAGA. C’est-à-dire qu’on revient à MAGA. Nous avons commencé cette émission avec cela: en Amérique, on voit que Trump revient à son plan initial, au Plan A, au plan MAGA. Et, bien sûr, Musk s’est immédiatement impliqué activement dans ce processus et continue de s’attaquer à l’Union européenne.
Cette fois, c’est beaucoup plus sérieux. Je pense que la deuxième tentative de MAGA pour démanteler l’Union européenne sera bien plus décisive et cohérente. Cela est confirmé par la nouvelle stratégie de sécurité nationale et par le comportement de l’Union dans la crise ukrainienne, qui contrecarrent constamment les plans de Trump pour sauver l’Ukraine. En ce moment, toutes les conditions sont réunies pour simplement détruire l’Union européenne. Plus personne ne cache rien. Musk dit ouvertement: plus d’UE, détruisons l’Union européenne. Il a toutes les raisons de le faire: il soutient un projet conservateur-populiste high-tech, que les libéraux au pouvoir veulent empêcher simplement de vivre et de respirer.
Je pense que l’Amérique elle-même, Trump, et son équipe de trumpistes, où MAGA commence à sortir de son coma et à jouer un rôle de plus en plus important, ont effectivement commencé à démanteler l’Union européenne. Il ne faut que l’applaudir et, si possible, pousser ce qui tombe déjà. Si nous avions le pouvoir et l’influence pour agir sur l’Union européenne, je suis sûr que nous pourrions envoyer ces «meilleurs diplomates européens» dans l’oubli, des deux côtés. Parce qu’il est impossible d’imaginer quelque chose de plus répugnant, détestable, agressif, cynique, trompeur, toxique, pourri de l’intérieur et répandant cette pourriture au reste de l’humanité, que l’actuelle Union européenne.
Animateur: Et cette amende que la société X a reçue en vertu de la nouvelle législation européenne n’était qu’un prétexte pour Musk pour relancer sa campagne contre l’Europe. Tout cela s’est en réalité produit à la demande de Trump, puisque cela coïncidait avec la publication de la nouvelle stratégie.
Alexandre Douguine : C’est juste un prétexte, mais cela s’inscrit parfaitement dans la fluctuation générale du cap de navigation choisi par l'actuel pouvoir américain — du MAGA aux néoconservateurs et retour au MAGA. Il y a un an, lorsque notre programme Escalation s’est fixé pour objectif de suivre de près ces fluctuations de la politique américaine, nous avons décrit avec précision la logique de formation du nouveau régime trumpiste, comme il s’avère maintenant: il oscillera constamment entre MAGA, en s'approchant du projet MAGA — c'est-à-dire en préconisant l’ordre des grandes puissances — et en s’en éloignant. Évidemment, je ne m’attendais pas à ce qu’il aille si loin, si honteusement et si longtemps, en repoussant tous ses soutiens les plus proches. Mais Trump est une personnalité vraiment imprévisible. Avec la même facilité qu’il les a repoussés, il les a rassemblés à nouveau. Tout comme il a naguère chassé tout le monde, maintenant il a autorisé tout le monde à revenir. L’amplitude de ces fluctuations s’est révélée complètement différente de ce que nous avions prévu lorsque nous avons formulé nos hypothèses, mais l’essence du processus est exactement celle-ci.

Et maintenant, je suis convaincu que Musk a simplement utilisé cette amende comme excuse pour se remettre au travail. Trump lui a donné sa bénédiction silencieuse, et leur relation est progressivement en train de se rétablir. Il a été condamné à plus d’une centaine de millions de dollars, mais dans les premières heures qui ont suivi, X — son réseau, interdit en Fédération de Russie — est devenu la plateforme la plus téléchargée dans tous les pays de l’Union européenne. En d’autres termes, il a déjà gagné. Il a réussi à mettre en exergue la véritable attitude des braves Européens envers leurs détestables gouvernements — c’est, en fait, un vote tacite pour ou contre l’Union européenne. Personne ne défend l’Union européenne aujourd’hui sauf les Eurocrates eux-mêmes, sauf cette clique euro-bruxelloise — un ramassis international de maniaques mondialistes et Starmer, qui les a rejoints, qui est également un maniaque absolu. Ces maniaques tentent maintenant fébrilement de supprimer toute dissidence en Europe. Il circule en ce moment un meme : une photo de Starmer avec la légende « Nous avons une liberté d’expression totale. Quiconque remet cela en question sera immédiatement arrêté». C’est à peu près l’état général des Européens aujourd’hui. Et puisque X n’est pas censuré par lui-même, ils essaient de supprimer ce domaine de liberté. Mais derrière Musk et son réseau se trouve le pouvoir des États-Unis d’Amérique, et Trump a maintenant ouvertement soutenu Musk. Hicks l’a soutenu, Vance aussi. Ils ont dit que censurer la liberté d’expression est sans précédent. En fait, c’est un casus belli, une raison de guerre, un conflit diplomatique et politique direct entre les États-Unis et l’Union européenne. Je pense que cette fois, c’est vraiment très sérieux. Bien sûr, on ne peut pas exclure que Trump se retire encore une fois de sa stratégie MAGA.
Pourtant, pour l’instant du moins, nous assistons à une nouvelle et puissante vague de retour à MAGA. Tout se déroule strictement selon le plan. L’Union européenne et les États-Unis — en particulier les États-Unis dans leur ensemble — avancent dans cette direction. Bien sûr, les démocrates, les libéraux et les mondialistes ont un point de vue totalement différent. Ils sont en état de panique, ressentent une véritable terreur. J’ai lu les commentaires de McFaul (photo), l’un des mondialistes et architectes de la politique sur la Russie et l’Ukraine: ce sont simplement des appels terroristes, extrémistes, pour renverser le gouvernement en Russie, pour un changement de régime, etc. Il est un ancien ambassadeur, démocrate, mondialiste — et il est tout simplement devenu hystérique: «ce qui se passe, au lieu de combattre la Russie et la Chine, nous sommes en guerre contre nos principaux alliés en Europe!». Il y a une panique totale — en Europe et chez les mondialistes américains.
C’est sur cette vague que nous surfons actuellement. Et nous pourrions nous réjouir de tout ce qui se passe, sans regard en arrière, s'il n'y avait pas un moment extrêmement problématique pour nous — le plan de paix pour l’Ukraine que Trump promeut. Il ne le fait pas par malveillance; il a simplement son propre agenda, sa propre vision du monde. Il a effectivement exclu la Russie de la liste des principaux ennemis et cibles des campagnes de haine. Nous ne sommes pas fondamentalement importants pour lui; il a d’autres priorités. Et c’est là une différence fondamentale avec l’Union européenne, qui, au contraire, se prépare ouvertement à la guerre contre nous. Il y a eu une vraie scission dans le camp de nos adversaires — et, disons, chez nos ennemis. Si nous avions les outils et la force suffisants pour participer activement à ce processus, je suis convaincu que l’effondrement de l’Union européenne, et la contribution à celui-ci, devraient devenir notre principale tâche étrangère en Europe. Parce que l’humiliation que nous avons subie de la part de l’Union européenne — pas du peuple européen, mais de cette construction euro-bruxelloise — est impossible à pardonner. Ils sont en guerre contre nous; ils financent, arment, soutiennent moralement et politiquement nos ennemis. Ils sont tout simplement l’ennemi. Nous devons appeler un chat un chat: l’Union européenne est un ennemi. A ce titre, elle doit être détruite.

Et nous voyons que les États-Unis aujourd’hui — en particulier la mouvance MAGA de Trump — ont effectivement commencé à la démanteler. Tout le monde s’est aussitôt écrié: regardez, ils sont avec Poutine ! Je pense qu’ils ont une meilleure opinion de nous que ce que nous sommes réellement. Si nous avions de telles opportunités — des représentants officieux dans toutes les capitales européennes, distribuant des biscuits, soutenant tous ceux qui sont prêts à détruire cette structure — nous pourrions établir d’excellentes relations avec une nouvelle Europe : une Europe des nations, une Europe des traditions, une véritable démocratie européenne, avec sa culture et ses intérêts. Il n’est pas certain qu’elle devienne immédiatement notre alliée automatique — j’en doute beaucoup — mais il faut détruire la pathologie que véhicule l’actuelle Union européenne. L’Union européenne, dans son état actuel, doit être détruite.
17:43 Publié dans Actualité, Affaires européennes, Entretiens | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre douguine, entretien, actualité, politique internationale, europe, russie, affaires européennes, mouvement maga, maga, états-unis, donald trump |
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samedi, 13 décembre 2025
Le C5, modèle MAGA de la multipolarité - Une alternative à la domination mondiale de l’ordre unipolaire

Le C5, modèle MAGA de la multipolarité
Une alternative à la domination mondiale de l’ordre unipolaire
Alexandre Douguine
Alexandre Douguine commente la tentative de l’Amérique de construire un ordre multipolaire de grandes puissances en marge du G7 et du mondialisme.
L’idée du C5, ou « Core Five » (le Noyau des 5), en tant qu’alternative au G7, est un projet qui découle directement de l’approche politique et géopolitique du mouvement MAGA dans la politique mondiale. C’est du réalisme politique; c’est un rejet de la mondialisation; c’est la construction d’une nouvelle architecture internationale basée sur les véritables centres de souveraineté dans le monde contemporain.
Lorsque, il y a un peu moins d’un an, j’ai publié mon livre La Révolution Trump (qui a déjà été traduit dans de nombreuses langues), je lui ai donné le sous-titre suivant: «Un nouvel ordre de grandes puissances». Mais qu’est-ce que «l’Ordre des Grandes Puissances»? C’est précisément la construction d’un système international dans lequel la souveraineté authentique n’appartiendra qu’aux civilisations-États qui possèdent leur propre idéologie, leur propre économie et leur propre géopolitique—des entités véritablement souveraines qui ont déjà prouvé leur viabilité.
C’est, si vous voulez, la version MAGA d’un monde multipolaire. C’est exactement ce dont parlait autrefois le secrétaire d’État américain Marco Rubio. Cela faisait partie des plans énoncés par plusieurs idéologues du mouvement MAGA comme, par exemple, Steve Bannon. C’était soutenu et étayé—de façon assez critique à l’égard de Trump lui-même—par John Mearsheimer, un excellent représentant du réalisme politique américain. Il s’agit d’une approche froide et dure du concept de souveraineté. La souveraineté ne devrait appartenir qu’aux grandes puissances: «Un nouvel ordre des grandes puissances». En d’autres termes, c’est la version américaine, trumpiste, d’un monde multipolaire, qui diffère assez nettement du modèle BRICS.
Première différence: le groupe BRICS n’inclut pas les États-Unis ni l’Occident; il est construit comme une alternative à eux. Cela est tout à fait logique, car jusqu’à Trump, l’Amérique fonctionnait comme le bastion de l’ordre mondialiste unipolaire. J’ai déjà dit qu’une place pour l’Amérique au sein de BRICS reste ouverte—en fait, en quelque sorte réservée—mais seulement pour une Amérique qui rompe avec la mondialisation.
Deuxième différence: Le groupe BRICS accepte des civilisations qui ne sont pas encore complètement formées. Le monde islamique, qui n’a pas encore atteint l’unité dans le développement d’une stratégie civilisationnelle commune; l’Amérique latine, qui stagne également sur le chemin de l’intégration; et le continent africain. Toutes ces civilisations sont représentées dans le groupe BRICS. En d’autres termes, le groupe BRICS est une multipolarité bienveillante « avec de la place pour croître ». Il inclut à la fois des civilisations-États déjà formées et celles qui doivent encore s’unir. C’est, pour ainsi dire, un «projet d’avenir».
Par conséquent, la différence entre «l’Ordre des Grandes Puissances» et le projet BRICS est que seules les civilisations-États existantes sont reconnues comme souveraines: les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Inde. Le Japon y est aussi inclus—je pense que c'est pour équilibrer l'ensemble face à la Chine. Le Japon est en effet un pays puissant. S’il pouvait obtenir son indépendance vis-à-vis de l’Amérique, il pourrait très bien devenir un pôle souverain à part entière. Le C5 représente la version américaine de la multipolarité. Dans la dernière version publiée de la Stratégie de sécurité nationale des États-Unis, cette idée est clairement et directement exposée.
L’idée de créer le C5, le « Core Five » (le Noyau des 5), selon la vision des stratèges américains du mouvement MAGA (je souligne: il ne s'agit pas des néoconservateurs, pas des globalistes), signifie donner à cet «Ordre des Grandes Puissances» une sorte de statut de club. Pas encore les bases du droit international, mais un club—cette fois construit de manière totalement différente du G7, qui était rempli de divers nains occidentaux qui ne représentaient rien, comme le Canada.
Tant le G7 que le G20 étaient des clubs mondialistes dominés par l’agenda mondialiste. C’est pourquoi ils sont aujourd’hui complètement insignifiants. Et c’est précisément pour cela que la création d’un club multipolaire véritablement pertinent—le C5—est désormais à l’étude.
Mais comment la stratégie du mouvement MAGA l’envisage-t-elle? Très probablement, les États-Unis voient la création du C5 comme une alternative au groupe BRICS. Cependant, cela peut également être considéré comme un complément au groupe BRICS. Car qu’est-ce qui est fondamentalement important ici? L’absence de l’Europe, de la Grande-Bretagne, du Canada et de l’Australie.
C’est-à-dire l’absence de ces régimes qui, dans leurs derniers spasmes, s’attachent désespérément au projet mondialiste. C’est une géopolitique MAGA authentique, qui—à sa manière—reconnaît la multipolarité.
C’est pourquoi le C5 est une proposition très sérieuse. Bien sûr, elle peut être critiquée; on peut dire que le projet BRICS est meilleur. C’est ce que je pense aussi: le projet BRICS est meilleur à tous égards, sauf un: les États-Unis n’y sont pas. Et tant que les États-Unis et l’Occident n’y seront pas, personne à l’intérieur du groupe BRICS n’ose vraiment défier l'hégémonie mondiale de front. Mais ici, Trump et le mouvement MAGA font un pas en avant qui est intéressant: «Au lieu de se consolider contre nous, rejoignez-nous pour construire ensemble la multipolarité». C’est une question de grande importance et qui exige la plus haute attention. Voyons ce qui peut en sortir.
Nous vivons maintenant à un moment où Trump commence à revenir à sa stratégie MAGA d’origine, dont il s’était éloigné ces derniers mois, à une distance sidérale. Mais le moment du retour est venu. Il n’est pas fortuit qu’à ce moment précis, une proposition ait émergé pour envisager la création du club C5 (Core Five)—un développement extrêmement important, révélateur et extraordinairement intéressant.
L’essentiel est que cette proposition n'englobe pas l’Union européenne, les globalistes, ces Messieurs Soros et Schwab, le forum de Davos, l'inénarrable Macron… Ils sont tous jetés à la poubelle, avec Zelensky et le nazisme ukrainien. C’est vraiment un moment fascinant, où l’Amérique est contrainte de reconnaître la multipolarité, même si elle propose sa propre version de celle-ci.
20:03 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, politique internationale, c5, core five, multipolarité, alexandre douguine |
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samedi, 06 décembre 2025
L’Europe sous la domination du réseau mondial libéral

L’Europe sous la domination du réseau mondial libéral
L’UE est une colonie d’un réseau libéral mondial qui n’a rien à voir avec les intérêts souverains européens
Alexander Douguine
L’UE n’est que restes, résidus du réseau mondial Sorosien/Obamiste/Bideniste. Elle s’effondre rapidement en raison de la perte du siège central américain. Les néocons, malgré tous leurs efforts, ne peuvent pas remplacer cette perte.
Dans l’équipe de Trump, les néocons (Lindsey Graham et bien d’autres) ont réussi à bloquer et à saboter la montée du vrai MAGA. Cela ne concerne pas seulement Netanyahu. C’est plus large. Mais… MAGA a réussi à confondre et à décimer les néocons, à les affaiblir, à les disperser.
Trump ne représente plus que la puissance militaire des États-Unis désormais. Mais les États-Unis gardent tout le contrôle sur l’UE. Idéologiquement, l’UE est encore sous double occupation. Et les élites libérales actuelles de l’UE sont les forces d’occupation qui œuvrent pour les intérêts de la secte mondialiste.
"L’UE n’est pas une colonie des États-Unis. Nous avons nos règles que nous définissons démocratiquement. Le chaos provoqué par Trump peut-être une opportunité pour l’UE. Elle doit prendre sa place et accepter d’établir un rapport de force pour s’affirmer comme puissance."
— Aurore Lalucq https://x.com/AuroreLalucq/status/1942526987580391897
Ce sont là des mots d'une incroyable stupidité. L’UE est une colonie d’un réseau libéral mondial qui n’a rien à voir avec les intérêts souverains des Européens. Quand ce réseau était contrôlé par les États-Unis, l’UE était une double colonie — de l’Amérique (militaire) et des mondialistes (idéologique et économique).
L’UE n’est souveraine en rien. C’est le laboratoire cynique pour des expériences post-humanistes. Les Européens sont les otages de leurs élites anti-européennes. Comme les Ukrainiens. Les Européens sont victimes de leurs propres dirigeants imposés par la secte mondialiste. Il n’y a plus de démocratie.
Si l’Europe choisit d’être, d’exister, ses peuples doivent immédiatement renverser les élites dirigeantes — brutalement et radicalement. Macron, Merz et Starmer incarnent la condamnation à mort de l’Europe. Plus ils vivent, plus tu meurs. Efface-les, ou tu seras effacé. Très bientôt.
Le monde est divisé en grands espaces avec différents contenus civilisationnels et ensembles de valeurs. L’Europe a perdu ses valeurs traditionnelles. C’est une civilisation en faillite. Peut-être pourra-t-elle se reconstruire et redevenir un grand espace indépendant. Peut-être pas. Il semble que non.
Si la démocratie est la participation réelle des peuples dans la définition de leur destin, la Russie de Poutine et la Chine de Xi sont deux exemples de la vraie démocratie. Réussie et prospère. Une telle démocratie est abolie en Occident, remplacée par la dictature des lobbies et l’oligarchie.
1984 d’Orwell, c’est maintenant vous, pas nous. Censure = culture de l’annulation. Vérité = mensonge constant des médias traditionnels. Humanité = amour des perversions et des robots. Surveillance totale, contrôle total, marché disciplinaire de désirs imposés et de demandes provoquées. La société du spectacle (dégoutant).
21:30 Publié dans Actualité, Affaires européennes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre douguine, europe, affaires européennes |
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mercredi, 26 novembre 2025
Leçons tirées de l’Occident brisé par l’immigration

Leçons tirées de l’Occident brisé par l’immigration
Comment la décadence politique se propage lorsque l’idéologie remplace la réalité
Alexandre Douguine
Alexandre Douguine montre comment l’effondrement de l’Occident, alimenté par l’immigration, révèle le destin de tout système politique qui se coupe de la tradition et tombe dans la pourriture de sa propre idéologie laïque.
Le monde occidental est en train de s’effondrer. Alors que l’Union européenne et les mondialistes tentent de fonctionner dans un « mécanisme de dégradation par paliers », les électeurs américains se sont soulevés. Et maintenant, ce sont aussi les Européens qui se dressent. Où cela mènera-t-il, et que doit faire la Russie ?
Le gouvernement de Starmer en Grande-Bretagne et les libéraux de l’Union européenne représentent le cœur de l'idéologie libérale, insistant sur leur vision malgré l’état réel du monde. À cet égard, ils ressemblent au détenteurs du pouvoir à la fin de l’Union soviétique, lorsque l’élite du parti et le gouvernement soviétique continuaient de s’appuyer sur des modèles théoriques qui contrastaient totalement avec la réalité. Au lieu d’essayer de concilier leurs notions -peut-être partiellement correctes- avec la réalité—une réalité qui évolue selon ses propres lois et rythmes, nécessitant de nouvelles solutions— ils ont commencé à insister sur leurs idées comme si elles représentaient la vérité ultime. Et, à la fin, tout s’est effondré.
Le philosophe Nick Land a introduit le terme de « ratchet dégénératif » (référence au mécanisme du pignon dégradant). Je l’appelle « la république »: des systèmes politiques et sociaux qui, une fois autonomes et laissés à eux-mêmes, sans impulsions extérieures, aboutissent inévitablement à une seule chose: au déclin, à l'effondrement, à la crise et à la dégradation. Tout système desséché basé sur un algorithme idéologique qui a perdu son lien avec la réalité—ce qu’on appelle une vérification de la réalité—finira inévitablement par un ratchet en phase de dégradation (ndt: le terme d'argot anglo-américain ratchet a de multiples significations et des origines obscures selon divers dictionnaires en ligne).
Au bout du compte, il ne reste qu’un seul chemin: l’accumulation d’une masse critique d’erreurs. Une mauvaise décision en entraîne une autre; après la troisième, viennent la quatrième, la cinquième et la sixième. Chaque mauvaise décision est suivie d’une décision encore plus mauvaise. Tout cela s’insère dans des concepts idéologiques, mais entre en conflit absolu avec la réalité. L’Union soviétique s’est effondrée précisément pour cette raison: le mécanisme ratchet de l’idéologie soviétique a atteint un point critique, refusant en toute circonstance de s’adapter au réel ou de répondre à ses défis. Avec cette république dégénérative, notre pays, malheureusement, s’est aussi effondré.
La même chose se produit maintenant avec l’Union européenne et les mondialistes. Ils croient que plus d’immigration, c’est mieux; que l’immigration doit être traitée avec encore plus d’immigration, la stupidité avec encore plus de stupidité, et les perversions avec encore plus de perversions. Ils traitent la dégénérescence de leur propre activité mentale avec une prothèse qui a la forme de l’intelligence artificielle. Voilà le mécanisme ratchet de la république. Tout modèle politique laïque, tôt ou tard, finit par un effondrement de ce genre.
Cet effondrement se produit en ce moment même dans le monde occidental. Les électeurs américains se sont dressés contre cela, et les électeurs européens se relèvent maintenant à leur tour. Pourtant, les dirigeants politiques de l’Europe—les libéraux—insisteront jusqu’au bout pour conserver et promouvoir leurs modèles totalement inefficaces. Ils nommeront des immigrants comme curateurs de l’immigration, encourageront les immigrés illégaux, accueilleront les musulmans et mettront de côté les chrétiens. En d’autres termes, toute action absurde que l’on peut imaginer sera certainement mise en œuvre par l’Union européenne.

Nous assistons à une démonstration claire du mécanisme ratchet qui entraîne la dégénérescence. Et si nous ne vivifions pas notre propre État, notre système politique, avec des significations émanant d'un ordre supérieur, avec des objectifs plus élevés, de la sacralité et de l’esprit, nous arriverons au même point. Laisser un système politique à lui-même mène inévitablement précisément là où nous sommes aujourd'hui. D’autant plus que, malheureusement, nous sommes officiellement une république—ce qui signifie que nous sommes condamnés à la même dégénérescence que les pays occidentaux. Bien qu’évidemment, ils soient beaucoup plus avancés sur cette voie que nous.
Face à cela, il est important de comprendre ce qui se passe avec l’immigration islamique dans les pays occidentaux. Les mondialistes font une distinction nette entre l’islam dans ses pays traditionnels et l’immigration islamique. Ils font la guerre contre les États islamiques—en les envahissant, en les bombardant et en les diabolisant sur la scène internationale. Mais les diasporas islamiques en Occident, en revanche, sont accueillies à bras ouverts—en particulier les groupes les plus radicaux, déracinés et fortement criminalisés, qui ont donné en Europe et ailleurs une très mauvaise image de l’islam, une parodie de celui-ci.
En d’autres termes, les mondialistes ont des doubles standards. Les musulmans vivant dans leurs propres pays sont « mauvais ». Les musulmans qui viennent dans les pays occidentaux sont « bons ». Parce qu’ils déforment leur propre tradition, qui est conservée dans leurs pays d’origine, et détruisent les traditions des autres peuples parmi lesquels ils s’installent. Les pays musulmans sont posés comme des ennemis; les diasporas musulmanes, elles, sont posées comme des alliées des mondialistes.
L’Angleterre est un exemple d'école en ce domaine. Starmer—dont la popularité est maintenant proche de zéro—poursuit des politiques que beaucoup considèrent comme accélérant le déclin de l’Angleterre, et je soupçonne que son destin politique en sera le reflet. Des figures comme lui pourraient finalement faire face à un règlement de comptes sévère de la part de leurs propres citoyens—des figures comme l’activiste de droite Tommy Robinson incarnent déjà cette réaction croissante. Cette trajectoire est prévisible, et les communautés musulmanes intégrées dans le projet mondialiste ne feront qu’amplifier le chaos, étant donné le rôle perturbateur qui leur est assigné dans ce programme globaliste.

Mais qu’est-ce que cela doit nous apprendre, à nous, Russes ? Premièrement, les pays musulmans doivent être nos amis, et les musulmans qui vivent dans leurs territoires traditionnels—dans leurs régions de peuplement—sont des gens merveilleux—porteurs de tradition. Deuxièmement, lorsqu’ils commencent à se répandre de manière excessive et sans motifs sérieux comme une sorte de mycélium fongique dans d’autres sociétés, cela doit être combattu. En d’autres termes, nous devons être amis et alliés des musulmans et des pays islamiques, tout en réduisant autant que possible l’immigration islamique.
Quant à nos musulmans traditionnels et autochtones—comme les Tatars, Tchétchènes et autres peuples du Caucase—ils relèvent entièrement de nos propres peuples. C’est une autre question; ils sont tout simplement des nôtres. Mais les étrangers musulmans qui viennent dans notre pays doivent adopter nos coutumes ou retourner dans leurs pays d’origine, amis.
Nous ne devons pas craindre d’offenser quelqu’un comme Emomali Rahmon (1) en expulsant tous les immigrants tadjiks illégaux de Russie. Tout doit être aussi strict que possible. Ceux qui veulent devenir comme nous sont nos amis. Ceux qui ne veulent pas le devenir, qui veulent porter toutes sortes de couvre-chefs étranges—s’il vous plaît, rentrez chez vous. Chez vous, vous pouvez faire tout ce que vous voulez. Portez ce que vous souhaitez. Nous vous traiterons avec grand respect, amour, amitié, révérence et partenariat stratégique—mais seulement lorsque vous retournerez dans votre pays. Si vous êtes ici, devenez comme nous.
Notre tâche est donc de faire exactement le contraire de ce que font Starmer en Grande-Bretagne et d’autres mondialistes dans l’Union européenne: nouer des amitiés avec les pays islamiques, les soutenir, et tout simplement arrêter l’immigration islamique, la réduire à zéro. Bien sûr, cela exclut nos propres musulmans, qui vivent dans leur propre patrie et respectent nos lois.
(Traduit du russe)
(1) Note du traducteur : Emomali Rahmon est le président du Tadjikistan, en fonction depuis 1994. Ces dernières années, il s’est plaint publiquement du traitement des travailleurs migrants tadjiks en Russie.
19:15 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, alexandre douguine |
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lundi, 24 novembre 2025
La philosophie de la modernité et sa réfraction en Russie

La philosophie de la modernité et sa réfraction en Russie
Le présent texte est un essai écrit pour l’un des cours de Daria Platonova Douguina à la Faculté de philosophie de l’Université d’État de Moscou.
par Alexandre Douguine
La philosophie occidentale est arrivée en Russie de manière plutôt étrange. Il n’y avait ni logique ni succession cohérente. Nous avons pris certaines choses de l’Occident, souvent par coïncidence, comme ce qui était populaire là-bas, tout en négligeant d’autres éléments plus importants. D’où l’étrangeté du dialogue philosophique russo-occidental. Par moments, ces fragments ont été réconciliés de manière absolument exotique. La logique a été détournée pour devenir morale, et la philosophie rationnelle sèche a inspiré des écrivains et des poètes à tirer des conclusions et des images complètement inattendues.
Malgré le fait que les penseurs et écrivains russes ont parfois interprété la philosophie occidentale de manière totalement arbitraire, voire déformée, ils ont saisi certains aspects de cette philosophie avec une profondeur telle qu’il en est même venu à l’Occident l’idée que les Russes avaient découvert quelque chose de nouveau et d’inattendu, qui leur avait échappé.
Dans l’ensemble, la corrélation entre la pensée européenne occidentale et sa lecture en Russie aux XVIIIe-XIXe siècles est un sujet à part entière. En partant de la nature chaotique de cette réception, on peut établir de nombreux parallèles et comparer à la fois des sources d’influence évidentes et moins apparentes.

Pourtant, les auteurs russes les plus profonds et les plus originaux ont compris ce qui est avant tout dans la culture occidentale de la modernité. Vladimir Soloviev (illustration) qualifiait cela d’atomisation de la culture, de désintégration individualiste en fragments, et il voyait dans cela le destin de la modernité européenne. Dès le début de son article programmatique « Trois forces », Soloviev parlait d’une culture d’unité forcée qu’il identifiait à l’Est, et d’une seconde force opposée, celle de l’Occident moderne. Soloviev écrivait à propos de la force culturelle occidentale :
"Elle cherche à briser le bastion de l’unité morte, à donner partout la liberté aux formes de vie individuelles, à la liberté de l’individu et de son activité ; sous son influence, les éléments individuels de l’humanité deviennent les points de départ de la vie, agissent exclusivement pour eux-mêmes et à partir d’eux-mêmes, et le commun perd la signification de l’être réel et essentiel, et se transforme en quelque chose d’abstrait, de vide, en une loi formelle, et est finalement complètement dépourvu de sens. L’égoïsme universel et l’anarchie, une multitude d’unités individuelles sans lien intérieur — c’est l’expression extrême de cette force. Si elle devait prendre, seule, le contrôle, alors l’humanité se désintégrerait en composants, la connexion de la vie serait déchirée, et l’histoire finirait dans une guerre de tous contre tous avec l’autodestruction de l’humanité" (1).
En effet, la civilisation européenne de la modernité a conduit à cet « égoïsme universel et cette anarchie » ainsi qu’à une « multitude d’individus sans aucun lien intérieur ». Malgré le fait que tout ait commencé avec un rationalisme totalement unificateur et universaliste — Descartes et encore plus Leibniz et ses disciples — l’Occident s’est dirigé vers la désintégration progressive et la décomposition de la société en atomes. Les Russes ont perçu ce processus dans toute son ampleur et ont posé la question: qui empêchera cela de se développer jusqu’à la dislocation de l’être humain en tant que tel ? Après tout, la force déchaînée de la civilisation dépasse les capacités de l’individu. Cela signifie qu’à partir de la monade universelle et de sa téléologie, nous arrivons non seulement à l’individu, mais à des phases encore plus avancées dans la fragmentation de l’être humain en parties individuelles.
Ces réflexions m’ont conduit à comparer deux figures totalement hétérogènes : le philosophe allemand précis et pédant Christian Wolff, disciple de Leibniz, et le génie de l’écrivain russe Nikolai Gogol.
Note:
(1) V. Solov’ev, “Tri sily” (1877) [ https://www.vehi.net/soloviev/trisily.html ].
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samedi, 22 novembre 2025
MAGA et la Croix en une époque de fausse paix - Pas de trêve, pas d’illusions, seulement du momentum

MAGA et la Croix en une époque de fausse paix
Pas de trêve, pas d’illusions, seulement du momentum
Alexandre Douguine
Alexandre Douguine nous avertit que les différends mis en scène par l’Occident masquent une tentative coordonnée d’arrêter l’avance de la Russie, alors qu’un nouvelle voie vers un ordre civilisationnel commence à émerger.
Une certaine partie de la société américaine, réveillée par MAGA, cherche désespérément une véritable sortie hors de la situation actuelle. L’orthodoxie est la voie la plus élevée possible parce qu’elle est la vérité et la véritable forme du christianisme. C’est la véritable Révolution Conservatrice, plutôt qu’une série de simulacres. La conversion et le chemin spirituel du père Seraphim (Rose), un adepte de René Guénon, sont la vraie voie pour l’Amérique. D’ailleurs, ses disciples—anciens punks et révolutionnaires—ont depuis longtemps créé aux États-Unis le mouvement remarquable qu'est "Death to the World", lequel promeut l’ascétisme orthodoxe. Ce n’est qu’à travers la Croix que nous serons sauvés, disent-ils. Seulement par le Christ. Seulement par l’Église orthodoxe russe. Le chemin le plus direct et fiable. C’est le christianisme. Tout le reste est contrefait.


Il y a l’opinion que l’Occident monte actuellement une mise en scène pour nous. Le but est d’arrêter notre avancée par tous les moyens et de figer la Ligne de Contact. À cette fin, ils simulent des différences entre les positions de Trump d’une part, et de Zelensky et de l’UE d’autre part. Pourtant, en réalité, ces deux camps sont également effrayés par nos succès et veulent les stopper immédiatement.
Trump est incapable de négocier, déjà à un niveau purement physiologique. Ce n’est plus du MAGA. MAGA est plutôt en opposition avec lui désormais. MAGA soutiendrait un cessez-le-feu en Ukraine, mais ne peut influencer Trump de quelque manière que ce soit s’il change encore une fois de position sous l’influence des néoconservateurs. En matière de "grande géopolitique", MAGA n’est pas encore ni puissance ni acteur. C'est dommage, mais c’est ainsi.
Les plans de trêve dans lesquels l’UE ne participerait apparemment pas—mais en réalité oui—contenaient de nombreuses dispositions radicalement inacceptables pour nous. Essentiellement, ils tentent de sauver le régime nazi de Kiev et d’acheter du temps pour une remise à zéro, y compris pour leur remilitarisation.
Pour nous, il serait plus sage de ne pas engager de négociations pour l’instant. Une autre fois. Il y a plus qu’assez de raisons pour cela.
Pour la première fois depuis longtemps, nous avons obtenu de vrais succès. Les défenses de l’ennemi ont vacillé, son économie commence à chanceler, et psychologiquement, nous sommes au seuil d’un tournant majeur.
Les illusions sont dangereuses : croire que Trump a repris ses esprits et a expulsé l’UE et Kiev. Rien de tout cela. C’est une réaction calculée et cynique face à nos succès: qui ne sont pas encore décisifs, mais déjà importants.
Regardez, en 2014, l’Ukraine n’avait rien. Nous avons alors offert à l’ennemi—avec l’arrêt du printemps russe—les huit années dont il avait besoin. Nous voyons comment nous-mêmes nous sommes préparés (du moins militairement), et nous voyons comment ils se sont aussi préparés.
Aujourd’hui, nous sommes dans une situation similaire: nous avons l’avantage, une supériorité claire, et encore une fois, l’ennemi tente de nous séduire avec la “paix”. Une paix américaine, une Pax Americana. Ce dont nous avons besoin, c’est de la Russie éternelle, qui commence tout juste à prendre forme, même si c’est seulement à feu doux.
Pour une raison quelconque, nos réseaux d’information mettent en avant les aspects soi-disant attrayants de l’accord, tout en dissimulant les principaux aspects qui, eux, sont totalement inacceptables. Nous voyons certains fuites délibérées, même en Occident. C’est une guerre de l’information: l’ennemi ne nous dira jamais la vérité. Tout ce qu’il fait vise à tromper, à nous déséquilibrer.
Nous devons libérer toute l’Ukraine et sécuriser notre position à Kiev. Personne ne nous propose cela, et personne ne le fera jamais. Rien qui se rapproche d’un tel résultat n’est à la table des négociations. Et sans cela, la Russie éternelle ne peut exister. Et si la Russie éternelle n’existe pas, alors il n’y aura pas de monde du tout.
Même Israël, petit Etat mais féroce, annonce quelque chose de similaire, prêt à déclarer la guerre à Rome—qu’il s’agisse de l’UE ou des États-Unis. Nous sommes la Grande et Bonne Russie. Et le monde sera à nous. Du moins, notre monde.
Trump a commencé à faire des gestes en direction d’un rapprochement avec MAGA, bien qu’il ait tout fait auparavant pour cracher grossièrement sur ses propres supporters. On dit qu’il a été convaincu de le faire par Susie Wiles, sa principale stratège en relations publiques, qui dirige maintenant l’administration de cette maison de fous qu'est devenue la Maison Blanche. Contrairement à son image d'homme rude, Trump ressemble à un vieillard ré-infantilisé, dépourvu de toute stratégie. Chacune de ses déclarations et actions successives contredisent les précédentes.
Ce qui est absolument certain, c’est qu’on ne peut rien négocier sérieusement avec lui.
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dimanche, 16 novembre 2025
Une Proto-Noomachie douguinienne dans «Les Racines Métaphysiques des Idéologies Politiques»

Une Proto-Noomachie douguinienne dans «Les Racines Métaphysiques des Idéologies Politiques»
Raphael Machado
Les plus attentifs d'entre les observateurs politiques savent que l’« opus magnum » du philosophe russe Alexandre Douguine est la série en 25 volumes intitulée « Noomakhia » (littéralement «guerre des intellects/mentes»), regroupant plus de 15.000 pages consacrées à l’étude des structures noétiques des cultures humaines.

Les outils théorico-méthodologiques de l’œuvre — expliqués dans les deux premiers volumes — peuvent être condensés dans la découverte du caractère constitutif de trois éléments, aspects ou orientations — appelés par Douguine les « logoi » — qui opèrent comme des paradigmes noétiques, et qui, dans leurs multiples combinaisons et conflits, façonnent la manière dont chaque culture ou civilisation se développe.
Dans la réinterprétation douguinienne de la dualité Apollon/Dionysos théorisée par Nietzsche, Douguine ajoute au Logos d’Apollon et au Logos de Dionysos le Logos de Cybèle.


Superficiellement, on peut caractériser le Logos d’Apollon par son caractère vertical, exclusif, hiérarchique, transcendant, lumineux, masculin, etc. ; le Logos de Dionysos par son caractère médiateur, dialectique, extatique, transcendant-immanent, sombre, androgynique, etc. ; et le Logos de Cybèle par son caractère horizontal, inclusif, démocratique, immanent, obscur, féminin, etc.
Il s’agit de trois manières distinctes d’appréhender le monde, qui façonnent ainsi toutes les œuvres humaines.
Mais, malgré la relative nouveauté de cette formulation douguinienne, il est possible de retrouver, de manière involontaire, des racines possibles de cette « science noologique » dans un texte écrit trente ans plus tôt, « Les Racines Métaphysiques des Idéologies Politiques », un article dans lequel Douguine cherche à proposer une « méta-théologie politique » comme fondement ultime des principales idéologies politiques.
Il ne s’agit pas simplement d’une « théologie politique » à la Carl Schmitt, car ici il ne s’agit pas simplement d’associer des perspectives religieuses explicites, comme le déisme, à leurs expressions politiques possibles, comme le libéralisme classique, mais de remonter jusqu’aux éléments structurants qui sous-tendent même les perspectives théologiques.
Douguine identifie trois principes fondamentaux des idéologies politiques, qu’il nomme « Paradis Polaire », « Créateur-Création » et « Matière Magique ».

Le principe paradisiaque-polaire est identifié par Douguine comme correspondant au caractère absolu et singulier de la nature divine, où tout est conçu comme le reflet de cette même nature divine. Il n’existe pas de distance ou d’intermédiation entre le Sacré et la politique, qui n’est qu’une des clairières où apparaît le Sacré. Par le propre caractère concentré d’absoluité, Douguine voit dans ce principe une tendance monarchique et structurellement impériale (c’est-à-dire une aspiration à l’intégration de vastes territoires sous la tutelle de l’empereur), ainsi qu’un impulsion révolutionnaire et eschatologique.
Le principe créationniste est identifié comme correspondant à une perspective dualiste-dialectique de la réalité, dans laquelle le sujet et l’objet, l’homme et le monde, sont clairement séparés, même si en relation permanente marquée par l’altérité. Le sujet est lancé en périphérie du monde, derrière laquelle se cache le Créateur, et le Sacré n’émerge que par l’intermédiaire du sacerdoce. La forme politique de l’État-nation démocratique et d’autres formulations conservatrices sont imprégnées de cette perspective, dont l’impulsion fondamentale est la stabilisation de la réalité donnée.

Le principe magique-matérialiste est identifié par Douguine comme correspondant essentiellement à une forme de panthéisme. Le sujet n’existe pas en tant que tel, étant simplement un miroir du monde et un objet parmi d’autres immergé dans le monde. La relation au monde est purement instrumentale et guidée par des forces impersonnelles, de sorte que le rôle de l’homme dans le monde est interprété de manière mécaniste. Le monde, en tant que système autonome, identifié à la Raison, ne connaît comme seul mouvement possible que l’évolution. Et c’est ici que résident les tendances politiques niveleuses, comme le communisme et la social-démocratie.
Le principe paradisiaque-polaire et le principe magique-matérialiste peuvent être facilement associés, respectivement, au Logos d’Apollon et au Logos de Cybèle, mais le principe créationniste semble un peu plus éloigné du Logos de Dionysos. Ils se rapprochent dans la perception dualiste-dialectique de la réalité, mais il semble manquer une clarté quant à la nature transcendante/immanente (c’est-à-dire, de « l’Esprit incarné ») propre à la perspective dionysiaque. En réalité, le créationnisme se voit attribuer un caractère purement ésotérique, où le Sacré apparaît toujours comme quelque chose de distant et de médiatisé, tandis que, dans le dionysiaque, le Sacré est toujours à la portée de l’expérience extatique de l’initié. Il est intéressant de noter, cependant, comment Douguine voit dans les deux une connexion, entre autres, avec l’idéalisme actualiste de Giovanni Gentile.
Cette distance entre l’article des années 80 et la Noomakhia peut s’expliquer par le fait que, dans le mûrissement intellectuel de l'auteur, la perception claire des distinctions entre le Logos de Dionysos et le Logos de Cybèle n’apparaît qu’au sein de l’œuvre « À la recherche du Logos Sombre », qui précède la Noomakhia.
Un autre aspect intéressant de cet article, qui est l’un des premiers publiés par Douguine, est que dans son analyse de ce qu’il appelle « matérialisme magique », il est possible de repérer des aperçus de ce qui serait éventuellement développé sous la forme d'une « ontologie orientée objet », notamment dans sa description de l’homme comme un objet pur immergé dans un monde de forces impersonnelles qui dictent le développement autonome de la rationalité du monde.
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jeudi, 13 novembre 2025
Douguine et la Kabbale - Les racines sacrées que le libéralisme veut oublier

Douguine et la Kabbale
Les racines sacrées que le libéralisme veut oublier
Constantin von Hoffmeister
Constantin von Hoffmeister examine comment un débat mal cité montre un Alexandre Douguine invoquant la Kabbale pour tenter d'expliciter le rejet du sacré par la modernité libérale.
Peu de penseurs contemporains ont été aussi systématiquement mal interprétés qu’Alexandre Douguine. Ses détracteurs n’abordent que rarement ses véritables propos. Au lieu de cela, ils se basent sur des fragments extraits d’échanges plus longs, présentés isolément pour donner l’illusion qu'il répand de l'irrationalité ou du fanatisme. Un exemple récent concerne son supposé « éloge de la Kabbale ». En réalité, cette phrase provient d’un débat de 2017 entre Douguine et l’intellectuel juif américain libéral Leon Wieseltier, et lorsqu’on l'examine dans son contexte complet, la signification s'avère tout autre.
Voici la vidéo :
Le débat a eu lieu devant un public d’universitaires occidentaux, dont plusieurs penseurs juifs libéraux, parmi lesquels le futur secrétaire d’État américain Antony Blinken. La tâche de Douguine dans ce cadre était d'ampleur formidable: défendre l’idée de Tradition, d’ordre métaphysique, et de dignité spirituelle des peuples face à un public profondément emberlificoté dans l’universalisme des Lumières.
Wieseltier commence par déclarer l’obsolescence de toute sagesse traditionnelle:
"Il n’y a absolument rien de nouveau dans le populisme, et il n’y a absolument rien de nouveau dans la foi mystique et la sagesse du peuple. Ce sont des idées très anciennes et, à mon avis, de très vieilles erreurs, parce qu’une des choses que montre l’histoire…". Etc.
Dans cette introduction, Wieseltier rejette à la fois le populisme et la tradition mystique comme des erreurs dépassées, des reliques d’une époque pré-rationnelle. Son argumentation implique que tous les appels à « la sagesse du peuple » ou à l’héritage sacré doivent en fin de compte conduire à la tyrannie ou à la folie. C’est la thèse libérale classique: que la liberté est sauvegardée par le scepticisme, par la raison procédurale, et par la neutralisation délibérée de l’âme collective.
Douguine l’interrompt avec une déclaration provocante, qui touche aux racines de la civilisation même de son adversaire:
"La tradition de la Kabbale est la plus grande réalisation de l’esprit humain".
La phrase, si souvent citée contre lui, n’était pas un sermon mais un défi. Douguine invoquait la tradition cabalistique — si profondément ancrée dans la métaphysique juive — comme l'exemple d’un héritage spirituel vivant. Ce faisant, il forçait Wieseltier à faire face à un paradoxe: comment peut-on nier la valeur de la Tradition tout en appartenant à un peuple dont le système mystique a inspiré des siècles de vie intellectuelle et religieuse?
Wieseltier répond en insistant, avec l’autorité calme d’un rationaliste libéral:
"Mon ami, j’ai étudié la Kabbale toute ma vie en hébreu, et je dois vous dire que cela n’a absolument rien à voir avec la sagesse du peuple. Ce que montre l’histoire, c’est que la sagesse du peuple devient souvent une justification pour des crimes terribles. Et que ce qui est présenté comme la sagesse du peuple peut conduire directement au mal. Et si nous nous référons au système américain, assurément, lorsque les Pères fondateurs ont écrit notre Constitution, ils ont pris le populisme en considération. Ils l’ont appelé démocratie directe. Et ils l’ont rejeté au profit de la démocratie représentative, précisément pour permettre la délibération et la prise en considération rationnelle des questions auxquelles le pays est confronté".

Cette réponse est révélatrice. Wieseltier (photo) rejette explicitement toute association entre la sagesse kabbalistique et l’esprit collectif d’un peuple. Il met en garde que ce qu’on appelle « la sagesse du peuple » peut devenir «une panoplie de justifications pour des crimes terribles». Pour lui, les pères fondateurs de la démocratie (américaine) avaient raison de supprimer la participation directe au profit d’un ordre médiatisé et technocratique: un ordre de raison oblitérant l’âme, un ordre de délibération dominant toute passion, et un ordre universaliste bridant tout réflexe identitaire.
L’intervention brève de Douguine, lorsqu’elle est replacée dans son contexte, prend toute sa portée philosophique. Il ne « promeut pas la Kabbale » pour les Russes orthodoxes ni ne loue le mysticisme juif. Il confronte son adversaire avec son propre héritage sacré, en l’utilisant comme un prisme pour révéler ce que le libéralisme moderne a perdu. La remarque de Douguine, « La tradition de la Kabbale est la plus grande réussite de l’esprit humain », est un appel ironique mais sérieux à la réalité de la transcendance—un appel à l’idée que l’humanité a un jour cherché à comprendre la structure divine de l’être, et que cette aspiration est supérieure au pragmatisme gestionnaire de la modernité.

Pourtant, isolée, cette seule ligne, extraite du flot de ses paroles, a été instrumentalisée pour dépeindre Douguine comme un crypto-mystique prêchant déraisonnablement des doctrines ésotériques aux masses. La vidéo complète réfute cela. Elle montre un philosophe rigoureux utilisant la rhétorique stratégiquement, poussant son adversaire à reconnaître qu’au sein même de la tradition juive, il y eut autrefois une hiérarchie de sens et une conception de l’ordre cosmique totalement étrangère à l’égalitarisme libéral.
Nous avons là l’essence de la confrontation de Douguine avec la pensée occidentale: la défense de la Tradition contre la réduction de toutes les valeurs à une neutralité procédurale. Dans le même débat, il parle de Trump, du retour de l’histoire, du besoin de pluralité civilisationnelle, et on peut percevoir un réel malaise dans le public. Les intellectuels libéraux, habitués à parler depuis le sommet moral du « progrès », rencontrent soudain un homme qui rejette totalement leur cadre conceptuel.
Le débat de 2017 reste l’une des rencontres les plus illustratives entre deux visions du monde: l’une qui vénère le sacré, et l’autre qui idolâtre l’autosuffisance de la raison. Lorsqu’il parle de la Kabbale, Douguine n’abandonne pas l’orthodoxie ou la Russie. Au contraire, il rappelle à ses auditeurs et critiques que même leurs propres traditions religieuses ont autrefois aspiré à l’Absolu. Ce geste — philosophique, rhétorique et civilisationnel — reste entièrement fidèle à son projet plus large: ressusciter un monde où l’esprit, et non l’abstraction, détermine le destin des peuples.
Le populisme, dans son sens le plus profond, transcende la division conventionnelle gauche/droite. C’est le pouls de la volonté collective: le cri d’un peuple en quête de sens contre la stérilité corporatiste. Qu’il soit habillé de couleurs socialistes ou nationalistes, le populisme affirme que la politique n’est pas une simple gestion, mais une destinée, la renaissance de l’esprit dans l’histoire.
La Kabbale est une manière ancienne du judaïsme de voir le monde comme une chaîne vivante entre Dieu et l’homme. Des fragments tombent, des lettres se réagencent, et la lumière perce le code. La Kabbale enseigne que toute la création coule à travers dix étapes d’énergie divine, reliant le ciel et la terre. Des griffonnages dans les marges, des circuits de souffle, le courant divin reconfiguré. Chaque partie de la vie reflète ce motif, des mouvements des étoiles aux pensées d’une personne. Un nom se plie en un autre, des étincelles tombent à travers l’alphabet. Étudier la Kabbale, c’est rechercher comment l’esprit se déplace à travers le monde et en soi, donnant ordre, sens et direction à l’existence. Tout se connecte, se disperse et revient, tout se réécrit dans la lumière.
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mercredi, 05 novembre 2025
Guy Debord est mort, le spectacle continue

Guy Debord est mort, le spectacle continue
Alexandre Douguine
Alexandre Douguine rappelle l’héritage de Guy Debord, l’un des derniers grands anticonformistes européens et le "démasqueur" de la « société du spectacle », dont la critique radicale de la culture de masse moderne, bien que récupérée par le Système qu’il dénonçait, pourrait encore inspirer une action révolutionnaire renouvelée.
Le 30 novembre 1994, à l’âge de 62 ans, Guy Debord s’est suicidé. Son nom est depuis longtemps devenu un mythe. L’Internationale situationniste (fondée par lui lors d’une conférence à Cosio di Arroscia le 27 juillet 1957; il l'a présidée pendant de nombreuses années) est entrée dans l’histoire comme l’une des orientations politiques les plus radicales jamais connues. La foule le craignait autant qu’elle l’idolâtrait. Il fut l’un des auteurs et principales inspirations des révolutions européennes de 1968, qui échouèrent. Il est mort parce qu'il n'avait plus d’échappatoire et avait une conscience trop aigüe de la défaite totale subie par le non-conformisme en Occident, accompagnée du triomphe total du Système.
Démasquer Charlie Chaplin
Dans l’époque heureuse du début des années 1950, lorsque l’avant-gardiste Michel Mourre, déguisé en moine dominicain, prononça un long sermon sur la radicalité de Nietzsche, lors de la semaine de Pâques à la cathédrale Notre-Dame, et lorsque « l’Atelier d’Art Expérimental », en exposant les œuvres d’un certain « Congo » et après avoir reçu des critiques positives de la part de critiques d’avant-garde, déclara que l’artiste avait en réalité été un chimpanzé, un jeune génie du nom de Guy Debord fit son entrée explosive dans l’univers non-conformiste ; il était profond, radical et impitoyable. Il les surpassa tous par son énergie, son courage, son talent et sa capacité à boire de grandes quantités d’alcool. Comme Debord lui-même écrira plus tard, « Tout ce que j’ai fait dans la vie, c’était lire et boire. J’ai peut-être beaucoup lu, mais j’ai bu bien plus. J’ai moins écrit que d’autres préoccupés par l’écriture, mais j’ai bu plus que ceux qui se soucient de boire. »

Le premier acte scandaleux de Debord fut une attaque féroce contre Charlie Chaplin lors de l’arrivée de ce dernier en Europe en 1952. Debord surnomma ce comique de l’humanisme « le voleur de sentiments et le blackmailer de la souffrance ». Son défi lancé fut ponctué par ces mots : « Rentrez chez vous, monsieur Chaplin ! ». Dans cet épisode, on peut déjà voir la trajectoire fondamentale du futur situationniste — une haine des substituts bourgeois de la culture de masse, surtout lorsqu’ils sont marqués par un faux progressisme et un humanisme pharisien. La position de Debord peut essentiellement se réduire à une lutte contre la droite et à un démasquage de la gauche. En d’autres termes, il voulait une révolte radicale contre le Système et son totalitarisme rusé, déguisé en « démocratie ». Il est logique que des gauchistes plus engagés aient dénoncé Debord, craignant son absence de compromis et ses conséquences écrasantes. Finalement, Debord lui-même formulera sa critique irremplaçable de l’« avant-garde » :
« Au début, une des caractéristiques de la bourgeoisie développée est la reconnaissance du principe de liberté pour les œuvres intellectuelles ou artistiques. L'étape suivante constitue une lutte contre ces œuvres. Enfin, la bourgeoisie adapte ces œuvres à ses propres intérêts. La bourgeoisie n’a d’autre choix que de soutenir un sentiment critique au sein d’un petit groupe de personnes — un esprit d’enquête libre — mais seulement à condition que ces efforts soient concentrés dans une sphère étroite et que ces critiques soient soigneusement compartimentées de la société dans son ensemble [...]. Les personnes qui se sont distinguées dans le domaine du non-conformisme sont acceptées comme des individus par le Système, mais uniquement au prix de renier toute application globale de leurs idées et avec l’accord que leur activité sera strictement limitée aux niches sociales les plus fragmentaires. C’est précisément pour cette raison que le terme « avant-garde », qui se prête si bien à la manipulation bourgeoise, devrait en soi susciter suspicion et rire. »

Révolte contre la Société du Spectacle
L’œuvre principale de Guy Debord, qui est devenue un classique moderne, est sa Société du Spectacle. Dans ce livre, il condamne impitoyablement la modernité, l’« époque des foules solitaires ».
« Tout comme le loisir est défini par le fait qu’il n’est pas du travail, le spectacle est défini par le fait qu’il n’est pas la vie. »
Le monde moderne, en conséquence, se réduit à l’isolement, à la représentation et à la mort. Au lieu d’une expérience de vie unificatrice, ce sont les lois de l’image qui règnent en maître, des images vacillantes qui ne font que représenter la réalité. Debord, en s’appuyant sur Fromm, observe que la dégradation sociale du Système libéral a passé un temps considérable dans ses phases finales. Au début, « être » s’est transformé en « avoir ». Et à présent, même « avoir » a disparu, transformé en « apparaître ».
Au début, le monde bourgeois subordonnait la nature à ses lois industrielles; puis, il a subordonné la culture à lui-même. Le spectacle a anéanti l’histoire. « La fin de l’histoire offre un soupir de soulagement à toutes les autorités existantes. »

Après avoir supprimé chez l’homme et dans la société le goût du réel, en remplaçant États et expériences par des « représentations », le Système a mis au point la méthode la plus récente d’exploitation et d’esclavage. Auparavant, il séparait les gens en classes, puis utilisait la force pour les pousser dans les usines et les prisons, et aujourd’hui il les a enchaînés à leurs téléviseurs. Ce faisant, il a une fois pour toutes remporté une victoire sur la Vie.
« L'accumulation implacable d’images donne au spectateur l’impression que tout est permis, mais en même temps lui impose une assurance que rien n’est possible. On peut regarder, mais on ne peut pas toucher. Le monde moderne devient un musée, où la passivité même de ses visiteurs devient son principal gardien de sécurité. »

Définir l’essence de la société du spectacle de cette manière relève tout simplement du génie. N’était-ce pas une épiphanie, un regard clair dans les profondeurs de cette terrible vérité, qui poussa des révolutionnaires russes en octobre 1993 à tenter une attaque désespérée contre la tour Ostankino (1), le plus haut symbole du mensonge absolu du Système ? Peut-être, à ce moment-là, ceux qui participèrent à la révolte manifestèrent-ils intuitivement les témoignages de Debord :
« Il faut chercher la formule du ‘détournement’ non dans les livres, mais dans l’expérience concrète. Il faut diverger de la trajectoire prescrite en pleine lumière, afin que rien ne rappelle la veille. Rencontres saisissantes, obstacles inattendus, trahisons grandioses, enchantements risqués — tout cela suffira à cette quête révolutionnaire et tragique du Graal de la Révolution, que personne n’avait demandée. »


Une nouvelle marche vers la tour Ostankino
Après l’effondrement de la révolution de 1968, Guy Debord prêta beaucoup moins attention à son Internationale et, en 1972, celle-ci se dissout d’elle-même. De temps en temps, Debord publiait encore des articles et réalisait quelques films, mais l’amertume qu’il avait absorbée à la suite de sa défaite était trop profonde. Même ses critiques les plus intransigeantes avaient été absorbées sans effort par le Système ; son œuvre principale était devenue un classique canonisé auquel tout le monde faisait référence, sans que peu prennent le temps de la lire. L’expression « Société du Spectacle », qui avait été si chargée et terrible dans la bouche de Debord lui-même, était devenue une banalité dans le lexique politique, ayant perdu sa charge révolutionnaire, anticonformiste et démasquante.
Debord fut alors marginalisé, isolé, et « récupéré ». Les situationnistes disparurent, et seule une poignée d’« anarchistes de droite » et de followers européens d’Evola (notamment Philippe Baillet) firent une tentative, certes infructueuse, de rétablir une certaine pertinence à ses idées. Mais l’Occident poursuivit encore plus loin le chemin du spectacle, plus que nous ne pourrions l’imaginer.

Jamais auparavant la mort n’a régné sur le monde avec autant d’absolu et d’évidence horrifiante que ce qu’elle fait aujourd’hui dans le monde libéral. Le suicide de Guy Debord est la dernière touche écrite dans le sang d’une personne vivante, sous l’ordre de la Société du Spectacle. Il se peut qu’il ait été la dernière personne encore présente en Occident à pouvoir se donner la mort, puisque personne là-bas ne possède plus de « moi » authentique.
L’élection de Chirac à la présidence de la France, le succès de « Procter & Gamble », la dernière tournée de Madonna, le travail de Bernard-Henry Levi sur un nouveau texte publicitaire pour le bourgeois Yves Saint Laurent, le sourire creux et cyborg de Naomi Campbell, démocratiquement fabriqué en tube à essai rempli de sperme de représentants des quatre races humaines... Plus encore de temps s’est écoulé depuis la mort silencieuse du grand Témoin...
La Bête soulève son corps télévisé, rampant, morose, vers l’oubli, l’agonie, l'Est en phase de flétrissure.
Mais tout de même… Tout de même, il faut se relever encore et encore et marcher vers la tour d'Ostankino. Les vivants et les morts. Avec Guy Debord. Cette tour télévisée maléfique est le phallus de Satan, qui engendre constamment l’hypnose toxique de la « Société du Spectacle ». Après l’avoir fait exploser, nous castrerons le démon même de la violence qui se cache derrière les masques délabrés des marionnettes du Système.
Tôt ou tard, le spectacle sans fin prendra fin. Ce n’est qu’alors que nous aurons notre vengeance, et elle sera impitoyable.
LIRE PLUS : Le texte ci-dessus est un extrait de Templiers du Prolétariat d’Alexandre Douguine, présenté en français par Ars Magna :

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Note:
(1) La tour Ostankino, la plus haute structure autoportante d’Europe, est une tour de radiodiffusion et de télévision à Moscou.
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mardi, 04 novembre 2025
Fondements de la géopolitique d'Alexandre Douguine : une analyse critique

Les fondementaux de la géopolitique d'Alexandre Douguine: une analyse critique
Source: https://socialismomultipolaridad.blogspot.com/2025/11/fun...
Introduction
Publié en 1997, le livre Les fondementaux de la géopolitique : l’avenir géopolitique de la Russie, dû à la plume du philosophe et stratégiste russe Alexandre Douguine est devenu une œuvre de référence dans les cercles nationalistes et militaires russes. Considéré par beaucoup comme le « manuel géopolitique du Kremlin », le livre propose une vision du monde profondément antimoderne, multipolaire et centrée sur la restauration du pouvoir impérial russe. Il manque, à cet ouvrage, une attention aux luttes de classes, à la conception marxiste de l’histoire et de la société. Il n’analyse pas le rôle destructeur du capitalisme ni les processus impérialistes enracinés dans l’exploitation, l’accumulation et la concentration du capital. De plus, ce texte précède l’évolution ultérieure de la pensée de Douguine, où l’on observe une limitation de la perspective « impériale » russe en faveur d’une approche multipolaire et de l’élaboration de la «Quatrième Théorie Politique» (4TP). Cet article du collectif Cultura Popular offre une analyse détaillée des principales thèses du livre, en insistant sur les passages les plus marquants et une évaluation critique de ses implications.
1. La géopolitique comme science du pouvoir
Douguine part d’un principe fondamental: la géopolitique n’est pas une discipline neutre, mais un outil pour la conquête de l’espace et l’affirmation du pouvoir. En ses termes :
«La géopolitique est la logique de la grande stratégie, la science de la guerre pour l’espace».
Cette conception instrumentale de la géopolitique s’éloigne des approches académiques et se rapproche d’une vision presque darwiniste des relations internationales, où la survie des États dépend de leur capacité à s’étendre et à dominer. Douguine réalise une synthèse originale entre les approches «traditionalistes» (Guénon, Evola) et la «Géographie sacrée» (particulièrement présente dans la dernière partie du livre), ainsi que la tradition réaliste de la géopolitique (McKinder, Haushofer). Cet équilibre et cette synthèse tendent, toutefois, vers le réalisme politique: si un empire veut un avenir et souhaite éviter la destruction ou la soumission, il doit savoir unir ses alliés et diviser ses ennemis.
Le germe de l’Empire, dont Douguine parle, est l’Empire russe (qui s'est transformé par la suite en empire soviétique), mais il ne s’agit que d’un germe. L’objectif de Douguine dans ce livre, à la fin des années 1990, était de bâtir un Empire méta-russe, non exclusivement russe (au sens ethnique, nationaliste, étatiste) mais eurasiatique.

2. Terre contre mer: la dichotomie fondamentale
Douguine reprend l’opposition classique entre puissances terrestres (Heartland) et puissances maritimes (Rimland), formulée par Halford J. Mackinder et Nicholas Spykman. Selon Douguine, la Russie représente la civilisation de la terre, spirituelle, traditionnelle et communautaire, tandis que les États-Unis et le Royaume-Uni incarnent la puissance maritime, libérale, individualiste et matérialiste.
« L’histoire du monde est l’histoire de la lutte entre la civilisation de la terre et celle de la mer. »
Dans le texte, l’idée de l’Hispanité est totalement absente, en dehors des catégories marxistes. L’Empire espagnol, bien qu’appuyé sur des aspects thalassocratiques (domination universelle des mers et reconfiguration atlantique de l’Hispanité, laissant de côté ses attaches méditerranéennes), fut un exemple fondamental d’empire tellurocratique. L’Espagne a structuré le continent américain non selon un schéma « générateur », comme dirait Gustavo Bueno, mais selon un schéma « agglutinant », selon le vocabulaire de la théorie des empires de Carlos X. Blanco. Cela signifie que l’Espagne n’a pas simplement appliqué une grille donnée aux terres conquises, répétant de manière homogène, multiplicative, la grille originelle de la Rome antique, mais qu’elle a accru les fondements de son empire en intégrant ethnies, territoires et formes culturelles dans un projet universaliste («catholique»). Entre le modèle anglo-saxon «absorbant» (que Bueno nomme «prédateur») et le modèle chinois d’un empire hautement «agglutinant», l’empire de la monarchie hispanique occupe une position intermédiaire.

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3. Eurasianisme : la renaissance impériale
Le cœur de la pensée de Douguine est l’eurasisme, une doctrine qui propose la création d’un bloc géopolitique dirigé par la Russie, s’étendant de l’Europe de l’Est à l’Asie centrale. Ce bloc doit s’opposer à l’ordre unipolaire dominé par les États-Unis.
« La Russie ne doit pas s’intégrer à l’Occident ou à l’Orient, mais mener une troisième voie : l’Eurasie. »
Le projet eurasien implique de forger des alliances stratégiques avec l’Iran, l’Inde, la Chine et, dans certains scénarios, avec l’Allemagne et la France. L’Ukraine est considérée comme un territoire-clef dans cette optique: sans elle, la Russie ne peut pas constituer un empire. L’indépendance de l’Ukraine et son basculement vers l’OTAN et l’Occident étaient perçus, dès les années 1990, comme des éléments à haut risque pour la sécurité de la Russie.
Les États d’Europe de l’Est et les petites républiques baltes, dont la légitimité historique est douteuse, ont été constamment utilisés par l’Occident comme des entités étatiques marionnettes pour encercler, provoquer et saper la sécurité russe. Leur irresponsabilité face à la géopolitique en fait des proies et des porteurs d'armes entre les mains des Anglo-Saxons, des forces thalassocratiques qui cherchent à contenir toute forme d'Eurasie forte et unie.
Douguine affirme que la libération de l’Europe passe par la création d’un «Axe Paris-Berlin»: l’Allemagne est un élément déterminant pour asseoir une paix eurasiatique et pour la création d’un grand empire. Douguine oublie encore une fois de plus le rôle potentiel de l’Hispanidad. L’Europe atlantique, qui devrait représenter l'ultime frontière occidentale de l’empire eurasiatique, doit redevenir une Europe celtique (issue de l’Arc Atlantique dont le centre, symboliquement, serait Covadonga, arc qui serait donc une alternative à la domination anglo-saxonne sur cet océan). Un Royaume-Uni fragmenté en pays celtes, et une France réorientée vers l’axe Berlin-Moscou, seront des maillons à relier avec une Espagne à vocation atlantique (son origine se trouve dans les Asturies, dans la révolte de Pelayo contre les Maures) et en Amérique ibéro-latine.

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4. Un Empire agglutinant
Un des aspects les plus intéressants du texte de Douguine est l’importance qu’il accorde aux facteurs extra-économiques dans la gestion de l’union agglutinante (et non absorbante) des peuples du futur Empire eurasiatique. La clé pour unir et diviser les peuples réside parfois dans la religion, parfois dans l’ethnie, et toujours, en toile de fond et, dans le cadre des conditions toujours en présence, dans la géographie. Il ne s’agit pas d’un empire «absorbant» (comm le fut la russification, qui fut une erreur en général, suite à la soviétisation de vastes régions d’Asie), mais d’un empire «agglutinant», selon la définition qu'en donne Blanco. L’objectif est d’incorporer la diversité dans un projet stimulant, qui s’enrichit toujours de la diversité de départ. Il s’agirait de porter à grande échelle le projet, d’origine asturienne et médiévale, des « Espagnes » (Las Españas), mais cette fois à une échelle beaucoup plus grande et d'ampleur eurasiatique: autonomie locale et régionale maximales, chaque peuple conservant son identité ethnique, religieuse, linguistique et «forale» (autonomie), tandis que le Pouvoir Central réserverait pour lui les grands desseins stratégiques, la défense et les relations multipolaires avec le reste du monde.
6. Europe : l’alliance indispensable avec Moscou
Douguine consacre plusieurs sections de son livre à l’Europe Occidentale. L’Allemagne est vue comme un allié potentiel si elle rompt avec les États-Unis et s’oriente vers l’Eurasie. La France, avec sa tradition gaulliste, pourrait également s’intégrer dans ce bloc. L’Espagne apparaît à peine, bien que sa position atlantique, qui a été historiquement la clé de son pouvoir entre les 16ème et 18ème siècles, pourrait être pertinente dans un schéma multipolaire. L’Espagne est née dans le Royaume d’Asturies, et ce sont les marins des Asturies, de Santillana et de toute la région Cantabrique (Galice, Asturies, Pays Basque), qui ont créé une Castille « tellurique » (terrestre), avec une flotte qui a affronté la piraterie européenne et musulmane. Il n’y a pas de frontière occidentale possible pour l’Eurasie sans revendiquer l’Hispanidad : a) comme garante de ses côtes contre les « insulaires » américains et anglo-saxons, et b) comme lien incontournable avec la Patria Grande, Nuestra América (en commençant à l’extrémité sud du continent ibéro-américain).
« L’Europe doit se libérer du joug atlantiste et trouver son destin dans la grande Eurasie. »
7. Amérique hispanique, Afrique et Sud Global
Douguine propose une stratégie pour rapprocher l’Amérique hispanique, qu’il appelle à tort et de façon persistante «Latine», et particulièrement le Brésil, comme contrepoids à l’hégémonie américaine. L’Afrique est vue comme un espace de compétition indirecte, où la Russie peut gagner en influence par des alliances anti-occidentales.
« Le Sud Global est un terrain fertile pour l’expansion de l’influence eurasiatique. »

Pour commander: https://www.editions-ars-magna.com/livre/arnold-jafe-les-...
8. Guerre culturelle et contrôle de l’information
Douguine reconnaît que les enjeux de la géopolitique du 21ème siècle ne se gagneront pas uniquement avec des tanks, mais aussi avec des idées, des réseaux et de la culture. Il propose une guerre culturelle contre le libéralisme, en promouvant des valeurs traditionnelles, religieuses et nationalistes.
« La bataille pour l’âme du monde se joue dans le domaine de la culture. »
Cette dimension idéologique du livre peut s'avérer particulièrement influente sur les mouvements souverainistes, populistes et de gauche en Europe et en Amérique. Son rejet de l’atlantisme et sa connexion avec les théories de la dépendance, de l’échange inégal, du marxisme du « Tiers Monde », du peronisme, du chavisme, du castrisme et de toutes les idéologies émancipatrices qui luttent contre la Doctrine de Monroe et l’impérialisme américain font de Douguine une référence. En termes plus généraux, Douguine revendique un empire agglutinant, proche de celui qu'a théorisé Carlos X. Blanco: c'est, de cette manière, un Grand Espace (selon Schmitt), autocentré et en harmonie pacifique avec les autres, si possible.
Conclusion : manuel de stratégie ou manifeste idéologique ?
Les fondementaux de la géopolitique est plus qu’un traité académique: c’est un manifeste idéologique qui cherche à redéfinir le rôle de la Russie, mais aussi celui de l’Europe, dans le monde. Son influence sur certains secteurs de l’armée russe et la politique extérieure du Kremlin a été largement documentée. Cependant, c’est un texte qui doit être complété par d’autres œuvres et contributions ultérieures du grand philosophe russe, telles que sa théorie du multipolarisme et son approche de la Quatrième Théorie Politique. Il lui manque une analyse économique sur l’évolution du capitalisme au 20ème et 21ème siècle, ainsi qu’une étude des luttes de classes et du conflit stratégique entre États et acteurs (selon G. La Grassa). Une lutte pour le pouvoir.
16:13 Publié dans Eurasisme, Géopolitique, Livre, Livre, Théorie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : livre, alexandre douguine, géopolitique, eurasisme |
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vendredi, 31 octobre 2025
De Grokipedia à la chute de l'Occident - L'IA remplace l’homme alors que l’Occident approche de sa fin

De Grokipedia à la chute de l'Occident
L'IA remplace l’homme alors que l’Occident approche de sa fin
Alexander Douguine
Alexander Douguine avertit que l'humanité fait face à un effondrement imminent alors que l’IA, la guerre génétique et la chute du Sacré marquent la dernière descente de l’Occident.
La fin de l'humanité pourrait être plus proche que nous ne le pensons.
Le 27 octobre, d’un simple clic, Elon Musk a remplacé l'encyclopédie en ligne Wikipedia libérale-globaliste (qui a mis 25 ans à se construire) par la Grokipedia neutre, tandis que Jeff Bezos a remplacé 300.000 employés d’Amazon par l’intelligence artificielle. De plus, Musk a préparé une armée de robots, dont l’apparition sur les champs de bataille est attendue pour le printemps prochain. Les cyborgs et les animaux modifiés artificiellement sont déjà en développement. Demain, ce seront les humains eux-mêmes qui seront modifiés.
Guerre et paix évoluent à une vitesse fulgurante.
La recherche génétique a fait de la société une cible facile pour un génocide massif — possiblement avec une composante ethnique. Des armes ethniques ont été créées et pourraient être utilisées à tout moment.
Le contrôle mental a atteint des sommets sans précédent, et la virtualité remplace la réalité.

Je crois que la convergence de ces menaces pourrait conduire à un effondrement total — non pas sur plusieurs décennies, mais dans les années à venir.
Selon les prévisions statistiques, un effondrement est beaucoup plus probable que la poursuite des tendances actuelles sous quelque forme que ce soit.
Le libéralisme était la dernière idéologie à préserver le statu quo, mais il s’est avéré totalement nihiliste et destructeur, et il s’est effondré. S’y accrocher est inutile. Il a largement provoqué cette situation lui-même.
Tout a commencé avec la perte du Sacré. L'humanité a annulé Dieu. Au début, au nom de l’homme. La religion a été remplacée par la philosophie et la science. Puis l’homme lui-même est entré dans une crise: la philosophie s’est effacée, et la science est devenue la servante de la technologie. L’homme a commencé à se désintégrer en fragments. Transgenres, transespèces (furries, quadrobers, chimères), transethnies, et enfin, transhumanisme. L’homme est devenu une question de choix.


Il ne faut pas se faire d’illusions: la fin est à portée de main. Pour l’éviter — ou même pour la retarder — nous devons identifier la racine du problème. C’est, en essence, le but de l’Occidentologie. C’est une carte qui permet de saisir la nature de la Modernité occidentale. L’Occident en tant que tel, et surtout la Modernité occidentale, est responsable de tout ce qui arrive à l’humanité.
L’Occident n’est pas seulement un concept géographique mais aussi une limite historique. Hegel a écrit que l’histoire se déplace d’Est en Ouest. Cela signifie du début à la fin. L’Occident est un phénomène eschatologique.
17:06 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : actualité, alexandre douguine |
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mardi, 28 octobre 2025
Le Japon se réveille à la Tradition

Le Japon se réveille à la Tradition
Moscou voit une nouvelle voie alors que le Japon passe d’un déclin libéral à une consolidation sur base de ses valeurs ancestrales
Alexander Douguine
Alexander Douguine voit le tournant du Japon sous Sanae Takaichi comme un réveil civilisateur qui pourrait aligner Tokyo avec la Russie dans la révolte mondiale contre le libéralisme.
Le Japon a élu sa première femme Premier ministre — Sanae Takaichi. Son élection constitue un signe politique très sérieux.

Partout dans le monde, l’idéologie libérale s’effondre. Dès le début des années 1990, elle avait dominé la politique, l’économie et la culture — presque sans rencontrer d'opposition. Pourtant, après trente-cinq ans de règne ininterrompu, le libéralisme est arrivé à une exhaustion totale. Ses principes fondamentaux — universalité des droits de l'homme, la notion de « fin de l’histoire » (Fukuyama), le principe de l’identité individuelle, la woke culture, l’idéologie transgenre, l’immigration illégale, et le multiculturalisme — ont échoué à l’échelle mondiale.
Les libéraux étaient sur le point de prendre le contrôle de toute l’humanité; aujourd’hui, le libéralisme et le mondialisme s’effondrent partout. La Russie, la Chine, l’Inde, le monde islamique, les pays africains et l’Amérique latine — unis dans le BRICS — se sont levés précisément contre ce programme. L’élection de Donald Trump a été le premier grand coup porté à l’hégémonie libérale: dès son premier jour au pouvoir, il a rejeté les dogmes fondamentaux du projet libéral, y compris l’activisme LGBT et transgenre, ainsi que l’idéologie de la Critical Race Theory — celle du racisme anti-blanc qui avait envahi l’éducation et la culture occidentales. Tout ce paquet a été rejeté par la majorité de l’humanité non-occidentale, et maintenant aussi par l’Amérique elle-même. Seule l’Union européenne reste la dernière forteresse de ce pandémonium, bien que tous ses États membres ne partagent pas encore les mêmes convictions.
Il n’est donc pas surprenant que le paradigme libéral ait également disparu au Japon — longtemps considéré comme un pays intégré dans le monde occidental centré sur l’Amérique. À l’instar des Etats-Unis trumpistes, le Japon a élu une femme qu’on peut qualifier de « Trumpiste » — ou peut-être de «Trumpiste japonaise ». Sanae Takaichi incarne des valeurs traditionnelles: elle voit le mariage comme une union entre un homme et une femme, elle trouve normal que les femmes prenant le nom de leur mari après le mariage, et vise le « zéro immigration » — ce qui signifie que les migrants illégaux et légaux devraient être expulsés du Japon.

Takaichi appelle à un retour à la foi shintoïste, à une réaffirmation du culte impérial, et à la renaissance du bouddhisme traditionnel. Elle visite régulièrement le sanctuaire dédié aux morts de la guerre de la Seconde Guerre mondiale, défiant ouvertement les récits libéraux sur le passé du Japon. En substance, elle prône la restauration de la souveraineté militaire et politique du Japon. Il est frappant que la première femme Premier ministre ait autrefois joué de la batterie dans un groupe de heavy metal. Cette femme remarquable — une ancienne batteuse de métal — mène désormais la renaissance de l’esprit samouraï, des valeurs traditionnelles, du culte impérial, de la religion shintoïste, et du culte de la déesse du soleil Amaterasu, ancêtre de la lignée impériale.
C’est rien de moins qu’une révolution conservatrice au Japon, qui se déroule sous nos yeux. Le parti bouddhiste modéré Komeito s’est retiré de la coalition de gouvernement avec le Parti libéral-démocrate maintenant dirigé par Mme Takaichi. Pourtant, elle a mobilisé une autre force — le Parti de l’innovation japonaise (Ishin no Kai), encore plus à droite et conservateur.
Est-ce une bonne ou une mauvaise chose pour nous ? Idéologiquement, c’est positif. La Russie aussi revient à des valeurs traditionnelles — aux idéaux de l’Empire, de l’Orthodoxie et de l’identité nationale. C’est notre tendance, comme c’est le cas en Amérique et de plus en plus dans le monde entier. Le Japon, qui se dresse aujourd'hui contre le libéralisme, ne fait que rattraper le reste de l’humanité, qui se débarrasse rapidement de toute la pourriture de l’idéologie libérale.
L’Union européenne reste le dernier bastion du déclin, de la dégénérescence et de la sénilité politiques — mais probablement pas pour longtemps. Le Japon, en revanche, rejoint les rangs des pays fondés sur des valeurs traditionnelles. La Russie appartient à ce même camp, ce qui crée un terrain fertile pour le dialogue.

Parallèlement, le Japon reste néanmoins bien ancré dans le cadre de la politique étrangère américaine. Sa militarisation croissante signifie qu’il adoptera une ligne plus agressive dans la région du Pacifique. La Russie et le Japon ont une longue et difficile histoire commune — à commencer par la guerre russo-japonaise du début du 20ème siècle, lorsque Tokyo, après la restauration Meiji, s’était orienté vers les États-Unis. Cela pourrait présenter un certain risque pour la Russie.
Pourtant, cette nouvelle orientation du Japon est un défi encore plus grand pour la Chine — un autre géant du Pacifique, et ami proche ainsi que partenaire de la Russie. C’est pourquoi la restauration de relations normales avec un Japon récemment redevenu traditionaliste — et désormais idéologiquement plus proche de nous — ne doit pas se faire au détriment de notre partenariat qu'est la Chine, notre principal allié et partenaire fondamental .
Cependant, si nous voyons dans Sanae Takaichi — cette « batteuse d'esprit samouraï » — quelqu'un qui amorce un véritable mouvement vers la Russie et qui preste un effort sincère pour atteindre la souveraineté stratégique du Japon, c’est-à-dire vise à se libérer du contrôle direct du pays par les Américains, alors nous aurons une bonne base pour discuter. La Russie pourrait établir une relation bilatérale avec le Japon basée sur des intérêts mutuels. Nous pourrions même agir en tant que médiateurs de la paix dans le Pacifique, aidant nos amis chinois à passer de la confrontation à une forme de coopération en Asie de l’Est. En tant que grande puissance pacifique, la Russie pourrait jouer un rôle important dans cette transformation.

Il est encore trop tôt pour dire ce que la gouvernance de cette exceptionnelle figure du Japon — qui incarne l’essence symbolique de la déesse Amaterasu — apportera. Mais, quoi qu'il en soit, son arrivée au pouvoir marque un moment remarquable dans l’histoire du Japon. Et peut-être, sous cette nouvelle « Déesse Amaterasu », la Russie pourra établir des relations constructives, tournées vers l’avenir, et multipolaires avec le Japon — des relations basées sur les plans idéologique, civilisationnel et géopolitique — en harmonie avec notre alliée et partenaire la plus chère, la grande Chine, où les valeurs traditionnelles prévalent également.
Au fait, les valeurs traditionnelles triomphent aussi dans la belle Corée du Nord — contrairement à ce qui se passe en Corée du Sud, pays qui demeure l’un des bastions de la décadence libérale. J’espère cependant que ce ne sera que temporaire, et que la Corée retrouvera son unité et sera alors véritablement coréenne. Il faut aussi se rappeler qu’il existe de profondes tensions entre la Corée et le Japon.
En résumé, la Russie a maintenant une chance de réinitialiser ses relations avec le Japon sur la base d’un retour commun aux valeurs traditionnelles. Voyons ce que cela donnera.
17:19 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre douguine, actualité, japon, asie, affaires asiatiques, sanae takaichi |
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samedi, 25 octobre 2025
Pourquoi les libéraux se détestent-ils eux-mêmes?

Pourquoi les libéraux se détestent-ils eux-mêmes?
Alexandre Douguine
Dans la psychologie et les sciences politiques, il existe désormais un terme intéressant qui devient de plus en plus usité: l’oikophobie. Ce terme désigne une haine profonde et irrationnelle de tout ce à quoi on appartient — le foyer, la culture, la famille, le peuple, l’État, et finalement, on débouche sur la haine de soi.
En psychologie, la haine des objets ou des choses courantes comme les meubles et les possessions familières de la maison, ainsi que la colère envers ses proches, peuvent être une manifestation de l’oikophobie.
En politique, l’oikophobie est souvent considérée comme une caractéristique des libéraux et des gauchistes. Ils ont une vision négative de l’amour pour le foyer, la famille, le patriotisme, le respect des traditions et pour toute identité stable. Ils considèrent intrinsèquement ces éléments comme indésirables, voire comme relevant du « fascisme ».

Dans de nombreux cas, l’oikophobie est favorable aux gauchistes et aux libéraux, car elle peut être efficace pour promouvoir une stratégie de transgression de tout, de contestation, de déplacement des frontières, d’insolence envers les lois, les normes, et en faveur de la rupture de tous les tabous.
Dans la culture post-moderne, cette caractéristique prédominante est devenue la norme — désormais, la transgression et la désobéissance à tout sont devenues la norme, alors que l’adhésion aux traditions et aux lois est condamnée comme un mal à éradiquer.
Plus tôt, Macron avait déclaré que la France n’était pas sa patrie, mais plutôt un hôtel ou un arrêt temporaire dans son itinéraire. C’est pourquoi nous assistons à un déclin esthétique comme celui qui nous a été infligé lors de l’ouverture des Jeux Olympiques 2024 — une transgression et une démesure absolues, reposant sur des versions extrêmes de l’oikophobie. Cela reflète également le profil psychologique et politique de la majorité des mondialistes, des progressistes et des soutiens du Parti démocrate américain.
L’oikophobie est largement répandue parmi les libéraux russes, ainsi que parmi certains courants de la nouvelle gauche russe, qui tendent vers une interprétation trotskyste du marxisme et rejettent la version du patriotisme qui dominait sous l’ère soviétique.
De nouvelles recherches montrent que l’oikophobie est, en son essence, une blessure psychologique, qu’elle soit congénitale ou acquise, souvent liée à d’autres traumatismes psychologiques (souvent survenus durant l’enfance).
Conclusion : les libéraux (oikophobes) doivent suivre une thérapie.
18:14 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre douguine, actualité, oikophobie, libéralisme, gauchisme |
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mercredi, 22 octobre 2025
La lecture dialectique initiale de l’œuvre d’Evola selon Douguine

La lecture dialectique initiale de l’œuvre d’Evola selon Douguine
Raphael Machado
L’étude de la dimension politique de l’œuvre du philosophe traditionaliste italien Julius Evola se heurte toujours au « mur » représenté par sa phase tardive — celle qui se définit par le célèbre (et peu lu) livre Cavalcare la Tigre (= Chevaucher le Tigre).
L’œuvre en question tire son nom d’une parabole orientale qui raconte la terreur causée par un grand tigre dans une région désertique. La seule solution, que trouve le « héros », le cas échéant, est, au lieu d’affronter directement le tigre, de sauter sur son dos, de l’agripper et de s’y tenir jusqu’à ce que la bête s’épuise. Ce n’est qu’alors qu’il devient possible de donner le « coup de grâce ».


Ce que cela signifie politiquement, pour Evola, fait l’objet d’innombrables interprétations divergentes.
La période tardive d’Evola est habituellement décrite comme une période de «lassitude» face à l’engagement politique — surtout celui de ses «disciples», puisque lui-même n’a eu que quelques années pour tenter d'influencer positivement les régimes fascistes européens des années 30-40.
Cependant, l’Italie des années 50 et du début des années 60 représentait le nadir spirituel de la nation. Elle était occupée militairement par une puissance étrangère, culturellement corrompue par l’invasion de produits de l’industrie culturelle américaine, psychologiquement fracturée par le chaos démocratique, et dans le panorama politique intérieur, Evola voyait que même le nationalisme anti-libéral et anti-communiste s’était rendu conforme à l’ordre hégémonique de manière qui n’était pas simplement superficielle.

En sous-main, de plus, les plus exaltés commençaient à recourir au terrorisme et à la guérilla urbaine comme tactique de déstabilisation de l’ordre libéral-démocratique. Aux yeux d’Evola, une aventure vouée à l'échec.
Dans ce contexte, la posture à adopter par « l’homme différencié » est celle de l’apolitisme (l'apoliteia).
À partir de ce point, cependant, il est possible d’offrir une vision peut-être plus profonde; la question pourrait être la suivante: dans le stade actuel du cycle civilisationnel, tout effort pour inverser ou contenir la déchéance par l’action politique serait voué à l’échec — le cycle étant trop avancé, et la pourriture intérieure du fascisme et son échec inévitable en étant la preuve évidente.
Selon cette lecture, assez répandue, aucune action politique n’est plus utile ou nécessaire jusqu’à la fin du Kali Yuga. Cavalcare la Tigre représente l’attitude de ceux qui, simplement, « vivent parmi les ruines » en attendant la Fin. D’où l’apolitisme. Naturellement, il ne s’agit pas d’une attente passive, mais d’une attente dans laquelle « l’homme différencié » entreprend le chemin de la lutte spirituelle, cherchant à atteindre sa libération — ou, selon la phase philosophique d’Evola, à devenir « l’individu absolu ».

Certains disciples d’Evola ont toutefois compris l’apolitisme non comme un abandon de tout engagement politique extérieur, mais comme une disposition intérieure impliquant un double engagement: 1) ne pas se soumettre aux règles politiques du système hégémonique; 2) ne pas s’impliquer émotionnellement dans tout engagement politique extérieur (d’où l’appel au dialogue entre Krishna et Arjuna dans la Bhagavad Gita, comme modèle d’un ethos de l'« action désintéressée »). Pour l’« homme différencié », il restait, selon cette lecture plus radicale, le chemin de la « milice » et de la « guerre sainte ».
Ce dernier point est resté marginal dans l’école évolienne, la majorité ayant toujours interprété l’apolitisme comme une abandon total de l’engagement politique et une focalisation complète sur la « jihad intérieur », avec un autre courant adoptant une posture « modérée » à l’égard de l’engagement politique.

Le « premier Douguine » propose une lecture particulière de cette question.
Plus récemment, Douguine s’est longuement replongé dans la pensée d’Evola et lui a consacré un livre entier — Julius Evola : Stella del Mattino (= Étoile du Matin), publié jusqu’à présent en Italie uniquement. Dans cette œuvre, notre ami russe propose une lecture essentiellement métaphysique et alchimique de la métaphore du Cavalcare la tigre, en se concentrant sur le caractère yang/yin de la métaphore (puisque Douguine fait remonter la maxime jusqu’à la Chine ancienne), où le tigre représente les forces déchaînées du yin, et le chevaucheur, qui est sous-entendu dans la parabole, n’est pas proprement le yang (qui serait, en réalité, affaibli, déchu à l’ère présente), mais le représentant terrestre du yang.
Mais 35 ans auparavant, en 1990, Douguine avait formulé quelques réflexions politiques significatives sur l'ouvrage Cavalcare la Tigre, qui furent peu après publiées dans son livre intitulé Révolution conservatrice (Konservativnaïa Revolioutsia). Le penseur russe le situe spécifiquement dans une sorte d’antipode apparent de l’« impérialiste païen ».
Le terme désigne le sujet hypothétique de l’ouvrage Impérialisme païen, un texte de jeunesse dans lequel Evola propose une critique programmatique du fascisme à partir de la perspective d’une pensée politique « conservatrice révolutionnaire » fondée sur une tradition impériale à la fois romaine et gibeline. Là, Evola esquisse — parfois de façon générale, parfois en détail — sa conception de l’État idéal, sa « Platonopolis ». L’œuvre représente, peut-être, le « degré maximal » de politisation de la Tradition, et c’est dans ce sens que Douguine le pose comme la contrepartie de Cavalcare la Tigre.
Tandis que la posture prônée dans Cavalcare la Tigre ressemble à celle de l’anarque jüngerien qui amorce son « Waldgang » — ou, en d’autres termes, la figure de l’« anarchiste de droite » — 30 ans auparavant, Evola offrait au monde la perspective de l’« impérialiste païen ». Changement d’avis ? Maturité ?
Douguine nie toute chose de ce genre. Au contraire, dans la lecture douguinienne, l’« homme différencié » reste toujours le même, ce qui change est le monde du devenir, constamment affecté par les mouvements cycliques et les chocs entre volontés de pouvoir.
Et dans la mesure où le monde change, l’« homme différencié » aborde le monde de différentes manières, selon la phase dans laquelle il se trouve. En ce sens, l’« impérialiste païen », le « gibelin radical », le « conservateur révolutionnaire » devient « anarchiste » et « se retire dans la forêt » lorsque les conditions deviennent défavorables, et que la lutte politique devient infructueuse. La seule chose que l’« homme différencié » a à offrir au monde dominé par les forces de la Contre-Institution est son « Non ».

Mais dans la mesure où le monde n’est pas, encore une fois, statique, l’«anarchiste» évolien est toujours prêt à «prendre d’assaut les cieux» lorsque les conditions objectives redeviennent favorables à l’action politique (désintéressée).
En réalité, toute la période de la « jihad intérieur » est aussi une préparation à la conquête extérieure du monde, à la «jihad extérieure», «lorsque les étoiles seront alignées».
La lecture douguinienne de cette question offre la sortie la plus adaptée à l’impasse de la «scolastique évolienne» concernant les possibilités d’action dans les phases finales du Kali Yuga.
14:04 Publié dans Nouvelle Droite, Traditions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tradition, traditionalisme, traditionalisme révolutionnaire, nouvelle droite, alexandre douguine, julius evola, nouvelle droite russe |
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mardi, 21 octobre 2025
Trump, le découplage et la fiancée étrusque

Trump, le découplage et la fiancée étrusque
Conversation avec Alexandre Douguine pour le programme télévisé Escalade de Sputnik TV
Alexandre Douguine
Alexandre Douguine imagine un monde arrivé à un point de rupture: l'influence d'Israël sur l'Amérique s'amenuise, Trump joue au poker nucléaire, et l'Occident dépérit comme un cadavre en décomposition, tandis que l'Eurasie prépare sa résurrection.
Présentateur Alexandre Boukarev : Commençons par le sujet le plus brûlant, puisque Donald Trump prononce en ce moment un discours devant la Knesset. On pourrait dire que cela marque une pause ou même un tournant dans le conflit entre Israël et Hamas. La première question est la suivante: dans quelle mesure l’accord entre Israël et le Hamas, que Trump qualifie pompeusement de “fin de la guerre”, est-il réellement durable et, surtout, qui en tirera le plus grand avantage, en ce qui concerne les événements en Israël et dans la bande de Gaza ?
Alexandre Douguine : Il me semble qu’objectivement, c’est une réussite pour Trump. Il a traversé une période électorale difficile. Son soutien total à Netanyahu impliquait l’étape suivante: reconnaître le démantèlement de l’État palestinien, en le reportant indéfiniment. Netanyahu et le gouvernement israélien ont demandé à l’Occident et au monde de refuser totalement de reconnaître la Palestine sous quelque frontière que ce soit, ni à Gaza ni en Cisjordanie, ainsi que le droit d’Israël à créer le “Grand Israël”. C’était leur position, et, apparemment, la cause déclencheuse de la tragédie à Gaza, un vrai génocide de la population locale.
Du point de vue de Netanyahu et de ses partisans radicaux religieux-politiques – Ben-Gvir, Bezalel Smotrich et d’autres ministres – ils suivent les théories de Dov Ber et Yitzhak Shapira sur la préparation à la construction du Troisième Temple et sur le "sacrifice de la vache rouge". Les vaches rouges, entre autres, ont été amenées d’Amérique. Il s’agit d’un ancien rituel juif qui précède la venue du Messie et la construction du Troisième Temple. Pour que cela se réalise, la mosquée d’Al-Aqsa, le lieu sacré de l'Islam à Jérusalem, doit être détruite.
Récemment, Ben-Gvir, le ministre de la Sécurité nationale, y a mené un rituel religieux, violant ainsi les droits des musulmans tout en préparant symboliquement la mosquée à sa démolition. Il s'agissait d'un rite d’initiation pour la venue du Messie. Trump a soutenu cette ligne pendant longtemps, contre l’avis de ses partenaires occidentaux et de sa propre base, celle du mouvement MAGA, qui est en grande partie devenu anti-israélien. En raison de la politique pro-Netanyahu de Trump, des conflits ont éclaté entre ses propres soutiens en Amérique. Il a pris des risques, mais la prochaine étape de cette politique aurait signifié occuper Gaza, expulser les Palestiniens, refuser leur statut d’État et étendre le Grand Israël aux dépens de la Syrie et du Liban. Trump a suivi Netanyahu presque jusqu’à la fin, jusqu’à la ligne rouge, empruntant ainsi la voie du sionisme chrétien. Un travail idéologique, militaire et diplomatique immense a été réalisé pour orienter l’Amérique à soutenir le projet messianique de Netanyahu.

Mais l’accord d’aujourd’hui est tout le contraire de cette orientation. Lorsque hier, l’envoyé spécial Witkoff a parlé devant les Israéliens et a mentionné Netanyahu, la foule a protesté et l’a fait taire. Ce n’est pas là une victoire de Netanyahu. L’échange d’otages, la libération de milliers de Palestiniens des prisons et le retrait des troupes de Gaza sont désormais compromis par Netanyahu lui-même. Les conditions du Hamas et des Palestiniens – forger un État palestinien indépendant, soutenu par de nombreux pays et même par l’OTAN, à l’exception des vassaux les plus fidèles de l’Amérique – ont prévalu.
Trump a changé de cap: en soutenant Netanyahu à 99%, il s’est toutefois arrêté juste avant la dernière étape. Ce n’est plus le Grand Israël, ce n’est plus la venue du Messie, ce n’est plus la "vache rouge", ce n’est plus l'édification du Troisième Temple, ce n’est plus la destruction d’Al-Aqsa, et ce n’est plus le transfert des Palestiniens.
À quoi donc ont servi les sacrifices d'hier? Les Palestiniens reviennent à Gaza sous la supervision d'un État palestinien reconnu par l’Occident. Le Hamas aurait pu déposer les armes mais, maintenant, il assiste à son propre triomphe: ses hommes ont combattu pour l’indépendance et y étaient proches. La logique messianique de Netanyahu, qui a lancé une guerre sous la bannière du Messie, s’est effondrée. L’Iran, malgré les attaques perpétrées contre lui, reste solide. Son patriotisme a grandi; les exigences envers les femmes ont diminué: à Téhéran, on voit de plus en plus de femmes sans hijab. La majorité des pays du monde s’opposent à Netanyahu. L’Occident est divisé: les mondialistes, Soros et les Démocrates le rejettent; Trump le soutient, même si ce n’est pas inconditionnellement. Il joue cinq ou six parties en même temps, sans jamais en gagner une, mais en défendant ses propres intérêts. Mais surtout, il a montré qu’il n’était pas la marionnette d’Israël, ce dont on l’avait accusé. Il a obtenu un cessez-le-feu à Gaza, mais il ne s’agit pas d’une paix stable. Netanyahu et le lobby messianique l’accepteront difficilement: car ce serait accepter leur défaite.
Pourquoi alors gaspiller le capital moral de l’Holocauste? Le monde voit maintenant comment les actions d’Israël ont sapé sa supériorité morale. Ce n’est pas le Grand Israël. Trump, plaisantant sur son avion dans le “Paradis”, qui rappelle Biden, transmet chaque pensée sur les réseaux sociaux avec une spontanéité d'extraverti. Ce n’est pas une paix durable, que l'on vient de nous concocter, mais une nouvelle version de la même triste réalité qui pourrait bien mener à la troisième guerre mondiale. Une victoire fragile et momentanée pour Trump, mais une victoire réelle pour le Hamas et les Palestiniens, qui ont discrédité Israël et se sont rapprochés de la création d’un État qui leur serait propre. Cela déstabilise la région avec la menace de nouvelles guerres, peut-être sous des formes encore plus terrifiantes.
Présentateur : Des sondages récents aux États-Unis montrent que même les chrétiens sionistes et évangéliques, qui soutenaient autrefois le lobby israélien – en particulier les jeunes – retirent de plus en plus leur soutien. Sans parler de l’Europe et de la communauté musulmane aux États-Unis, qui fait aussi partie de l’électorat de Trump. Dans ce contexte, puisque, comme vous le dites, Trump n’a pas achevé ce jeu, que pensez-vous que l’avenir réserve à Israël, d’un point de vue politique et existentiel, s’il n’a pas réussi à atteindre l’objectif pour lequel il a tout risqué ?
Aleksandr Dugin : L’objectif pour lequel Israël a tout risqué est un phénomène métapolitique: l’attente de la venue du Messie. C’est quelque chose de plus grave que l’échec d’un complot politique ou d’une opération militaire. La seule signification d’Israël réside dans le fait d’être un projet messianique. Sans le Messie, il n’a aucune justification d’exister. En tant «qu’îlot de démocratie dans une mer islamique», il ne résistera pas. Il est confronté à un choix: intensifier la tension messianique ou s’effondrer. Tout pas en arrière signifie basculer dans le non-être.

Aux États-Unis, une vague anti-israélienne grandit, même parmi d’anciens soutiens. Les jeunes – en particulier les Groypers, les nouveaux nationalistes qui ne sont pas des partisans de Trump – professent un antisémitisme qui va jusqu'au culte d’Hitler. C’est un phénomène de masse. Ils se demandent : « Israël d’abord ou l’Amérique d’abord ? ». Pour tout politicien, la réponse « Israël d’abord » signifierait la fin de sa carrière.
Tucker Carlson critique Israël avec prudence, s’opposant aux Groypers et faisant appel au patriotisme américain. Charlie Kirk – qui a peut-être été tué parce qu’il refusait de soutenir Israël – était une figure influente. La propagande mondialiste et liée à Soros alimente le sentiment anti-Israël, en envoyant des activistes d’Antifa et des figures du mouvement LGBT protester contre Israël. Les musulmans tentent de les mettre de côté, mais Soros utilise ces forces – tout comme il a utilisé notre opposition – pour des actions pro-palestiniennes.
La pression vient des deux côtés: de droite, des jeunes nationalistes; de gauche, des libéraux. L’Anti-Defamation League, orientée anti-Trump, perd de son influence. L’attitude de l’Amérique envers Israël a changé, et Trump le perçoit. Lui, Kushner et d’autres sionistes ont suivi Netanyahu, mais en tant que pragmatique et homme d’affaires, Trump comprend que la situation ne peut pas lui être favorablement retournée. Le facteur islamique aux États-Unis reste marginal, et le lobby juif continue de dominer la scène politique américaine. Cependant, le sentiment anti-israélien de dizaines de millions de personnes est devenu trop fort pour être ignoré.
Présentateur : Qui paiera pour la reconstruction de Gaza? La question reste sans réponse.
Aleksandr Dugin : C’est une question qui reste ouverte. Rien n’est gratuit. Détruire est facile, créer est difficile. Ils chercheront à rejeter la responsabilité sur l’Europe (qui devra payer), avec une partie seulement à charge des États-Unis. Israël ne paiera rien. Les pays islamiques pourraient participer mais Gaza deviendrait alors un pont pour les processus politiques palestiniens, ce qui menace Israël. D’un point de vue géopolitique et messianique, Israël a été vaincu. Avant que Gaza ne soit reconstruite, le Moyen-Orient traversera des moments de tension. Il est possible qu’Israël lance à nouveau une opération militaire, cette fois contre l’Iran.
Présentateur : Passons à un autre sujet international concernant Donald Trump mais qui concerne cette fois directement la Russie. Je voudrais en savoir plus non pas sur les missiles Tomahawk en soi, mais sur le dialogue indirect qui se déroule via les déclarations de Vladimir Poutine et Donald Trump. Récemment, Trump a mentionné les Tomahawk, puis Poutine a parlé d’Anchorage, soulignant que nous restons fidèles à nos accords et que cette ligne se poursuivra. Trump n’a pas commenté directement, mais a dit qu’il comptait appeler Poutine avant de prendre une décision concernant les Tomahawk. Il semble qu’il y ait deux courants: l'un, caché, invisible pour nous, et l'autre qui implique Zelensky, Macron et d’autres qui discutent des Tomahawk.
Alexandre Douguine : La situation est extrêmement grave et ne doit pas être sous-estimée. Trump, sûr de sa capacité à exercer des pressions, des chantages et à forcer les autres à accepter ce qu’il appelle la “paix”, manipule diverses parties, y compris le puissant lobby pro-israélien et Netanyahu, lobby qui est une force profondément enracinée dans la politique américaine. Ses méthodes coercitives fonctionnent souvent et c’est alarmant. D’un côté, cela le satisfait: c’est un homme des cycles courts, ce n'est pas un stratège. Il résout les problèmes instantanément, encaissant immédiatement les profits. C’est une approche entrepreneuriale: gagner tout de suite, le lendemain n’a pas d’importance. On peut tout perdre au casino, en échangeant des gains à long terme contre des gains rapides. C’est la mentalité d’un entrepreneur américain: la valeur est dans la transaction qui s'effectue ici et maintenant.

Les conséquences? Il n’a pas de temps de s'attarder sur elles: le rythme doit s’accélèrer. Et ça, c’est dangereux, car jusqu’à présent, cela a fonctionné pour lui. Il applique maintenant cette méthode à la Russie, mais ici, ce n’est pas approprié. Il s’agit de projets à long terme, de grandes stratégies, de géopolitique, toutes choses que Trump évite. Il agit dans l'instant, et cela est forcément risqué. En tentant d’imposer un principe commercial – « Allez, Poutine, faisons la paix à mes conditions » – il entend la réponse de Poutine: « Non, ce ne sont pas mes conditions à moi ». Trump répond alors par des menaces: « D’accord, alors – nous couperons les ponts, enverrons des Tomahawks, de nouvelles armes ». Cette intimidation envers la Russie, tout comme envers la Chine, est extrêmement dangereuse et vaine.
Selon moi, Poutine agit avec la plus grande délicatesse: il ne cède pas sur les questions stratégiques, ne fait pas de compromis sur des intérêts vitaux, et les défend avec fermeté, mais il est prêt à continuer ce jeu désagréable et risqué. L’histoire des Tomahawks, c'est comme au poker. Poutine joue des stratégies complexes; Trump joue au poker, où seuls le bluff et les gestes rapides comptent. Mais si, lors de négociations difficiles, la mise monte, l’apparence de “simple jeu” de notre part disparaîtra.
Peskov l’a affirmé clairement, et nos politiciens ont dit la même chose: nous avons tracé des lignes rouges; l’Occident les a dépassées, et nous n’avons pas réagi. L’Occident croit à tort que nous ne réagirons jamais. Livrer des Tomahawks à Kiev signifie, du point de vue technique-militaire, que du personnel américain attaquera en profondeur le territoire russe: il n’y a pas d’autre moyen, comme le confirment les experts. Trump, avec son style “dur”, lance un ultimatum qui mène directement à un conflit militaire avec nous. Il refuse clairement de penser à une escalade nucléaire, en supposant que cela se déroulera comme avec l’Iran: les États-Unis attaqueront la Russie pour forcer un accord rapide sur l’Ukraine.

Présentateur : Comme avec l’Iran ?
Alexandre Douguine: L’Iran, éloigné d’Israël, soutient les chiites. Pour l’Iran, la situation était complexe mais elle n'était pas vitale. Pour la Russie, c’est différent: cela touche nos intérêts directs. En jouant à la roulette russe avec l’escalade pour perspective, Trump joue avec le feu. Si nous cédons, si nous ne répondons pas aux attaques avec des Tomahawks sur notre territoire, et si on ne sait pas ce qu’ils pourraient transporter dans leurs ogives, cela annulerait tous nos succès, sacrifices et souffrances. Il ne s’agit pas de la menace d’une contre-offensive ukrainienne, que nous avons à peine réussi à gérer. C’est quelque chose de bien plus grave. Si nous ne répondons pas aux attaques directes américaines, ils pourront nous faire tout ce qu’ils veulent.
Le monde est dans le chaos; chacun tire dans sa propre direction; il n'y a personne sur qui compter. Nous sommes seuls: ou nous repoussons l’agression américaine, qui pourrait commencer à tout moment, ou une guerre avec les États-Unis sera inévitable. Trump, avec son arrogance agressive, a dépassé une limite que même Biden et les mondialistes ne voulaient pas franchir. Il ne s’agit pas seulement d’Anchorage. C’est du poker géopolitique, où une partie déclare: «Maintenant, on passe à la roulette russe».
Présentateur : Directement à la roulette russe, tel est le nouveau facteur ?
Alexandre Douguine : Oui. Les Tomahawks sont un nouveau facteur dans l'escalade. Il ne s’agit pas de la victoire de l’Ukraine ou de la défaite de la Russie, mais du début d’un affrontement militaire direct entre la Russie et les États-Unis, le seuil de la troisième guerre mondiale. Nous nous sommes approchés de cette ligne à plusieurs reprises et avons fait marche arrière, mais Trump accélère les événements, alimentant les tensions.

Melania Trump tente de réfuter les fausses informations concernant les enfants ukrainiens, tandis que Maria Lvova-Belova (photo) a démontré de manière convaincante aux Américains l’absurdité des accusations contre notre président et contre elle-même. Nous y sommes parvenus, mais nous ne pouvons arrêter cette escalade maniaque de Trump, déguisée en pacification.
Le prix Nobel de la paix a été décerné à un agent obscur de Soros pour une révolution colorée ratée au Venezuela: une honte absolue pour ce prix. Pourquoi Trump a-t-il besoin de ce prix discrédité? Son image de pacificateur est fausse, fruit de la sénilité et de l’absurdité.
La fragilité de la situation s’accroît, et les Tomahawks la rendent mortellement dangereuse. Zelensky se féliciterait si l’Amérique commençait à se battre pour lui: ce serait sa victoire à lui. Pendant quatre ans, il a cherché à entraîner l’Occident dans un conflit direct avec la Russie; il pourra ensuite se retirer, même si son pays est détruit.
L’élite mondiale se dégrade: certains sombrent dans la démence, d’autres deviennent toxicomanes, changent de sexe ou se transforment en monstres.
L’Occident perd son visage humain. Soros est un monstre; Trump en est un autre, incapable de distinguer les rêves de la réalité. L’Occident décline, entraînant dans sa tourmente notre propre guerre civile avec le mouvement Antifa, les marxistes, les transgenres, la mode furry. Ils exportent cette apocalypse zombie, infectant l’humanité avec le venin de la folie. C’est extrêmement dangereux: l’Occident possède des bases, des armes et le désir de mourir lors d’un spectacle, comme la tour de Babel qui s’effondre et secoue la terre.
Présentateur : Permettez-moi d’aborder le cadre philosophique, puisque vous avez mentionné le Prix Nobel de la Paix. Certains soutiennent que le déclin de l’Occident profite à la Russie seulement si cela se produit lentement, afin que ses effets centrifuges ne déstabilisent pas le monde entier. Comment voyez-vous cela ?
Alexandre Douguine : Ce qui compte, c’est que l’Occident pourrisse sans nous. Il existe une torture appelée «la fiancée étrusque»: attacher un cadavre à une personne vivante de façon à ce que la putréfaction pénètre dans la chair vivante. L’occidentalisme, le libéralisme, la mondialisation, la numérisation, le désir d’imiter l’Occident: c’est cela, cette «fiancée étrusque».
L’Occident est mort, et plus on s’en rapproche, plus il devient dangereux. Que son déclin soit rapide ou lent n’a pas d’importance. La clé, c’est de pratiquer sans retard le découplage, de couper tous liens avec ce monstre toxique. L’Occident a toujours eu une tendance à la dégénérescence, mais il a maintenant atteint le stade terminal, celui d’un déclin irréversible. Si cela se décompose plus rapidement, c’est peut-être même mieux. L’important, c’est d'isoler cette baraque infectée appelée «société occidentale éclairée», de mettre entre elle et nous un mur infranchissable.
L’humanité doit se sauver de l’Occident. Quiconque reste lié à cette «fiancée étrusque» en décomposition est condamné: le poison se répandra, vite ou lentement, peu importe, mais la maladie qu'il apporte est inévitable. La rupture aurait dû se produire il y a cent ans, deux cents ans. Nous repoussons toujours cela, en pensant que l’Occident ne se décomposera pas ou que son déclin sera d’une certaine manière agréable. Les élites contaminées par une pensée à court terme poursuivent le plaisir immédiat, ignorant les conséquences. La contamination a pénétré notre culture et notre sang. La question n’est pas de savoir si un déclin rapide ou lent nous avantage, mais de savoir qu’il doit se produire sans nous. Nous avons fait beaucoup pour nous en détacher, mais il reste encore beaucoup à faire: l’infection est profonde.
Présentateur : Passons maintenant à ce que nous avons fait et à ce que nous faisons, passons au dernier sujet d’aujourd’hui: le sommet des chefs d’État de la CEI au Tadjikistan et le discours de Vladimir Poutine. De nombreuses questions ont été abordées. Je voudrais demander quelles sont les perspectives de la CEI en ce qui concerne la coopération de la Russie avec les autres pays du Commonwealth. Poutine a cité la Biélorussie comme un exemple de coopération avec nos voisins géographiques et historiques. Que voulait-il dire en faisant une analogie entre la Biélorussie et les autres pays de la CEI dans le cadre de projets communs ?
Aleksandr Dugin : Poutine voulait souligner la nécessité de construire, à la place de la CEI, un État unifié de l’Union eurasiatique selon le modèle de l’Union Russie-Biélorussie. C’est notre seule voie.
Ses paroles peuvent être interprétées de plusieurs manières, mais je n’en vois qu’une seule: de ce qui a été dit et non dit, de la logique de l’histoire géopolitique, il en découle que nous devons agir ensemble comme un seul pôle – les peuples de l’Empire russe, de l’ancienne Union soviétique, partie indissociable de la civilisation eurasienne: notre peuple, notre culture, notre société – ou nous nous retrouverons entourés d’États hostiles, non souverains et marionnettes comme l’Ukraine, sous l’influence d’acteurs extérieurs, pas nécessairement occidentaux. Il pourrait s’agir du pôle islamique, de la Chine ou d’autres centres de pouvoir. La souveraineté n’est possible que pour de grands blocs civilisationnels: la Russie, la Chine, l’Inde et le monde islamique. La souveraineté du monde islamique, comme on le voit à Gaza et en Palestine, est faible. Cependant, elle pourrait se réorganiser, peut-être sous l’influence du facteur palestinien, dans un nouveau type de califat. Alors, l’Asie centrale deviendrait une zone de conflit entre le pôle islamique, la Russie et la Chine: c'est là une perspective sombre.
Poutine lance un dernier avertissement: soit la CEI se transforme en une véritable Union eurasiatique, soit le destin des États semi-souverains post-soviétiques sera tragique. Il n’est pas nécessaire d’atteindre une unification totale comme avec la Biélorussie, mais un partenariat militaire, économique, politique et culturel sous forme d’union devrait servir d’exemple à tous les États de la CEI, y compris l’Ukraine. La guerre en Ukraine est le résultat du refus de cette voie, tout comme en Moldavie et en Géorgie. Il manque encore un argument: la conquête de Kiev. Quand nous conquerrons Kiev, les paroles de Poutine auront du poids. Nous devons démontrer la nécessité de l’État de l’Union par un acte décisif et irréversible. Sinon, augmenter la tonalité de la rhétorique ne servira à rien.
Cf.: https://www.multipolarpress.com/p/trump-decoupling-and-th...
19:34 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : actualité, alexandre douguine, russie, donald trump, états-unis, israël, gaza |
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