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vendredi, 14 août 2026

L’Axe Eurasiatique

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L’Axe Eurasiatique

Alexandre Douguine

Animateur : Le premier sujet, et sans doute le plus important et le plus discuté actuellement, c’est la reprise de l’affrontement entre les États-Unis et l’Iran, dont la phase active, pour parler en ternes relatifs, dure déjà depuis 7 à 8 jours. Le cessez-le-feu temporaire qui avait été signé n’est plus en vigueur. Et à l’heure actuelle, nous observons le tableau suivant : les deux pays échangent des frappes, mais de manière assez retenue, me semble-t-il — mais je me trompe peut-être. Nous aimerions savoir à quoi nous attendre par la suite, car il y a maintenant plusieurs hypothèses: soit ils échangent quelques tirs puis rétablissent un cessez-le-feu, soit, au contraire, tout cela conduit à une escalade encore plus grande, et pour l’instant les parties ne font qu’attendre. Le Washington Post rapporte également que, en ce moment même, après les pertes que les États-Unis ont subies dans cet affrontement avec l’Iran, ils préparent une opération de grande envergure et essaient d’assurer la sécurité du détroit d’Ormuz pour que les navires puissent y passer sans encombre. Que faut-il attendre ?

104229153-GettyImages-578547766.jpgAlexandre Douguine : Je pense qu’à présent, nous sommes arrivés à un point où toute la campagne de communication — ces posts marketing de Trump visant à réguler le marché (en l’occurrence, la bourse, l’indice Dow Jones et d’autres instances) —, où la spéculation, y compris économique, autour de la guerre, a atteint sa limite.

Autrement dit, la guerre entre l’Amérique et l’Iran est passée du domaine des déclarations à celui de la réalité. C’est seulement maintenant, et en vérité, que cela se passe. Et l’Iran en fait l’expérience depuis longtemps: ils ont subi d’énormes pertes au sein de leur direction. Pour l’Iran, tout cela est depuis longtemps chose sérieuse, alors que pour les États-Unis, cela restait encore un jeu, tout n’était que simulacre. Et voici qu’à présent, ils annoncent dix-sept soldats américains tués — je pense qu’en réalité, ils ont dépassé la centaine au fil du temps, mais c’est seulement maintenant qu’ils commencent à l’admettre. Ce n’est pas qu’ils viennent de mourir — ils étaient déjà morts plus tôt, et les soldats américains meurent régulièrement dans ces affrontements avec les Iraniens, mais ils sont beaucoup plus nombreux que ce que l’on reconnaît officiellement.

imadtrkges.jpgMais le simple fait de commencer à les reconnaître indique que l’on a dépassé un certain interdit implicite. Car au début, tout se passait comme dans un jeu vidéo : on appuie sur des boutons, et aussitôt, la direction change en Iran, il n’y a plus d’armes nucléaires, ils viennent embrasser la chaussure de Ben-Gvir et d’autres extrémistes racistes d’Israël, et tout rentre dans l’ordre, le terrain est ouvert à une croissance folle de l’économie américaine et mondiale, et Trump devient le « roi du monde ». Jusqu’à un certain moment, l’Amérique essayait de donner cette impression. Ce n’est plus possible.

Quand les Iraniens ont montré qu’ils étaient coriaces, qu’ils sont un « État-civilisation », qu’ils sont un sujet de la politique mondiale et non un objet, qu’ils sont un pôle du monde multipolaire — sans offenser tous les autres États et sociétés islamiques qui aiment s’enorgueillir, s’emporter, se frapper la poitrine, crier « Allah Akbar », et qui, en pratique, ne sont que de pitoyables marionnettes de l'Occident et d’Israël. Malgré tout leur grandiloquence et leur brutalité, ils se révèlent en réalité être des suiveurs dociles. Mais sur fond de ces « suiveurs » islamiques, l’Iran, le véritable Iran chiite, prouve ce que c’est d’être musulman, d’être croyant, d’être indépendant, d’être libre, de mener une vraie guerre sainte — un djihad. Non pas en attaquant des pauvres, des faibles, ceux qui ne peuvent pas se défendre, mais en défiant le véritable mal absolu mondial incarné par les États-Unis et Israël.

MV5BMjMxNzg0ODAyMl5BMl5BanBnXkFtZTgwMzQxMDAwMjE@._V1_.jpgC’est ainsi que l’Iran a démontré ce que c’est que d’être indépendant, souverain, véritablement croyant. Et ce réveil de l’Iran lui-même, qui, sans guerre ni changements politiques directs ces dernières décennies, commençait aussi à s’endormir. Là aussi, on commençait à dire: « Eh bien, nous attendons la bataille finale, nous en parlons tout le temps, mais elle n’arrive jamais ». Comme dans le film « Le Désert des Tartares » : on attend la bataille finale, la venue de Gog et Magog, mais ils ne viennent jamais, et les gens commencent à désespérer de leur propre foi. Et soudain, cette foi a été totalement ravivée par l’agression américano-israélienne — et maintenant, l’Iran est à nouveau authentique. Et cette guerre sera authentique, car l’Iran a déjà tout perdu de ce qu’il pouvait perdre, désormais il ne peut que gagner, en défendant jusqu’au dernier Iranien sa souveraineté, son indépendance, sa dignité et sa véritable foi.

Voilà, dans le cadre de l’islam, un exemple de résistance incroyable et réelle, sur lequel les Américains ne comptaient pas. Ils pensaient que tout serait décoratif, qu’ils achèteraient le sommet de l'Etat iranien, qu’ils élimineraient les mécontents, et que des gens dociles prendraient leur place, et tout le pathos de la préparation à la bataille finale en Iran, qui dure depuis un demi-siècle, depuis la révolution de l’ayatollah Khomeini, s’effondrerait. Mais il ne s’est pas effondré, en réalité. Et maintenant, c’est au tour du système, de la force qui se proclamait absolument invincible, de s’effondrer. Et c’est maintenant que tout commence.

On commence à l’admettre : des pertes chez les Forces armées, d’ailleurs, un des dirigeants de la Marine américaine — ils disent qu’il est mort lors d’un incident, pas vraiment militaire, écrasé dans un hélicoptère, mais il est mort, c’est le « brouillard de la guerre », personne ne sait vraiment… En d’autres termes, les Américains commencent à reconnaître qu’ils subissent des pertes. Les frappes sur les bases américaines au Koweït, à Bahreïn, en Jordanie, les attaques constantes contre Israël et la destruction de la base économique et technologique des alliés des États-Unis au Moyen-Orient (y compris les complexes de dessalement, que l’Iran a frappés) — cela signifie que les Iraniens comprennent parfaitement : soit ils gagnent, soit ils cessent d’exister. Aucun compromis possible.

l-0x24wh-786x458z-1.jpegAnimateur : Peut-on discuter un peu ici de la question du compromis et de l’accord ? Il y a une déclaration du chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araqchi (photo), qui estime que son pays pourrait mettre fin à l’affrontement militaire avec les États-Unis et passer à une résolution négociée du conflit, s’il obtient un avantage sur le champ de bataille. Il envisage donc deux scénarios : une fin de la guerre sous forme de capitulation ou l’obtention d’un avantage, puis un éventuel nouvel accord. S’ils s’expriment ainsi, cela signifie que cette situation s’est déjà produite auparavant, mais non pas grâce à des succès militaires, mais grâce à leur bonne tactique économique, en fermant le détroit d’Ormuz, ce qui a provoqué un mécontentement mondial et obligé les États-Unis à chercher un compromis, pour obtenir une trêve et alimenter un peu le marché pétrolier. Pourquoi, par exemple, l’Iran, outre la fermeture du détroit d’Ormuz, ne fermerait-il pas aussi le détroit de Bab-el-Mandeb pour obtenir le même avantage économique, voire l’accentuer ? Ou demanderait-il aux Yéménites de le faire ?

Alexandre Douguine : Je pense que cela ne va pas tarder — la fermeture du détroit de Bab-el-Mandeb. Les Iraniens iront jusqu’au bout, ils sont très cohérents. Et même lorsqu’ils ont accepté de négocier avec les États-Unis l’ouverture du détroit d’Ormuz, ils ont posé des conditions très strictes. Et Trump pensait qu’il pouvait tromper tout le monde — mais c’est un tricheur, un escroc en réalité. Trump, c’est tout simplement un assassin agressif et un escroc qui ne tient pas ses promesses. Et les Iraniens le comprennent mieux que quiconque.

Animateur : Mais il n’agit ainsi qu’envers l’Iran ? Ou bien agit-il de la même manière envers tout le monde ?

Alexandre Douguine : S’il agit ainsi envers certains, il agit de la même façon envers les autres. Il ne faut pas se faire d’illusions : nous avons affaire à un maniaque déchaîné, qui ne tient jamais parole, qui change constamment de position sur n’importe quel sujet en fonction de la conjoncture du moment — qu’elle soit boursière ou politique. C’est un véritable escroc.

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Aujourd’hui, toute l’Amérique le maudit, même ses propres électeurs se détournent de lui. Tout est clair avec lui : il est arrivé avec de nobles slogans de lutte contre le « deep state », mais il a trahi tous ceux qu’il pouvait. C’est un homme sans aucune autorité, dans aucun domaine : les démocrates le détestaient et le détestent toujours, et désormais sa propre base électorale le méprise profondément. Quant à la façon dont le reste du monde voit l’Amérique, inutile d’en parler — c’est la fin.

Mais ce n’est pas aussi important que sa motivation intérieure. Il est arrivé avec certains principes idéologiques qui étaient très attractifs: valeurs traditionnelles, retour à la religion, concentration sur les problèmes internes, publication des dossiers Epstein, arrestation de tous ceux impliqués dans la pédophilie, le cannibalisme et autres atrocités commises par des représentants des élites américaines et européennes. Il avait promis tout cela. Il avait promis d’arrêter les guerres, de mettre fin à la guerre en Ukraine.

imtrvsmagages.jpgEn sociologie américaine, il existe la notion de «quatrième tournant» (fourth turning): les partisans de Trump associaient la quatrième phase du cycle à l’époque de Biden et des mondialistes, et après l’élection de Trump, beaucoup ont sincèrement cru que «l’âge d’or» allait commencer. Ils croyaient qu’il se battrait pour que «l’Amérique soit d’abord », pour qu’il n’y ait plus de deep state.

Il a tout trahi et tout le monde. Et pourquoi a-t-il fait cela ? Beaucoup disent, comme vous l’avez justement noté, qu’il est sous l’influence d’Israël, qu’il a été pris en otage, qu’on le fait chanter avec des dossiers compromettants, notamment sa participation à ces orgies sataniques chez Epstein, ou d'une autre manière. Mais cela n’a pas d’importance. Il a complètement perdu la face — partout: auprès de ses partenaires européens, de la population américaine elle-même, de ses propres partisans et dans le monde entier. C’est pourquoi les Iraniens étaient prêts à parvenir à un accord raisonnable même avec ce maniaque, mais c’est impossible, car il est impossible de s’entendre avec de tels individus. Aujourd’hui, les Iraniens parlent de leur volonté de revenir à la table des négociations, mais c’est purement pour la forme — ils ne sont en réalité prêts à rien. Ils comprennent parfaitement à qui ils ont affaire. C’est pourquoi un prochain round de négociations n’est possible que si les Iraniens améliorent encore leur position à la table des négociations.

Des centaines de milliers, voire des dizaines de milliers de cadavres américains renvoyés chez eux; la fermeture du détroit de Bab-el-Mandeb par les Houthis; une lutte acharnée pour la zone côtière; la coupure des câbles à fibres optiques au fond du détroit d’Ormuz; des frappes sur les infrastructures économiques critiques des alliés arabes des États-Unis se trouvant à portée des missiles iraniens. Et nous verrons bien ce que la prochaine étape nous apportera.

Animateur : Vous avez mentionné des dizaines, voire des centaines de milliers de cadavres américains renvoyés aux États-Unis. Est-ce que cela signifie que l’on s’attend désormais à une véritable opération terrestre ?

Alexandre Douguine : Ils en parlent tous les jours.

Animateur : Parler, c’est une chose. Mais quelles actions concrètes sont à attendre ?

Alexandre Douguine : Bien sûr, nous ne pouvons pas savoir avec certitude ce qui va se passer. Je ne dis pas que je le vois, je parle de la manière dont les Iraniens voient leur propre vision du monde: si l’escalade continue, ils combattront jusqu’à la mort. Ils défendront chaque parcelle de terre iranienne.

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Trente millions de personnes se sont portées volontaires — soit un Iranien sur trois — pour défendre leur patrie. Il s’agit à la fois des partisans du régime du Velayat-e-Faqih et, d’ailleurs, de l’opposition politique qui, face à l’agression américano-israélienne, est aujourd’hui unie dans la défense de la patrie. La société iranienne est absolument unie et déterminée à défendre son pays.

Et là, ni les drones ni la simple économie… Regardez la géographie de l’Iran, les montagnes du Zagros — elles sont pratiquement infranchissables. Et si une opération terrestre commence, elle pourrait durer des décennies, et ce serait fatal pour les États-Unis. Les Iraniens tiendront jusqu’au bout. Bien sûr, il y aura d’énormes pertes du côté iranien, mais aujourd’hui, personne n’est en mesure d’arrêter cette guerre.

Trump ne peut pas l’arrêter à ses conditions, car les Iraniens lui imposent des positions de négociation très strictes. Il tergiverse, il ment, il menace, il insulte les gens. Il se comporte — il n’y a pas de mots — comme un terroriste, comme Zelensky. Où que l’on regarde, c’est comme si on avait un « Quartier 95 » sanglant : que ce soit aux États-Unis, ou en Ukraine — c’est le même modèle. Mensonge, tromperie, cruauté, sadisme. Aucun accord, aucune réalité — une politique totalement irrationnelle de maniaques globaux. Et il est impossible de dire qui a appris de qui : les Américains des Ukrainiens ou l’inverse, mais aujourd’hui ils agissent très semblablement sur la scène internationale. Et les Iraniens l’ont parfaitement compris à leurs dépens : leurs dirigeants politiques, religieux, spirituels, militaires ont été lâchement assassinés sans aucune raison, sous de faux prétextes — tout comme les Américains ont occupé l’Irak, puis renversé Kadhafi en Libye. C’est du mensonge pur et l’application de plans hégémoniques d’une brutalité extrême.

Voilà pourquoi, à mon avis, il faut tirer la conclusion qu’aucune négociation avec ce pouvoir occidental déchaîné n’est plus possible. De telles négociations sont sans valeur, nous en avons fait l’expérience. On peut dire ce qu’on veut, mais tout continue: le soutien de Washington à Kiev se poursuit, tout continue comme avant.

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Je pense que les Iraniens nous donnent l’exemple — à nous et à toute l’humanité. Et à la Chine, bien sûr, qui est la prochaine cible. Et la Corée du Nord — qui est fière et forte, mais ne pourra sans doute pas résister seule. Nous devons construire cet axe eurasien, dont Trump a d’ailleurs récemment parlé. Trump, semble-t-il, reçoit actuellement ses premières leçons de géopolitique de ses maîtres venus du camp néoconservateur: il a soudain découvert l’existence de l’Axe eurasien, qui inclut la Russie, l’Iran, la Chine et la Corée du Nord, que des agents sionistes l’auraient trompé, et que nous sommes bons et refuserons de le soutenir — on peut le dire ainsi, mais cela ne mène nulle part. Il serait beaucoup plus réaliste, réfléchi et responsable pour la Russie de se préparer à défendre cet axe eurasien. Oui, il existe, car tout prétendant à une politique souveraine, à un monde multipolaire, à l’indépendance vis-à-vis de l’Hégémon, est un ennemi de l’Hégémon. Trump est arrivé au pouvoir sous la bannière de la fin de cette hégémonie globale. Non seulement il ne l’a pas arrêtée, il l’a amplifiée. Il a mené une politique unipolaire agressive par des méthodes et à une échelle que ses prédécesseurs mondialistes n’auraient jamais osé employer. Autrement dit, il est arrivé au pouvoir sur la vague de l’anti-mondialisme, et il est devenu un mondialiste encore plus agressif et plus sanglant.

Animateur : C’est un avis important sur ce que signifie en réalité cette préparation. Vous avez dit que la Russie doit se préparer à cette confrontation. Mais comment exactement ? Que faut-il faire ?

Alexandre Douguine : Dans notre conscience stratégique actuelle, il y a deux aspects. Le premier — la croyance que nous pourrons parvenir à un accord avec Trump et au moins, sous certaines conditions, geler ce conflit, ne serait-ce que temporairement, pour obtenir un répit. Mais nous n’utilisons jamais vraiment ces pauses pacifiques à bon escient : ce n’est qu’en temps de guerre, dans des conditions extrêmes, que nous sommes vraiment capables de nous renouveler d’une quelconque manière. Ce temps que nous essayons désespérément de gagner lors des négociations, en fait, ne nous est même pas bénéfique.

La deuxième position — plus responsable, plus réaliste et, à mon avis, la seule adéquate: l’escalade avec l’Occident, avec l’Amérique et l’Union européenne, ne fera que s’intensifier. Nous devons nous attendre à l’entrée de nouveaux acteurs dans la guerre contre nous — par exemple, des attaques contre Kaliningrad, un blocus complet de la navigation dans la mer Baltique et de nombreux autres coups, y compris les plus efficaces, les plus lourds missiles, contre le territoire russe, auxquels il est difficile de se protéger. Cela se produit déjà, et ces frappes deviennent de plus en plus fréquentes et douloureuses, sous différentes formes.

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Il faut se préparer à l’escalade qu’on nous impose et oublier ce sujet que seraient d'éventuelles négociations. Alors il ne nous restera plus qu’un seul plan, et non plus un « plan A » et un « plan B ». Le premier plan: on négocie; le deuxième plan: on agit si la négociation échoue. Mais la négociation échouera non pas parce que nous ou l’Occident agissons mal, mais précisément parce qu’en voyant en nous ce « plan A » (cette orientation vers la négociation), l’Occident interprète cela comme une faiblesse. Et c’est tout.

D’ailleurs, on ne pourra négocier que lorsque nous nous serons véritablement mobilisés et que nous commencerons à nous comporter autrement. Actuellement, nous disons: «Ça, c’est pour ceci, ça, c’est pour cela». Tant que nous disons « pour ceci », nous annulons d’emblée nos propres actions. Désormais, nous devons dire: « Et ça, c’est en avance, et ça aussi, c’est en avance — et pas seulement pour l’Ukraine, mais pour tous ceux qui soutiennent la guerre autour, — et tout cela, c’est en avance».

Autrement dit, ce n’est pas « pour ceci » ou « pour cela », c’est simplement à titre d’avance — « prenez, s’il vous plaît ». Et dès que nous commencerons à agir selon le « plan B » et que nous oublierons le « plan A », alors, à mon avis, ils voudront négocier avec nous. Voilà le problème: dès qu’ils voient notre volonté de parvenir à un règlement pacifique, ils ne font qu’aggraver la situation. Et ce n’est qu’en voyant la montée en puissance de notre côté qu’ils commenceront à envisager de discuter.

Animateur : Donc il est clair qu’il ne faut pas chercher à s’entendre avec les Américains et l’Occident en général. Mais qu’en est-il alors de la coopération interne entre les pays de cet axe eurasien ? Pourquoi n’approfondissons-nous pas notre coopération militaire, alors que nous savons tous — Russie, Chine, Corée du Nord, Iran — que nous nous opposons à l’Occident ?

Alexandre Douguine : Pour deux raisons. La première, c’est que chacun d’entre nous — peut-être à l’exception de la Corée du Nord, plus perspicace en géopolitique — estime qu’il est bien plus simple de négocier individuellement avec l’Occident. C’est-à-dire: nous allons négocier, et les Iraniens avec les Chinois se débrouilleront de leur côté. La Chine pense: que les Iraniens et les Russes fassent la guerre, nous verrons plus tard. Et jusqu’à un certain temps, les Iraniens aussi disaient qu’ils avaient leur propre voie, leurs propres relations avec l’Occident, et que les Russes menaient leur «opération militaire spéciale» en Ukraine. Oui, nous nous aidons les uns les autres — eux nous aident, nous les aidons, la Chine aussi — mais: chacun pour soi. C’est la logique d’un «nationalisme étroit», si l’on veut: les gens ignorent la géopolitique et les lois de l’histoire, ne se concentrant que sur les intérêts nationaux immédiats dans un esprit de réalisme pragmatique, quitte à trahir parfois leurs alliés pour leur propre intérêt. C’est la politique dite machiavélienne, caractéristique à divers degrés de tout pays. C’est précisément cela qui fait obstacle à l’affirmation réelle de l’axe eurasien, lequel découle de la logique géopolitique appliquée à la situation actuelle et de la nécessité de l’opposition du monde multipolaire au monde unipolaire.

Deuxième point : l’Occident dispose de vastes et très influents réseaux d’agents au sein des élites dirigeantes de tous ces pays, sauf peut-être la Corée du Nord. En Chine et en Iran — jusqu’à tout récemment. Et chez nous, bien sûr, il y a la «sixième colonne»: elle existe officiellement, sans même se cacher, depuis les années 90, et aujourd’hui on l’appelle «le parti de l’armistice», etc. Ces réseaux disent: «Mais quel est notre intérêt là-dedans? Nous faisons partie de l’Occident, nous pouvons parfaitement nous entendre avec l’Occident, et nous souffrons uniquement à cause de nos propres radicaux et des autres membres radicaux de cet axe eurasien». Chez nous, on dit: «Sacrifions la Chine au profit de l’Occident, sans parler de l’Iran et de son radicalisme. Rapprochons-nous de l’Occident». Les Iraniens disent la même chose: «Sacrifions les Russes, ils ne nous aident pas vraiment, ils ne font que promettre. Pourquoi avons-nous besoin d’eux? Réglons la question avec l’Occident». Et les Chinois disent: « Regardez, nous n'avons pas encore de guerre avec Taiwan, certes, nous nous y préparons, nous apprenons des fautes des autres, nous étudions les expériences de la belligérance de type nouveau en Ukraine et au Moyen-Orient, mais quand il s'agit de nous, nous verrons bien. Mais, pour l'instant, nous ne romperons pas définitivement avec l'Occident". 

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Il en résulte donc que souverainistes — une sorte de réalistes limités — et simples agents d’influence occidentaux agissent ici de concert. Ils essaient de relativiser, de minimiser la nécessité de créer ce bloc géopolitique multipolaire — l’axe eurasien. Ils freinent ce processus de l’intérieur. Et bien sûr, l’Occident fait tout pour empêcher l’émergence de cet axe. Or, il est indispensable de le créer. Il se forme de fait, mais non parce que nous avançons activement. Cet axe eurasien se forme en réaction, comme une réponse aux attaques des mondialistes. Les vraies leçons de géopolitique, nos élites semblent incapables de les comprendre d’elles-mêmes. J’ai eu cette impression après quarante ans de diffusion de la géopolitique dans notre société: oui, on en prend note, mais comme «nul n’est prophète en son pays», tout cela est considéré comme une lecture facultative — on lit, c’est intéressant, c'est étrange. Mais les vraies leçons de géopolitique, c’est l’Occident qui nous les donne.

Animateur : Voici la question suivante. Peut-il se produire que Russie, Chine, Iran et Corée du Nord commencent à s’unir plus rapidement et rejettent les raisons que vous avez évoquées, en essayant de les éradiquer ? Sous quelles conditions ? Que faudrait-il ? Est-ce qu’un événement vraiment grave — par exemple, une frappe nucléaire sur l’Iran — pourrait en être le catalyseur ? Nous avons déjà évoqué que les États-Unis pourraient se retrouver dans une position où il ne leur resterait plus que l’option nucléaire. D’ailleurs, la possible apparition de l’arme nucléaire en Arabie saoudite est aussi un sujet très intéressant à évoquer ici, car cela pourrait toucher toute la région. Selon vous, l’axe eurasien ne se mettra en place que dans de tels scénarios catastrophiques, ou bien le catalyseur pourrait-il être moins critique ?

Alexandre Douguine : Honnêtement, j’ai du mal à répondre. Je ne vois qu’une chose : nous n’apprenons ni de nos erreurs, ni en entamant une réflexion, mais par réaction. Il est difficile de dire à quel moment nous passerons des rêveries irresponsables sur une entente possible avec l’Occident à l’action directe. Mais nous ne nous réveillons que quand il devient impossible de continuer à dormir. Tant que nous pouvons ignorer la réalité, tant que nous pouvons nous bercer d’illusions sur notre appartenance à la civilisation occidentale, sur l’idée que l’Occident n’est «pas si mauvais» et que nous avons des racines communes, cela durera indéfiniment. Toute démarche basée sur la science, la logique, l’histoire, la géopolitique ou la stratégie, initiée de l’intérieur, n’a aucun effet.

Ces discours s’accompagnent de processus matériels et économiques très sérieux, mais volontairement, activement, de façon proactive, nous ne sommes pas capables d’agir dans une logique eurasienne. Nous commençons à bâtir cet axe, à agir en État souverain — cela concerne aussi bien l’Iran que nous et la Chine — uniquement quand nous sommes frappés de plein fouet. Que ce soit une frappe nucléaire, un missile qui tue tout le commandement iranien, ou des complots: souvenez-vous de la Chine, où sur sept chefs militaires, six ont été exécutés. Ce n’est pas arrivé par hasard. La Chine n’aime pas les mesures radicales, elle n’est pas prête, donc la situation de recrutement par les Américains des chefs militaires chinois a atteint un point critique où il a fallu les éliminer.

Nous réagissons seulement quand il n’est plus possible de ne pas réagir — mais qu’est-ce qui doit se passer pour que nous comprenions la nécessité de créer activement, immédiatement, et de façon offensive cet axe eurasien, avec des manœuvres militaires communes et une entraide réciproque ? Il nous faut bâtir un bloc militaire.

L’Occident veut à tout prix nous en détourner : ils disent qu’ils négocieront avec les Russes à Anchorage, avec les Chinois à Pékin, avec les Iraniens en Suisse — avec chacun séparément, pourvu qu’il n’y ait pas de bloc militaire. Cela signifie qu’ils en ont peur, donc nous devons absolument le créer. Un simple bloc militaire Russie, Iran, Chine: «vos ennemis sont nos ennemis», et nous commençons à nous entraider. L’Iran aurait un accès à l’Arctique via la Caspienne, et nous, un accès aux mers chaudes. Nous pourrions résoudre de nombreux problèmes stratégiques. Qu’est-ce qui nous en empêche ? Ceux pour qui cela est mortellement dangereux — sont nos ennemis. Mais nous, nous ne les considérons souvent pas comme des ennemis, pensant: «Bon, c’est important pour la Chine de s’opposer à l’Amérique, parce qu’ils se font concurrence en PIB et en technologies», ou «C’est nécessaire pour l’Iran radical, mais pourquoi aurions-nous besoin d’une telle confrontation?». 

Néanmoins, tous ceux d’entre nous qui veulent préserver leur souveraineté, leur dignité, leur culture, leur fierté, leur indépendance et leur liberté seront obligés de rejoindre cet axe eurasien agressif, voire offensif, je dirais. Car, si nous n’attaquons pas, c’est nous qui sommes attaqués. L’ennemi ne comprend pas d’autre langage.

Animateur : Dans le même temps, l’Occident agit de manière sournoise et perfide. Les États-Unis donnent maintenant à l’Arabie saoudite la possibilité d’enrichir de l’uranium – c’est un nouveau projet dirigé contre l’Iran. D’autre part, au Japon, on évoque la possibilité d’acquérir et de stocker des armes nucléaires, et le « principe des trois non-nucléaires » ne devrait plus s’appliquer. D’ailleurs, à l’origine, notre confrontation avec l’Ukraine s’est aussi largement aggravée lorsque des discussions ont commencé sur la possibilité pour Kiev d’obtenir des armes nucléaires — cela a été l’un des problèmes clés. Il en résulte que tout notre environnement est d’une façon ou d’une autre concerné par ces processus (à l’exception de la Corée du Nord). Et la question se pose: pourquoi ne pouvons-nous pas agir de manière similaire? Si les États-Unis créent indirectement une menace nucléaire autour de nous, pourquoi ne pourrions-nous pas leur créer la même menace en retour, ou bien n’en avons-nous pas la capacité?

Alexandre Douguine : Nous en avons la capacité, mais nous n’avons ni la détermination, ni la compréhension de la profondeur des processus qui se déroulent dans le monde. À un moment, nous avons glissé vers une explication banale, triviale, grossière, presque ignorante et mythologique de tous les processus historiques par l’économie, l’intérêt et le commerce. Par exemple: les indicateurs économiques montent, donc tout le monde y trouve son compte. Mais c’est une naïveté impensable, c’est de l’idiotie — une idiotie stratégique — que de mesurer les processus historiques et stratégiques avec des modèles économiques. L’économie est importante, mais elle ne détermine rien dans le monde. Elle s’adapte aux idéologies et aux intérêts. Croire que l’économie «résoudra tout», que le marché et sa «main invisible» mèneront à l’harmonie — il n’y a rien de plus dangereux que cette idéologie. C’est une construction fausse, créée exprès pour les colonies, afin qu’elles aident tranquillement l’hégémon et la métropole à croître à leurs dépens.

Halford_Mackinder.jpgCette idée globaliste s’est tellement enracinée chez nous que toute analyse géopolitique rigoureuse et froide — fondée sur les mêmes principes que ceux sur lesquels l’Occident bâtit ses stratégies — est perçue comme secondaire. Pourtant, la géopolitique n’a pas été inventée par nous, mais par les Anglo-Saxons. Mackinder en a créé les systèmes et le vocabulaire. Et quel est le sens de cette géopolitique? C’est que la civilisation de la Mer — anglo-saxonne, libérale-démocratique, capitaliste — lutte contre la civilisation de la Terre, fondée sur des principes héroïques, sur des valeurs traditionnelles et une culture spirituelle particulière. Cette guerre est inévitable. Elle ne peut pas cesser tant que l’un des participants existe dans l’indépendance et la liberté. D’où découle directement l’idée de nous infliger une «défaite stratégique». C’est la géopolitique en action. L’Occident ne cache pas ces principes, ils sont enseignés dans toutes les académies. Pourquoi ne pas les transposer à notre réalité, apprendre ce qui se passe, au lieu de simplement réagir ?

On frappe « Wildberries » — nous frappons Kiev, on attaque une résidence — nous faisons une frappe de riposte. Mais cela donne l’impression que nous sommes terrés et que nous faisons juste de la résistance. Nous devons faire exactement le contraire de ce qu’ils font. Ils veulent nous infliger une défaite stratégique, pour qu’il n’y ait plus de principe Terre. Nous, nous voulons exister — donc nous devons gagner cette guerre contre la civilisation de la Mer. Et cela inclut l’Occident collectif, y compris Trump. Si, comme il l’avait promis au départ, il avait reconnu la multipolarité et accepté que l’Occident n'en soit qu’un des pôles, cela aurait été une autre histoire, et il aurait fallu lui donner sa chance. Nous avons investi là-dedans, nous y avons cru. Mais quand tout a volé en éclats, il n’était plus possible de ne pas le voir: il n’y a plus ce Trump qui arrivait au pouvoir, il n’y a plus de «MAGA», plus de publications des listes d’Epstein, ni de combattants contre le «deep state». Tous ceux qui partageaient cette idéologie sont aujourd’hui dans l’opposition à Trump. Il s’est avéré être un rouage — soit c’est sa tragédie personnelle, soit il a toujours été un vaurien et un clown. Peu importe, à ce stade.

imapwges.jpgAujourd’hui, nous avons affaire à la géopolitique classique: c’est eux ou nous. L’axe eurasien est un élément fondamental de cette prospective qui est au cœur de leur vision. Leur lutte contre un bloc eurasien potentiel a commencé dès les années 1980. Paul Wolfowitz (photo) a inscrit dans la doctrine de sécurité nationale, déjà sous Clinton dans les années 90, le principe majeur: empêcher la création sur le territoire de l’Eurasie d’un bloc politico-militaire et économique qui pourrait limiter l’influence de l’Occident global dans cette région. Et ce principe n’a pas disparu, il passe d’une administration à l’autre.

Animateur : Je voudrais poser une autre question: quel rôle joue dans ce contexte l’intelligence artificielle et ce qui s’est passé à la Conférence mondiale sur l’IA à Shanghai ? Si la Chine parle de créer une sorte d’alliance dans le domaine de l’IA, est-ce une étape vers l’unification de l’axe eurasien, ou est-ce autre chose ?

Alexandre Douguine : Je pense que c’est, en partie, un pas vers l’unification. Les principes de la géopolitique, contre lesquels tant de nos compatriotes — des gens bons, intelligents — se sont élevés, c’est une sorte d’aveuglement collectif. Ne pas voir l’évidence, ne pas reconnaître les lois de la géopolitique, leur force, ou tout au moins le fait que l’Occident ne fonctionne que sur cette base — il faut l’admettre. Si nous l’avions fait, nous aurions appliqué ces principes de géopolitique, les principes de la civilisation de la Terre et la nécessité de l’intégration de l’axe eurasien à tout: à l’alliance militaire dont nous parlions, à la prolifération nucléaire — car la civilisation de la Mer permet à ses clients (Israël, Arabie saoudite, peut-être le Japon et même l’Ukraine) de posséder l’arme nucléaire, mais pas à nous. Donc, il faut dire: ils prolifèrent, ils répandent l’arme nucléaire parmi «les leurs», nous devons la répandre aussi parmi «les nôtres». Ils attaquent et mentent — nous ne devons pas croire leurs mensonges, nous devons nous défendre, et parfois mener des actions préventives et adopter une politique offensive. Pareil pour l’économie: ils la créent dans leur intérêt, nous devons la développer dans le nôtre, collectivement, avec les autres pays de l’axe eurasien, en y attirant les pays neutres (c’est pour cela que BRICS est une excellente initiative).

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Il en va de même pour l’intelligence artificielle. L’IA est un outil extrêmement puissant des nouvelles technologies, et soit elle appartiendra à la civilisation de la Mer, comme aujourd’hui, soit nous essaierons de construire la nôtre, continentale, terrestre — russo-chino-irano-coréenne — qui soit technologiquement indépendante. Il faut aujourd’hui disposer des serveurs, des systèmes de refroidissement adéquats, ce à quoi la Chine travaille activement, et de certains algorithmes.

Les modèles développés par la Chine sont retravaillés, ils deviennent souverains, et si on leur coupe Grok, ChatGPT, Gemini ou Claude, les Chinois ont leurs propres équivalents. Ils font de même avec toutes les innovations technologiques, obtenant d’énormes succès et renforçant la souveraineté de leur État. Nous devons nous impliquer dans ce processus. Nous avons signé la charte lors de la conférence sur l’IA, mais il nous faut justement une IA eurasienne. Essayez de dire cela lors d’un événement sérieux — tout le monde rira, baissera les yeux ou pensera que c’est de la propagande du Kremlin, que c’est impossible. Qu’il n’y a qu’un seul progrès, une seule société, une seule démocratie, un seul système politique, un seul modèle économique — le capitalisme libéral occidental, et rien d’autre!

En réalité, le problème n’est pas l’intelligence artificielle, mais l’intelligence naturelle de nos élites. Elle est rongée par la moisissure toxique de l’occidentalisme. On aura beau tourner autour d’accords sur le travail commun avec les Chinois sur l’IA, rien ne bougera tant que, dans la tête de nos gens d’influence, la vision occidentalo-centrée du monde, de l’histoire, de la société, de l’économie et de la technologie dominera. Tant que l’Occident sera pour eux «l’alpha et l’oméga» de l’univers, tout sera bloqué. Nous ne construirons pas les bonnes relations avec la Chine, et il y aura toujours quelque chose qui entravera les processus positifs. Nous n’aiderons pas l’Iran et attendrons — Dieu nous en garde — qu’il échoue, et alors tout ce qui s’est abattu sur eux s’abattra sur nous.

Si nous ne nous réveillons pas dès maintenant dans tous ces domaines, il faudra au pays — disons-le ainsi — un «réveil géopolitique». Il s’agit précisément de l’eurasisme politique, de la conscience de la civilisation de la Terre, de notre destin particulier et de la nécessité de défendre le monde multipolaire, non seulement par des réponses réactives aux défis, mais aussi par des actions proactives. Nous devons nous-mêmes fixer l’agenda, créer nous-mêmes les processus et les événements, et que le camp occidental, que nos ennemis, cherchent comment y répondre, au lieu de toujours être à la traîne et d’agir dans la réaction.

Cette leçon de géopolitique que nous donne aujourd’hui l’Occident collectif, nous aurions pu l’apprendre par nous-mêmes, de notre propre volonté, si nous avions fait l’effort. J’espère que nous approchons de ce point de bascule où nous allons enfin vraiment nous consacrer à la géopolitique, au niveau qu’elle exige, et avec le sérieux nécessaire.

 

samedi, 08 août 2026

Douguine, Mamleev, le dard métaphysique et la prison atlantique

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Douguine, Mamleev, le dard métaphysique et la prison atlantique

Diego Cinquegrana

Source: https://www.facebook.com/CantiereMultipolare

Le quotidien iranien Hamshahri a publié treize portraits de « déments occidentaux » désignés comme responsables de la mort d’Ali Khamenei. Trump et Netanyahou arborent une cible sur le front; Giorgia Meloni et les autres apparaissent en combinaison orange de détenus. C’est une propagande menaçante, mais parfois la propagande trébuche sur des vérités transversales: l’Italie porte vraiment l’uniforme carcéral, car elle est enfermée dans le bloc atlantique.

Ce n’est pas la caricature iranienne qui a placé Meloni aux côtés de Trump. C’est la préfecture atlantique installée à Rome qui a choisi cette place: en félicitant Washington pour le mémorandum avec Téhéran, en répétant la formule selon laquelle l’Iran ne doit pas posséder l’arme nucléaire et selon laquelle la navigation dans le détroit d’Ormuz doit être garantie, puis en déclarant être prête à « faire sa part » dans le cadre atlantique. Pas un mot sur la nécessité pour l’Italie de définir elle-même ce que doit être cette part, quel intérêt national elle défend, quel prix elle est prête à payer et quelle limite elle n’autorisera pas à être franchie.

L’image de la détenue est insultante. Mais la condition qu’elle photographie l’est encore plus.

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Pour la comprendre, toutefois, il faut traverser la surface, atteindre le point où la caricature coïncide involontairement avec la vérité politique d’une nation réduite au rang de servante de la périphérie. C’est précisément ce geste que Douguine reconnaissait dans les écrits du premier Mamleev : non pas commenter le réel, mais le percer jusqu’à en faire s’effondrer l’armature.

« Le premier Mamleev était armé d’un dard métaphysique : il pénétrait le cœur de l’homme, en atteignait l’essence et y renversait tout. »

Son toucher, poursuit Douguine, était inimitable: le monde entier s’effondrait. Mamleev arrachait au lecteur la faculté de retourner innocemment au mensonge tout juste reconnu. Après cette piqûre, la normalité ne pouvait plus se reconstituer: elle restait visible comme construction, anesthésie et tromperie.

C’est précisément ce dard qui manque à l’Europe d’aujourd’hui. Tout lui arrive sous les yeux, mais rien ne parvient plus à la blesser.

Au sommet d’Ankara, l’OTAN a engagé des milliards d’euros dans l’équipement, l’assistance et la formation militaire pour l’Ukraine et plus de cinquante milliards de nouveaux achats militaires, des investissements dans la capacité de frappe en profondeur, les systèmes sans équipage et la chaîne logistique de l’Alliance ont été annoncés. Nous assistons à la constitution d’une économie européenne de guerre durable: budgets, industrie, énergie, infrastructures et recherche sont progressivement subordonnés à la longue mobilisation atlantique.

Le Léviathan ploutocratique n’exige plus seulement l’obéissance politique. Il exige la totalité de la physiologie des nations: l’argent, les ports, l’industrie, les données, la perception de l’ennemi. D’abord il construit la machine ; puis il convainc les peuples que la machine les protège. Enfin, il présente toute tentative de s’y soustraire comme folie, extrémisme ou trahison.

Mais la folie est déjà au cœur du système.

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Dans le Golfe, les États-Unis ont frappé environ cent quarante cibles iraniennes après l’attaque contre un navire commercial dans le détroit d’Ormuz. Téhéran a riposté contre des installations et territoires de pays hébergeant des forces américaines. La dissémination des infrastructures militaires américaines transforme chaque pays de la région en cible et chaque crise locale en guerre internationale.

Washington revendique le droit de frapper à des milliers de kilomètres de ses frontières et nomme ce droit « liberté de navigation ». Lorsqu’une puissance adverse répond, la même structure linguistique la définit comme irrationnelle. L’ordre unipolaire est une schizophrénie dotée de porte-avions : il proclame universelle sa propre force et criminelle toute force qu’il ne contrôle pas.

Pendant ce temps, au Liban, le cessez-le-feu continue d’être violé par les drones. Le 8 juillet, une attaque israélienne près d’un hôpital à Nabatieh al-Fawqa a tué deux personnes. La trêve survit dans les communiqués tandis que les corps continuent de tomber.

« Le monde n’a pas de fondement rationnel ; le monde est pure folie », écrivait Ghejdar Džemal’ (photo) après une rencontre avec Mamleev. Mais la contemporanéité y ajoute une précision: la folie est organisée. Elle possède des agences de notation et des conférences de presse.

Elle bombarde méthodiquement et appauvrit selon le budget.

Palantir est l’un des serpents les plus venimeux dans la chevelure de la Méduse ploutocratique. Le 9 juillet, la Commission santé de la Chambre des communes britannique a demandé au gouvernement de se préparer à abandonner la plateforme fédérée construite par l’entreprise pour le service national de santé, en activant la clause de résiliation prévue pour février 2027. La Commission a souligné la défiance du public, les doutes sur la sécurité des données et l’impossibilité d’attribuer avec certitude à la plateforme les améliorations revendiquées. Le contrat n’a pas encore été annulé : pour l’instant, on n’a fait qu’indiquer la porte de sortie.

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Palantir est le modèle : la vie sociale est traduite en flux de données ; les données sont concentrées dans des infrastructures propriétaires ; l’infrastructure devient capacité de prévision et de commandement. Le patient est une particule d’information dans un appareil qui n’appartient pas à la communauté qui l’alimente. La privatisation atteint ainsi son stade terminal : elle ne vend plus seulement les services publics, mais elle exproprie le savoir produit par l’existence collective.

Douguine écrit que le second Mamleev, revenu d’Occident, lui est apparu différent : plus accessible, plus doux, désormais privé de son ancienne toxicité.

« Mamleev avait cessé d’être métaphysiquement toxique. »

C’est ce que l’Occident fait aux civilisations : il les désarme intérieurement. Il en conserve les noms, les monuments et les drapeaux, mais en arrache le dard. Il laisse l’Italie célébrer Rome tant qu’elle ne prétend plus être un sujet politique. Il lui concède la mémoire de l’Empire, à condition qu’elle accepte la fonction d’arrière-garde. Il lui permet de prononcer le mot « Patrie », à condition que la Patrie ne décide de rien.

L’Italie d’aujourd’hui est la décharge de l’Occident. Elle est gouvernée par des figurants stériles et impuissants, qui pillent l’histoire pour travestir en grandeur leur misère politique irrémédiable. Une droite qui ne rompt pas la subordination atlantique n’est que du libéralisme en uniforme. Une gauche technocratique qui qualifie de « progrès » la cession des données, des infrastructures et de la capacité décisionnelle de l’État aux oligarques numériques n’est pas de l’émancipation : c’est de la ploutocratie informatisée, consacrée par le lexique des droits.

La combinaison orange attribuée à Meloni est donc un miroir involontaire. Le problème n’est pas que l’Iran nous ait représentés comme des prisonniers. Le problème est que notre classe dirigeante œuvre chaque jour à rendre cette représentation plausible.

« Mamleev est l’exemple de la possibilité de l’impossible. »

Si l’impossible peut advenir, l’impossible politique de l’Italie doit être ceci: cesser de se comporter en province et recommencer à se penser comme un État. Subordonner toute alliance à l’intérêt national ; refuser l’implication dans les guerres d’expansion du Léviathan ploutocratique ; soustraire les données stratégiques et sanitaires aux plateformes étrangères, hostiles et indésirables ; rouvrir des canaux autonomes avec tous les pôles du monde ; reconstruire une politique méditerranéenne qui ne soit pas dictée par Washington, Londres, Bruxelles ou Tel-Aviv.

Il faut trancher l’appareil économique, culturel et technologique. Les grands gestionnaires de patrimoine étrangers — BlackRock et consorts — doivent être expulsés des secteurs stratégiques et privés de toute capacité d’influencer le crédit, l’énergie, les infrastructures, l’information et l’épargne nationale. Banques, assurances, grandes entreprises et concessionnaires doivent être soumis à une enquête permanente sur leur utilité publique : quiconque accumule du profit en détruisant le travail, le territoire et la communauté doit perdre licences, concessions et accès aux biens de la nation.

Les positions monopolistiques des multinationales étrangères doivent être démantelées ; les services essentiels, les données et les réseaux rendus à l’État ; les plateformes qui transforment le travail en servitude algorithmique doivent être expulsées ou subordonnées sans exception à la loi nationale.

L’école doit cesser d’être le dortoir idéologique de la décadence : enseignants incapables, propagandistes et bureaucrates doivent être écartés selon des critères rigoureux de compétence et de responsabilité, tandis que les jeunes doivent être ramenés à la discipline, à l’étude, au travail, à la formation physique et au service de la communauté.

La presse financée, dirigée ou protégée par des intérêts étrangers doit être privée de ses privilèges et obligée de déclarer publiquement sa propriété, ses financements et ses dépendances.

L’industrie pornographique, la marchandisation des corps et les machines numériques de l’assuétude doivent être interdites et démantelées en tant que formes de dévastation sociale.

Tabula rasa contre tout pouvoir criminel qui a prospéré sur la faiblesse du peuple.

- La première révolution consiste à refuser l’uniforme du détenu.

- La seconde à reconstruire l’État capable de nous l’arracher.

Diego Cinquegrana

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mercredi, 05 août 2026

Alexandre Douguine et la croisade contre l’Occident

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Alexandre Douguine et la croisade contre l’Occident

Diego Cinquegrana

Source: https://www.facebook.com/search/top?q=cantiere%20multipol...

« Être en bataille dans un état de semi-conscience est mortellement dangereux ». Cette phrase concentre le cœur de la dernière analyse d’Alexandre Douguine. La Russie est entrée dans une guerre de civilisation sans avoir encore pleinement compris la nature de son adversaire. Elle continue d’observer le conflit à travers cartes, frontières, gouvernements et négociations, alors que la puissance qu’elle affronte a déjà dépassé la forme classique de l’État. La question ukrainienne est le champ visible de l’affrontement, non son origine : derrière le front opère un système plus vaste et insidieux, capable de produire stratégies, langages, désirs, technologies et même les catégories à travers lesquelles l’ennemi est perçu.

L’image choisie par Douguine est celle des échecs. Moscou continue de croire que la partie se joue à deux, qu’il existe un adversaire reconnaissable assis de l’autre côté de la table et qu’il est donc possible de négocier une solution mutuellement acceptable. Mais, dans l’Occident contemporain, les échecs seraient depuis longtemps devenus un jeu pour un seul joueur : l’autre n’est admis sur l’échiquier qu’en tant que figure interne à la stratégie du joueur dominant. Dans cette perspective, l’Ukraine apparaît comme un simulacre géopolitique, une surface sur laquelle se projette un conflit bien plus profond. Libérer un territoire, obtenir une trêve ou remplacer un gouvernement ne suffit pas, car la machine qui génère la guerre resterait intacte.

Qui sont vraiment Peter Thiel et Elon Musk, et quelles structures s’activent derrière ces figures ? Nous connaissons les noms, mais nous ne connaissons pas en profondeur le monde qui les rend possibles. Nous continuons à chercher le souverain dans la salle du trône alors que le pouvoir s’est déjà fait réseau, algorithme et environnement. L’ennemi ne se limite pas à commander de l’extérieur ; il construit le langage à travers lequel nous nous interprétons nous-mêmes.

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Dans notre lexique, « Occident », « globalisme » et « ploutocratie planétaire » sont des noms provisoires donnés à une force contre-initiatrice qui traverse les États et peut s’installer même dans les sociétés qui prétendent la combattre. C’est le « dibbouk » hébraïque : il ne s’avance pas nécessairement devant nous avec son propre uniforme, mais occupe un corps, en altère la voix et agit à travers lui. Pour cette raison, il peut être partout et en chacun. Le dispositif extérieur vit de notre compatibilité intérieure avec lui. Il est temps de porter la guerre à un autre niveau et de briser une fois pour toutes cette compatibilité.

Au sommet de cette dissolution, Alexandre Douguine situe le Sujet Radical. Il apparaît quand il est déjà trop tard, lorsque le monde sacral a disparu et que la postmodernité a dissous identités, hiérarchies et significations dans un réseau de simulacres. Son réveil ne peut être planifié : il est provoqué par la Volonté Post-sacrale, qui ne coïncide plus avec le sacré mais pas non plus avec le néant. Le Sujet Radical surgit au nadir, au point où tout appui extérieur disparaît, créant la possibilité d’une « Réalité Impossible ».

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Julius Evola avait reconnu une structure analogue dans la Bhagavadgītā. Arjuna voit devant lui parents, maîtres et amis et, paralysé par la pitié, n’arrive plus à combattre. Krishna déplace alors le conflit du plan sentimental au plan métaphysique. L’ennemi extérieur trouve sa correspondance dans l’ennemi intérieur: la passion, l’attachement, la peur de la perte, la soif animale de continuer à exister. L’action devient pure seulement quand elle n’est plus possédée par l’agent. « En me dédiant toute l’action […] combats », ordonne Krishna dans le passage cité par Evola. Plaisir et douleur, profit et perte, victoire et défaite doivent être placés sur le même plan, afin que le guerrier agisse comme instrument d’un principe supérieur.

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Le même passage se manifeste dans le mystère de Parsifal. Pour Evola, le Graal est le symbole du Centre, de l’épreuve initiatique et de la restauration royale. Le roi est blessé et son infirmité rend le royaume stérile ; le chevalier atteint le château, voit le Graal et la lance, mais se tait d’abord. Il échoue non par manque de force, mais par indifférence et défaut de compréhension, car il ne pose pas la question nécessaire. La dévastation continue tant que connaissance, mission supra-personnelle et action restent séparées. Seule la question appropriée peut guérir le souverain et rouvrir la possibilité de la restauration.

La hache de justice sépare le vrai du faux, le principe du simulacre, la fonction de la parasitose. Elle est destructive car elle coupe les liens qui maintiennent l’homme subordonné à la peur, à la possession et à l’approbation ; elle est constructive car elle rouvre l’espace dans lequel peuvent revenir forme, communauté, responsabilité et destin.

De ce diagnostic découle notre conclusion : notre croisade est, sans périphrase, une guerre totale contre l’Occident. Contre le cancer ploutocratique qui, depuis l’Occident, s’est irradié jusqu’à prétendre coïncider avec le monde entier. L’Occident ne veut pas coexister avec les autres civilisations et pour cela il ne peut être corrigé, réformé ou ramené à mesure : il doit être définitivement annihilé et effacé.

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Il n’y aura jamais de compromis stable entre l’Occident et le monde multipolaire, parce qu’ils répondent à des principes inconciliables. La victoire ne consistera pas à rendre plus douce l’hégémonie occidentale, mais à en briser le monopole et à en fragmenter le souvenir, afin de restituer aux civilisations vérité et justice.

Le Graal est le Centre retrouvé depuis lequel cette guerre doit être menée. Celui qui ne possède pas de Centre finira toujours par utiliser les armes de l’adversaire et par édifier, même après la victoire, un autre fragment d’Occident. Le chevalier entre dans la Terre Désolée pour briser l’enchantement. Son action découle de l’obéissance impersonnelle à l’Ordre Supérieur. La guerre contre l’Occident doit être totale : dirigée vers la destruction des démons de la dissolution et l’édification du nouvel oecumène des civilisations. Aucun pacte avec le désert. Réveiller le Roi et refonder le monde.

Diego Cinquegrana

mercredi, 15 juillet 2026

On ne négocie pas avec Dadjdjal - L’escalade doit être mutuelle

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On ne négocie pas avec Dadjdjal

L’escalade doit être mutuelle

Alexander Douguine

Alexander Douguine explique pourquoi l’escalade doit être mutuelle, sinon les négociations avec l’Occident deviennent un piège.

Comme on pouvait s’y attendre, aucune paix entre l’Iran et les États-Unis n’a jamais vu le jour. Les États-Unis ont repris leurs bombardements sur le territoire iranien. Téhéran a frappé les bases militaires américaines à Bahreïn et a de nouveau fermé le détroit d’Ormuz. Cela n’a pas fonctionné, et cela n’aurait jamais pu fonctionner. On ne forge pas d’accords avec Dadjdjal¹. C’est un principe fondamental de la métaphysique chiite.

Retarder la guerre et maintenir la simple apparence de négociations joue toujours et dans toutes les circonstances en faveur de l’Occident.

En Iran, tout comme dans notre propre guerre russe contre l’Occident, il existe une règle inébranlable: l’escalade doit être réciproque. L’ennemi intensifie, nous intensifions. Ce n’est qu’alors que nous pouvons influencer le processus. Sinon, l’ennemi intensifie unilatéralement, entièrement dans son propre intérêt, tandis que nous nous contentons de réagir de manière passive, en mode « suiveur ». En réalité, ce type d’escalade unilatérale en temps de guerre crée un système de contrôle externe.

Au fait, pourquoi ne brûle-t-on pas de statues de Baal en Russie ? Pourquoi ne soulevons-nous pas une tempête contre les réseaux criminels liés à Epstein ? Pourquoi ne répondons-nous en aucune manière significative à la participation directe des pays occidentaux — les États baltes, la Grande-Bretagne et l’Allemagne — à la guerre contre nous, même si nous en faisons nous-mêmes le rapport ?

L’Iran va à la table des négociations et n’en retire rien. Pour les observateurs extérieurs, cela est évident. Parfois, on voit les choses plus clairement depuis l’extérieur.

D’ailleurs, juste après les premières frappes américaines et israéliennes contre la direction iranienne, les Gardiens de la Révolution (IRGC) ont éliminé une part significative de la sixième colonne. Apparemment, certains subsistent encore. 

Des négociations peuvent avoir lieu, mais on ne doit les mener uniquement dans son propre intérêt et jamais publiquement. Dès qu’elles deviennent ouvertes et publiques, elles se transforment instantanément en une arme d’information que seul l’Occident utilise, et exclusivement à ses propres fins.

C’est pourquoi toute mention de Witkoff, Kushner, ou même Kirill Dmitriev, à un certain moment, devient un coup porté au moral des soldats au front et à l’état d’esprit patriotique du pays. Une seule mention suffit. C’est la même chose avec la diffusion apparemment innocente d’un ancien programme de Vladimir Pozner sur Channel One².

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La même chose se produit avec les Iraniens. Lors des funérailles de l’Imam Khamenei et de sa famille, des malédictions furieuses ont été lancées contre ceux qui négocient avec Dadjdjal : Pezeshkian et Araghchi. Je ne pense pas qu’ils soient personnellement coupables. C’est simplement ainsi que fonctionnent les lois de la guerre de l’information. L’Occident fixe ces règles, et il est le seul à les utiliser de manière unilatérale.

(Traduit du russe)

Notes:

(1) Note du traducteur (NT) : Dadjdjal est le faux messie borgne et l’ultime trompeur dans l’eschatologie islamique. Dans la tradition chiite en particulier, il incarne le mal absolu et la tromperie, rendant toute forme de compromis avec lui impossible.

(2) NT : Douguine fait référence à la rediffusion d’anciens programmes de Vladimir Pozner, journaliste russe bien connu pour ses opinions libérales et pro-occidentales. Même des émissions apparemment inoffensives de ce genre sont vues par de nombreux patriotes comme des instruments subtils de la guerre de l’information, qui minent le moral public et la volonté de résister.

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mardi, 14 juillet 2026

Frédéric II et l’Eurasisme: deux visions de l’empire

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Frédéric II et l’Eurasisme: deux visions de l’empire

Constantin von Hoffmeister

Source: https://www.eurosiberia.net/p/frederick-ii-and-eurasianism

L’histoire revient souvent aux mêmes questions, même lorsqu’elle apporte des réponses différentes. Une époque s’exprime à travers des rois, une autre à travers des philosophes. L’une se dispute châteaux et routes commerciales, une autre technologie, économie et l’équilibre de pouvoir entre continents. Pourtant, sous ces différences apparentes se cache un problème familier: comment de nombreux peuples peuvent-ils vivre sous un même ordre politique sans devenir identiques?

IMG_20260714_185825.jpgLe penseur de la Nouvelle Droite allemande Wolfgang Strauss (1931–2014 - Photo: Wolfgang Strauss et Robert Steuckers lors de l'Université d'été du journal berlinois Junge Freiheit, 1995) trouve une réponse dans la figure de Frédéric II (1194–1250), l’empereur médiéval du Saint-Empire romain germanique qui régnait depuis la Sicile et se tenait au carrefour de l’Europe et de la Méditerranée orientale.

Le philosophe russe Alexandre Douguine (né en 1962) aborde la même question du point de vue de la géopolitique contemporaine à travers sa théorie de l’Eurasisme. Bien que Strauss se tourne vers le monde médiéval tandis que Douguine traite de la géopolitique actuelle, tous deux tentent de comprendre comment l’unité politique peut coexister avec une diversité ethnoculturelle durable. Leurs réponses diffèrent sur des points importants, mais chacun remet en cause des présupposés devenus courants à l’époque moderne.

Strauss présente Frédéric II comme un souverain qu’on ne peut comprendre à travers les catégories du nationalisme ultérieur. Son empire n’était pas conçu pour produire un peuple unique parlant une langue sous une administration uniforme. Au contraire, il rassemblait des Allemands, des Italiens, des Grecs, des Arabes, des Juifs et bien d’autres communautés dont l’histoire précédait de loin son règne. La Sicile elle-même reflétait des siècles d’influence romaine, byzantine, arabe et normande, ce qui faisait d'elle l’une des régions les plus diverses de l’Europe médiévale. Frédéric n’héritait pas d’une page blanche pour créer un nouvel ordre politique ; il héritait de la complexité. Strauss soutient que son accomplissement ne réside pas dans l’effacement de cette complexité, mais dans sa capacité à gouverner à travers elle. La loi, la diplomatie, l’érudition et l’administration devinrent des instruments pour maintenir une structure politique assez large pour contenir de nombreuses traditions sans exiger qu’aucune ne cesse d’exister.

imaadudpges.jpgDouguine part d’un monde façonné par des forces différentes. L’industrialisation, les communications mondiales, les marchés internationaux et les États modernes ont transformé la vie politique au-delà de tout ce qu’on pouvait imaginer au XIIIe siècle. Pourtant, il soutient que sous ces changements, les unités les plus profondes de l’histoire restent les civilisations, plutôt que des individus isolés ou des États seuls.

Les civilisations se développent sur des siècles à travers la religion, la langue, la mémoire collective, la géographie et les institutions héritées. Elles ne peuvent simplement être redessinées selon un modèle universel. De ce point de vue, l’Eurasisme est moins une description géographique qu’une tentative de comprendre comment différents centres civilisationnels coexistent dans le système international. Douguine s’interroge donc sur la possibilité qu’un modèle politique ou culturel unique puisse représenter adéquatement des sociétés ayant des expériences historiques profondément différentes. Son argument porte sur le présent, mais il renvoie à d’anciens débats sur la diversité et l’ordre politique.

Strauss présente l’empire médiéval comme fondamentalement différent de l’État-nation centralisé apparu plusieurs siècles plus tard. L’autorité circulait à travers des loyautés superposées, des coutumes régionales, des privilèges locaux et des institutions impériales, plutôt que par une uniformité administrative complète. Frédéric régnait sur des territoires très différents les uns des autres, qui conservaient souvent leurs propres traditions juridiques. Douguine affirme également que de grands espaces politiques n’ont pas besoin d’effacer les différences historiques des peuples qui les habitent. Bien que les formes institutionnelles qu’il évoque appartiennent au monde moderne, il rejette lui aussi l’idée que la stabilité politique exige une homogénéisation culturelle totale. Dans les deux cas, l’empire apparaît moins comme une machine à produire de la similitude que comme une structure capable, du moins en théorie, de contenir la diversité au sein d’un cadre politique élargi.

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La religion occupe aussi une place centrale dans les deux visions, bien que de manières différentes. Strauss décrit Frédéric comme un souverain exceptionnellement disposé à dialoguer avec le monde islamique par la diplomatie, l’érudition et la négociation. La récupération de Jérusalem lors de la Sixième Croisade, obtenue principalement par traité plutôt que par guerre prolongée, illustre un style politique qui préfère souvent l’accord pragmatique à la confrontation militaire. La cour de Frédéric attirait des savants intéressés par la philosophie, la médecine, l’astronomie et les sciences naturelles issus de plusieurs traditions. Douguine aborde la religion autrement. Plutôt que de se concentrer sur la diplomatie d’un souverain, il considère les traditions religieuses comme des éléments essentiels à la formation historique des civilisations elles-mêmes. Christianisme, islam, bouddhisme, hindouisme et autres traditions deviennent partie de la mémoire historique longue à travers laquelle les civilisations se comprennent.

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La géographie joue également un rôle décisif. Strauss revient sans cesse sur l’importance de la Sicile et de la Méditerranée, où l’Europe, l’Afrique et l’Asie se sont rencontrées par le commerce, la diplomatie et la migration. L’empire de Frédéric occupait une position stratégique liant ces mondes. Idées, biens et personnes traversaient la mer sans cesse, faisant de la Méditerranée moins une ligne de séparation qu’une zone de contact. Douguine élargit considérablement cette perspective géographique. Son analyse s’étend sur l’immense masse continentale eurasienne et considère comment montagnes, plaines, rivières, littoraux et frontières stratégiques influencent le développement politique sur de longues périodes. La géographie, dans les deux récits, n’est jamais seulement un terrain physique : elle façonne les échanges économiques, la stratégie militaire, les interactions culturelles et l’expérience historique. Les idées politiques, suggèrent-ils, émergent en partie des paysages où se développent les civilisations.

Strauss écrit en tant qu’interprète de l’histoire médiévale. Sa préoccupation centrale est de comprendre un empereur extraordinaire dans le monde politique et intellectuel du XIIIe siècle. Les preuves proviennent des chroniques, des réformes juridiques, de la diplomatie et des institutions du Saint-Empire romain et du Royaume de Sicile. Douguine écrit en tant que philosophe politique contemporain, abordant des questions posées par l’ordre international du XXIe siècle. Les exemples historiques servent ses arguments théoriques plus larges, plutôt que d’en constituer le sujet principal. Strauss reconstitue donc un cas historique. Douguine construit une structure philosophique. Cette distinction est importante, car l’explication historique et la théorie politique poursuivent des objectifs différents, même lorsqu’elles examinent des thèmes connexes.

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Une autre différence importante concerne la place de l’individu. Strauss place Frédéric lui-même au centre de son récit. L’intelligence, l’éducation, la curiosité et la capacité administrative de l’empereur aident à expliquer le caractère distinctif de son règne. Sa personnalité devient une force historique en soi. Douguine accorde beaucoup plus d’importance aux civilisations en tant qu’acteurs collectifs. Les dirigeants individuels peuvent influencer les événements, mais ils agissent au sein de communautés historiques dont les identités se sont développées sur des siècles. Ainsi, la force motrice de l’histoire passe des souverains exceptionnels aux formations culturelles durables. Une perspective met en avant la biographie ; l’autre la continuité historique. Ensemble, elles illustrent deux méthodes différentes pour expliquer le changement politique.

La comparaison soulève aussi des questions plus larges sur le sens de l’ordre politique. Les débats modernes supposent souvent que les structures politiques plus larges suppriment inévitablement les identités locales et les remplacent par une uniformité centralisée. Strauss complique cette hypothèse en présentant un empire médiéval qui a préservé une diversité régionale considérable tout en maintenant une autorité générale. Les historiens continuent de débattre de l’efficacité de cet équilibre en pratique, mais l’exemple lui-même remet en cause les récits historiques simplistes. Douguine soutient de même que les grandes formations politiques ne doivent pas effacer les distinctions historiques si elles sont organisées autour de la reconnaissance de la pluralité civilisationnelle, plutôt que d’une homogénéisation culturelle. Que l’on soit d’accord ou non avec l’une ou l’autre interprétation, toutes deux encouragent un nouvel examen de présupposés souvent considérés comme évidents.

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Ainsi, le chemin serpente à travers les royaumes de la mémoire, où les pierres des vieux palais se souviennent encore du pas d’empereurs oubliés, et où les rivières portent les noms de peuples depuis longtemps disparus de la terre. Là, l’aigle tourne au-dessus de la montagne et de la mer, ne voyant ni l’Orient ni l’Occident seuls, mais tout l’horizon sous les cieux tournants. Les trônes s’effondrent, les bannières pâlissent, et les voix des rois se dissipent dans le silence, mais le labeur de chaque génération demeure identique : unir la justice à la force, la sagesse au pouvoir, et de nombreux peuples dans une paix qui ne demande pas l’oubli. Car tout empire fondé uniquement sur l’épée se disperse comme la poussière au vent, mais tout royaume qui honore la mémoire de ses peuples, la mesure de la terre et l’ordre inscrit dans le temps laisse derrière lui une lumière que ni les siècles ni les ruines ne sauraient entièrement éteindre.

mercredi, 08 juillet 2026

La Doctrine de Douguine: une analyse de la multipolarité dans la politique étrangère russe - Garantie de souveraineté ou nouvelle stratégie impériale?

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La Doctrine de Douguine: une analyse de la multipolarité dans la politique étrangère russe

Garantie de souveraineté ou nouvelle stratégie impériale?

Martin Kovac

Source: https://www.facebook.com/martin.kovac.3511

Introduction : Un changement de paradigme (la différence entre l’assimilation par la mondialisation et la diversité multipolaire)

Pour comprendre le conflit géopolitique mondial actuel et le rôle du concept de multipolarité, il est nécessaire de soumettre les récits occidentaux dominants à une analyse critique. Les sciences politiques euro-atlantiques partent souvent du principe que toute grande puissance émergente aspire à l’hégémonie et à l’assimilation complète de ses voisins. Les appels russes à la multipolarité sont donc souvent interprétés par les analystes occidentaux comme un simple écran de fumée masquant une expansion impériale traditionnelle et une quête de domination régionale au détriment des petits États.

Cependant, les racines philosophiques et métapolitiques de ce concept suggèrent une autre interprétation, dans laquelle le point de vue occidental apparaît comme la projection analytique de ses propres schémas de pouvoir. De ce point de vue, le processus de mondialisation mené par le centre euro-atlantique est perçu comme une tentative d’homogénéisation absolue de l’environnement international, d’effacement des frontières et d’unification des cultures et systèmes politiques divers sous la bannière d’une idéologie universelle unique. Pour ce modèle de mondialisation, l’existence de toute identité indépendante et distincte est un obstacle à éliminer, que ce soit par l’exportation d’institutions, la pression économique ou le soutien à des acteurs non étatiques de la société civile.

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La théorie de la multipolarité trace une frontière stricte face à cet universalisme. Un modèle alternatif d’ordre « continental » des relations internationales ne peut, par nature, être fondé sur l’absorption et l’unification. Au contraire, il vise à établir un système structuré qui servirait d’architecture de sécurité pour freiner l’homogénéisation globale. Pour que ce système multipolaire soit fonctionnel et puisse résister aux pressions assimilationnistes de l’universalisme libéral, il doit reposer sur la coexistence de centres de pouvoir distincts, stables et culturellement indépendants (des pôles).

Selon cette logique, une grande puissance qui construit un ordre multipolaire ne cherche pas à détruire les États souverains, à condition que ces États constituent des unités politiques cohérentes et fonctionnelles. Au contraire, il est dans son intérêt stratégique de protéger de tels acteurs indépendants (même s’ils sont de petite taille) et de coopérer avec eux.

L’existence de centres de pouvoir diversifiés légitime empiriquement le système multipolaire lui-même et démontre que le projet de mondialisation unipolaire peut être stoppé. Alors que le modèle occidental vise l’intégration dans un cadre mondial unifié, la vision multipolaire privilégie un système de relations internationales basé sur une démarcation claire et le respect des différences civilisationnelles. Le texte qui suit examinera donc l’hypothèse selon laquelle la multipolarité pourrait, paradoxalement, représenter une authentique garantie de survie politique pour les petits États dotés d’une forte identité culturelle.

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Fondements théoriques d’un modèle alternatif de grande puissance (Hégémon protecteur vs. puissance assimilationniste)

Pour comprendre pourquoi le concept multipolaire peut offrir une garantie de sécurité aux petits États-nations, il est essentiel de distinguer, sur le plan théorique, l’approche hégémonique occidentale du concept de grande puissance eurasienne traditionnelle. Il s’agit de deux modèles structurellement distincts d’organisation de l’arène internationale.

Définition d’une grande puissance traditionnelle : parapluie sécuritaire versus intégration systémique

L’influence euro-atlantique est souvent définie, dans les textes métapolitiques étudiés, comme assimilatrice et prédatrice. En étendant ses institutions, elle transforme économiquement et idéologiquement les territoires subordonnés, conditionnant la coopération à l’adoption de ses propres normes sociales, de sa conception des droits humains et du marché global. Ce système n’insiste pas sur la souveraineté des frontières, mais vise plutôt à créer un espace mondial unifié où les identités locales s’effacent progressivement au profit d’une culture politique et économique homogène.

En revanche, le modèle conservateur du pouvoir (rappelant historiquement les arrangements impériaux euro-asiatiques) ne requiert pas, en théorie, l’assimilation interne des acteurs subordonnés ou alliés. Il fonctionne avant tout comme un parapluie géopolitique et militaire, garantissant sécurité et stabilité externes. Au sein de cette sphère d’influence, la grande puissance tolère et préserve les particularités politiques et culturelles locales des États individuels. Elle n’exige pas d’uniformité normative ni le même régime politique interne ; elle demande seulement une loyauté stratégique envers une architecture de sécurité commune qui empêche l’expansion des influences externes (occidentales). Alors que le modèle libéral vise des valeurs universelles, ce modèle est fondé sur la préservation pragmatique de la diversité.

La multipolarité comme rejet de l’universalisme

Ce cadre théorique donne naissance à un impératif logique fondamental : si la Russie, en tant que principal initiateur d’un ordre multipolaire, tentait d’exporter un modèle purement « russe » et d’assimiler de force les nations voisines, elle commettrait une erreur stratégique et une contradiction systémique. En cherchant à imposer un universalisme local, elle se transformerait en ce même type d’hégémon unipolaire contre lequel elle se définit d’abord. Elle deviendrait, de fait, un acteur occidental sur la scène orientale.

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Du point de vue de cette doctrine, donc, toute potentielle expansion de puissance ou politique assertive dans le voisinage ne poursuit pas un but assimilationniste. Elle est plutôt interprétée comme une nécessité sécuritaire et un effort géopolitique pour écarter l’influence des institutions occidentales de son voisinage immédiat. L’espace libéré par le retrait de l’influence occidentale ne doit pas être mécaniquement russifié, mais doit servir de zone stable pour la formation de systèmes locaux souverains et culturellement indépendants. Une superpuissance prônant la multipolarité a donc, de manière systémique et structurelle, besoin de voir émerger hors de ses frontières des États indépendants et enracinés culturellement (des pôles). Chaque État souverain qui parvient à résister à l’intégration occidentale représente un succès stratégique pour ce modèle, car il démontre la fonctionnalité et la raison d’être d’une opposition internationale partagée à l’unipolarité.

L’immunité d’un acteur pleinement constitué (Pourquoi les petits États peuvent être en sécurité dans un ordre multipolaire)

Le récit euro-atlantique et la science politique dominante insistent souvent sur la menace qu’une puissance prônant la multipolarité (dans le contexte géopolitique actuel, principalement la Fédération de Russie) chercherait nécessairement à absorber ses petits voisins. Or, du point de vue de la doctrine de la multipolarité étudiée ici, cette inquiétude n’est justifiée que dans le cas d’États qui manquent de cohésion interne et de résilience. Si un petit État-nation possède une forte identité politique et une cohésion stratégique, la dynamique des rapports de force change fondamentalement.

La cohésion institutionnelle comme bouclier stratégique

Pour les besoins de cette analyse, il est essentiel de définir précisément ce qui constitue un « pôle pleinement constitué » dans le cadre multipolaire. Il ne s’agit pas simplement de l’existence formelle d’un appareil d’État, de symboles nationaux ou de frontières administratives. C’est une entité dotée d’une identité culturelle profondément enracinée, soutenue par une tradition historique clairement définie, des fondations de valeurs solides et un consensus sociétal qui rejette a priori toute assimilation par des influences unificatrices extérieures.

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Les sources en science politique et en philosophie qui analysent cette question soulignent que l’universalisme libéral parvient à assimiler d’autres États principalement en affaiblissant leurs récits historiques traditionnels et en les remplaçant par une norme globale. À l’inverse, un État doté d’un haut degré de résilience interne aux valeurs résiste naturellement à cette assimilation. Si un État souverain possède une forte légitimité interne et une réelle gravité politique, une puissance continentale ne peut l’absorber par la force sans s’exposer à des coûts stratégiques disproportionnés et à une contradiction avec sa propre doctrine géopolitique.

D’un point de vue pragmatique, le seul choix rationnel pour une grande puissance est donc de respecter cette souveraineté et de forger une alliance stable et mutuellement bénéfique.

Les petits acteurs comme élément essentiel de l’architecture multipolaire

Une question logique se pose quant à la manière dont le centre même de l’influence eurasienne perçoit ces petits États souverains, culturellement résilients et politiquement cohérents. Les concepts théoriques étudiés suggèrent qu’ils ne sont ni considérés comme une menace, ni comme un objectif de puissance non résolu à éliminer. Au contraire, un acteur pleinement souverain est traité avec respect et son existence est accueillie favorablement.

Dans une perspective multipolaire, un tel État-nation représente un partenaire inestimable dans l’opposition défensive à l’homogénéisation globale. Ces États fonctionnent comme des bastions stratégiques et des facteurs de stabilité dans des régions où les influences assimilationnistes de l’universalisme occidental sont contrées. Du point de vue des relations internationales, la promotion d’un ordre multipolaire requiert même directement que de tels centres de pouvoir indépendants et robustes existent réellement au sein du système international.

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Leur simple existence constitue en réalité la preuve la plus tangible et la plus concrète de la viabilité et de la validité de tout le concept théorique de la multipolarité. Si l’hégémon continental absorbait tous les petits États voisins par la force, il donnerait raison à ses critiques occidentaux et perdrait sa légitimité mondiale. À l’inverse, la préservation d’États indépendants et culturellement sûrs d’eux envoie un signal clair à la communauté internationale: l’ordre multipolaire n’est pas un instrument d’assimilation (le fameux «mixeur»), mais une structure coopérative qui respecte la diversité. Un acteur pleinement souverain est ainsi un atout géopolitique très précieux pour la puissance eurasienne, dont la destruction signifierait l’effondrement même du fondement théorique et moral de l’ordre international proposé.

Le phénomène des « coquilles vides » (Causes de la perte de souveraineté et de l’absorption des États dans le système international)

Du point de vue de la science politique euro-atlantique et de la critique libérale, une question légitime revient souvent: si la superpuissance eurasienne conservatrice est, en théorie, garante de l’ordre multipolaire et protectrice de la diversité, pourquoi constate-t-on dans la réalité géopolitique des absorptions de pouvoir ou des destructions militaires de petits États voisins? Pour répondre à cette question, il faut comprendre que la doctrine multipolaire protège et garantit théoriquement uniquement la sécurité des «pôles» de pouvoir véritablement souverains. Elle ne garantit pas la sécurité de territoires géographiques ou d’unités administratives formelles privées de cohésion interne et de vitalité politique.

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Perte de cohésion interne et apparition d’un vide géopolitique

Dans cette perspective théorique, l’État-nation se définit non seulement par son territoire et son appareil institutionnel, mais avant tout par sa substance culturelle, historique et axiologique. Si les élites politiques d’un petit État abandonnent leur propre tradition historique et adoptent sans discernement l’agenda universaliste du centre mondial (incluant la sécularisation, la domination des organisations non étatiques et l’érosion de l’identité nationale traditionnelle), ce sont les fondements mêmes de l’État qui sont déconstruits. Dans la terminologie des relations internationales, l’État perd sa « gravité » géopolitique et sa légitimité interne.

Du point de vue de la théorie multipolaire, un tel État cesse de fonctionner comme un acteur de puissance indépendant ou comme un pôle. Il se transforme alors en une coquille institutionnelle vide, générant ainsi un dangereux vide de pouvoir sur la scène internationale.

Le mécanisme de l’assimilation et de la transformation sur un territoire proxy

Au moment où un État perd sa cohésion stratégique et axiologique pour devenir une coquille vide, la porte s’ouvre à une pénétration rapide par les structures euro-atlantiques. Cette assimilation par le centre global s’effectue souvent par des moyens non militaires – par le contrôle de la sphère informationnelle, l’influence sur la représentation politique et l’implication des entreprises transnationales et des mécanismes technologiques.

Un acteur autrefois souverain devient alors une cible proxy (un « territoire proxy ») et une base avancée du libéralisme global. Pour une superpuissance eurasienne voisine, un tel territoire cesse de représenter une entité nationale indépendante ; il devient un tremplin pleinement colonisé à partir duquel les intérêts de puissance d’un hégémon étranger sont projetés directement contre l’architecture sécuritaire du bloc multipolaire.

Intervention préventive et sécurisation de la périphérie

Ce processus modifie fondamentalement la façon dont une grande puissance considère la possibilité d’une intervention militaire sur le territoire de son voisin. Si une intervention a lieu et que la souveraineté de cet acteur est anéantie, la théorie multipolaire n’interprète pas cela comme une agression non provoquée contre une nation distincte et souveraine. Cette intervention ne détruit pas un pôle indépendant, puisque celui-ci avait déjà cessé d’exister, ayant été assimilé de l’intérieur par la pénétration des valeurs occidentales portées par le centre occidental.

Dans ce contexte, l’action géopolitique ou militaire d’une grande puissance est comprise comme une mesure radicale de sécurité (ou, le cas échéant, préventive ou « sanitaire »). Il s’agit d’une tentative d’éliminer une influence assimilatrice extérieure qui, via un acteur proxy affaibli, s’est dangereusement approchée des intérêts vitaux du centre conservateur.

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Selon cette logique analytique, la perte de souveraineté et l’absorption par une puissance hégémonique menacent donc principalement les États qui renoncent volontairement à leur indépendance, se dépouillent de leur substance identitaire et laissent leur propre territoire se transformer en instrument de projection de la puissance étrangère.

La région d’Europe centrale en tant qu’acteur souverain (Cas de la République tchèque)

Arrêter l’érosion interne de la souveraineté et restaurer un centre indépendant

Le discours médiatique et politique euro-atlantique présente souvent les petits États, tels que la République tchèque, face à une équation de puissance fatale: l’insuffisance de leur taille géopolitique rendrait impossible leur pleine autonomie et imposerait l’intégration inconditionnelle aux structures occidentales; sinon, ils courraient un risque imminent d’absorption par un impérialisme oriental. Or, du point de vue de la théorie de la multipolarité analysée, ce récit dominant apparaît comme fondamentalement trompeur et paralysant pour la réflexion en politique étrangère. De plus, il s’agit, dans ses conséquences, d’une thèse qui conduit directement les petites nations et les États à l’auto-destruction politique et à la perte de leur véritable souveraineté.

Intégration asymétrique et assimilation invisible

Alors que la science politique occidentale met constamment en avant la menace d’une hypothétique absorption extérieure de l’Est, elle ignore souvent complètement le processus structurel d’érosion de la souveraineté qui se déroule déjà de l’intérieur.

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Le centre libéral global (historiquement qualifié de puissance maritime) ne s’appuie pas sur la force militaire pour son expansion principale, mais sur l’influence sophistiquée des entreprises transnationales, des ONG, des plateformes technologiques et des pressions normatives et uniformisatrices. L’objectif spécifique de ce modèle est de transformer l’État-nation et ses institutions sociales traditionnelles en simples entités administratives ou associatives soumises à des standards globaux. Une fois ce processus d’assimilation achevé, l’État-nation cesse d’exister en tant qu’entité politique indépendante, ne laissant derrière lui qu’un territoire proxy vidé de sa substance, servant de périphérie au bloc occidental.

Restaurer l’autonomie stratégique et le réalisme politique

Le point de départ théorique logique et la seule garantie rationnelle contre cette assimilation progressive – et, en même temps, la protection contre une absorption militaire potentielle venue de l’Est – est la constitution de l’État en tant qu’acteur de puissance incontestable et doté de cohésion interne. La localisation géographique de l’Europe centrale lui confère un certain potentiel défensif naturel.

Ce potentiel doit toutefois être renforcé par le rétablissement d’une forte continuité historique, d’une identité partagée et d’un réalisme politique souverain, enraciné dans les propres traditions historiques du pays. Les représentants de l’État doivent proclamer clairement que leur territoire n’est pas un espace malléable et uniformisable, mais une entité dotée d’une légitimité historique inaliénable et d’intérêts clairement définis.

Au moment où un tel État rejette l’agenda de dissolution internationale inconditionnelle et se définit comme un acteur cohésif et fonctionnel, fondé sur des valeurs étatiques traditionnelles, il modifie radicalement son statut géopolitique. Il cesse d’être une « coquille vide » ou un simple avant-poste des intérêts étrangers.

Du point de vue d’une grande puissance eurasienne, un tel État d’Europe centrale se transforme en l’acteur indépendant et respecté évoqué dans le second chapitre.

Pour cette raison, une politique conservatrice multipolaire n’a aucune raison objective ou rationnelle d’assimiler ou d’éliminer un tel État. Au contraire, l’existence d’un tel acteur fournit au centre de puissance eurasien la preuve empirique de la validité de la doctrine multipolaire elle-même et confirme que la défense contre les efforts d’assimilation de l’unipolarité globale est possible. L’État devient ainsi un partenaire sécuritaire respecté au sein du système international, remplissant un rôle stabilisateur irremplaçable.

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Conclusion : L’ordre international multipolaire comme garantie de survie

Le conflit géopolitique fondamental de notre époque a atteint une phase critique, à partir de laquelle il est possible de dégager une synthèse analytique claire des arguments présentés.

L’universalisme occidental cherche à imposer au système international une forme d’unité globale fortement homogénéisée. Son ambition ultime est l’unification d’entités civilisationnelles, de nations et de traditions diverses au sein d’une structure contrôlée à l’échelle mondiale, gouvernée par des algorithmes normatifs et technologiques centralisés. Dans un système conçu de cette manière, les petits États-nations sont les premiers menacés, car ils perdent immédiatement leur identité et succombent aux premières vagues de l’assimilation structurelle.

À l’inverse, le concept de multipolarité et la géopolitique continentale alternative poursuivent également la stabilité internationale, mais sur la base du maintien de la diversité de centres souverains et indépendants. Théoriquement, ce modèle ne représente pas une forme cachée d’expansion néocoloniale, mais bien la construction d’une architecture sécuritaire défensive dans laquelle chaque État-nation constitue un élément distinct, solide et indispensable à la stabilité globale du système international.

Pour les petits États – en particulier en Europe centrale – le débat sur la multipolarité n’est donc pas un simple concept académique abstrait. Il s’agit d’un véritable enjeu historique et politique, qui déterminera la préservation même de leur essence et de leur souveraineté. La seule stratégie de sécurité efficace pour les petits acteurs consiste à renforcer leur résilience interne, à rejeter la dissolution progressive des fonctions étatiques et à se constituer en entités politiques fortes et intransigeantes, servant de piliers stabilisateurs dans la région. Tandis que l’unipolarité offre aux petits États une dissolution institutionnelle de facto, la multipolarité, du point de vue théorique, leur propose un cadre de légitimation et de préservation de leur propre souveraineté étatique.

jeudi, 25 juin 2026

La mort comme éveil - L’autre monde est ici

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La mort comme éveil

L’autre monde est ici

Alexander Douguine

Alexander Douguine sur la dimension spirituelle de la réalité.

L’autre monde n’est pas quelque chose de totalement séparé, comme une autre planète ou un autre univers, mais une dimension différente de notre monde. Ou, plus précisément : notre monde terrestre n’est qu’une coupe transversale, un horizon de l’existence pleine et tridimensionnelle. Tout dépend de nos priorités.

Si nous considérons le monde corporel et sensoriel comme absolu et comme la seule réalité véritable, nous nous coupons des autres dimensions, de l’esprit, et du royaume dans lequel nous entrons après la mort. Ce qui commence après la mort est déjà présent ici et maintenant, au cours de cette vie. Nous ne le remarquons simplement pas.

Au moment de la mort, nous devenons capables, pour la première fois, de voir la réalité telle qu’elle est vraiment. La mort est un éveil, une résurrection — non pas une fin, mais un commencement.

Plus il y a de matérialité, moins il y a d’esprit. Cependant, ce n’est qu’une question de perspective. Ce n’est pas la matérialité qui est puissante ; ce sont nos yeux spirituels qui deviennent simplement faibles et aveugles. La transfiguration du monde est avant tout la transfiguration de notre regard.

Le but est de voir l’Autre dans ce monde, dans ce qui est donné. Il ne s’agit pas de fuir d’ici vers “là-bas”. “Là-bas” est ici. La vie du siècle à venir perce déjà à travers la vie de ce siècle présent. Sous l’enfer et la monotonie de la vie quotidienne se trouve un paradis pleinement présent. Notre tâche est de le reconnaître et de changer notre relation au monde.

La matière en elle-même n’est pas mauvaise. Cependant, le matérialisme est mauvais, un péché, un crime spirituel et la ruine de l’âme. Même la matière a besoin de clés spirituelles. Le corps n’est pas mauvais. Le Christ Lui-même, notre vrai Dieu, a pris un corps humain. Ainsi, dans son essence même, le corps aussi est spirituel.

19:51 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : alexandre douguine, mort, philosophie | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

dimanche, 14 juin 2026

L’approche civilisationnelle: le seul paradigme possible pour la Russie

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L’approche civilisationnelle: le seul paradigme possible pour la Russie

Par Alexandre Douguine

Nous ne luttons pas seulement contre l’Occident, nous luttons contre l’Occident moderne (et postmoderne), contre un Occident qui, déjà au XIe siècle, s’est écarté de notre voie chrétienne commune et avançait, cherchant à atteindre la fin des ténèbres, toujours plus loin vers le crépuscule extérieur.

Les conditions métaphysiques d'une trêve éventuelle sont les suivantes :

- soit l’Occident, tout en restant moderne (et postmoderne), tel qu’il veut être et tel qu’il est, nous laisserait en paix (ce qui est d'emblée exclu, car c’est impossible, personne là-bas ne l’envisage ne serait-ce qu’un instant: Satan ne s’arrête pas);

- soit l’Occident change radicalement de direction et, suivant la voie de l’Éternel Retour, fait un retour décisif EN ARRIÈRE, vers ses propres racines (chrétiennes, gréco-romaines), qui sont communes aux nôtres (simplement, l’Occident s’en est beaucoup éloigné et nous non), ce qui est très improbable, mais pas impossible en théorie (car Nietzsche, Husserl, Spengler, Heidegger, Guénon, Evola – cela, c’est l’Occident, mais le bon, le sensé, celui qui n’est pas obsédé par le progrès, le libéralisme et les perversions).

Nous avons lancé un cours intensif d’«Occidentologie», ici à Moscou. Nous avons terminé la rédaction du manuel, qui sera publié prochainement; nous avons réalisé des essais pilotes, collecté des avis et donné les premiers cours d’essai à des adultes et à des enfants. Selon l’opinion générale (certains ne sont pas d’accord, mais c’est très bien), l’«occidentologie» est exactement ce dont tout le monde a besoin aujourd’hui. Le très estimé recteur de la RGGU, Andreï Viktorovitch Loginov, a justement fait remarquer il y a quelques jours, lors de l’inauguration de notre programme de formation continue: mais que faisions-nous à l’époque soviétique, sinon de l’«occidentologie»? À l’époque, cela s’appelait «critique de la philosophie bourgeoise».

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Mais cela ne concerne pas que l’idéologie officielle. N’était-ce pas déjà de l’occidentologie que les enseignements des slavophiles et des sophiologues, des eurasistes et des cosmistes, de Florenski et Rozanov (icône et portrait, ci-dessus), de tout l’Âge d’Argent en général? N’était-ce pas de l’«occidentologie» que les idées de Zinoviev et Soljenitsyne, de Meyer et Bakhtine, de Khoroujiy et Chafarevitch, de Foudel et Lossiev, de Lifchitz et Ilienkov, de Bibikhine et Batichtchev, de Gachev et Goricheva? Tous nos penseurs, tant les officiels (qui, bien sûr, ne sont pas tout à fait des penseurs) que les non officiels (parmi lesquels il y avait de véritables esprits)? Ils étaient tous patriotes, pour la plupart (presque toujours) chrétiens orthodoxes, au minimum idéalistes, mystiques, sophiologues, slavophiles… Et tous portaient un vif intérêt à l’Occident. Mais lequel exactement? Et comment s’y intéressaient-ils? Dans quel but?

Tout cela sera clarifié dans notre cours d’«occidentologie», ainsi que dans le nouveau grand projet «Philosophie du Monde», dont j’espère, avec l’aide de Dieu, terminer l’élaboration cet été. «Occidentologie», «État-civilisation» et les quatre volumineux tomes de la «Philosophie du Monde»: voici notre œuvre, notre front philosophique, qui avance (non sans difficultés, mais en pleine guerre et avec la guerre) vers la victoire de la pensée russe et de l’esprit russe.

Quelques mots importants sur l’approche civilisationnelle. Nous avons désormais obtenu que l’approche civilisationnelle soit prise au sérieux, et sans les déviations d’autrefois. Il y a une nuance. On a persuadé tout le monde de la reconnaître précisément comme une approche. Autrement dit, on dit qu’il est désormais possible de considérer qu’il existe des civilisations au pluriel, différentes, originales, qui font ce qu’elles veulent dans le cours de leur production (de choses et de significations). C’est une approche que l’on autorise maintenant.

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Mais réfléchissons: comment serait TOUTE AUTRE approche ?

Et ici se révèle ce qu’il y a de plus intéressant: toute approche non civilisationnelle, c’est la croyance en l’universalité et l’obligation, la normativité de la voie occidentale du développement, autrement dit, un serment d’allégeance à la vision occidentale du monde. En Occident, le libéralisme règne aujourd’hui sûrement et même de façon totalitaire (le capitalisme bourgeois dans sa version postmoderne – d’où l’interdiction des LGBT, des migrants, etc., dans la Fédération de Russie), et donc, l’approche non civilisationnelle aujourd’hui est synonyme d’acceptation de l’hégémonie de l’Occident et, dans la situation actuelle, du libéralisme. Nous sommes en guerre avec l’Occident dans la Grande Guerre Patriotique, donc l’approche non civilisationnelle n’est rien d’autre que la cinquième colonne des ennemis dans la guerre cognitive pour la conscience sociale des Russes.

Bien sûr, il reste le marxisme classique, qui est lui aussi «non civilisationnel» (avec sa théorie du changement des formations économiques de l’humanité, comme en Occident), mais cela ne fait qu’entraver la voie et alimente le moulin des libéraux. Ainsi, Marx lui-même se montrait solidaire de la bourgeoisie aux étapes où celle-ci renversait le christianisme, les ordres traditionnel et les valeurs de la Tradition. Et plus tard, pensait Marx, nous nous débarrasserions aussi d’eux. Nous savons comment tout cela s’est terminé. Nous avons renversé, il semblait que tout commençait à bien marcher (grâce à la grandeur du peuple russe et au pouvoir central fort, essentiellement impérial, de Staline), puis, soudain, de nouveau l’accumulation primitive du capital, les années 1990, le capitalisme sauvage, les adeptes de ce capitalisme qui arboraient des vestes de couleur framboise, les bandits, les tueurs à gages et les agents de la CIA au gouvernement de la Fédération de Russie.

Ainsi, la relativisation de l’approche civilisationnelle est:

- soit une tentative d’apologie du libéralisme globaliste totalitaire (ce qui est presque toujours le cas); c’est-à-dire une opération à grande échelle des services secrets occidentaux pour mener une guerre cognitive — nos humanistes sont passés, en 30 ans, par toutes les étapes du recrutement systématique: bourses, conférences, offres impossibles à refuser, indices de citation, réformes éducatives, etc.;

- soit du marxisme inerte, la douleur fantôme d’une idéologie chimérique à moitié disparue.

Dans le premier cas, on frôle l’espionnage direct; on le voit dans le cas des agents étrangers Sineokaya et Shulman. Ici, tout est clair. Le libéral est un ennemi du peuple, presque un terroriste potentiel.

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Dans le second cas, ce sont les hallucinations des générations les plus âgées, qu’il faut tolérer, mais qu’il ne faut pas prendre au sérieux. Si, au contraire, le marxisme se renouvelle, il s’agirait probablement d’espionnage, et il faudrait alors chercher un «curateur» étranger.

C’est pourquoi la perspective civilisationnelle n’est pas une approche parmi d’autres, mais le seul paradigme possible, si la Russie est bel et bien un État-civilisation, et si Poutine et le pouvoir affirment que c’est très exactement une civilisation. Par conséquent, il faut chercher le pluralisme non pas en dehors du paradigme civilisationnel, mais en son sein. Et c’est très important: il y a de la place pour la droite et la gauche, mais pour une droite civilisationnelle (russe, eurasienne) et une gauche civilisationnelle (russe, eurasienne). En général, pour tous. Mais à l’intérieur du paradigme. Hors de lui, ce n’est que ténèbres. Un crépuscule extérieur. Il ne faut pas s’y aventurer, car le mal y rôde.

samedi, 13 juin 2026

Le Forum de Saint-Pétersbourg et la guerre de la Russie avec l’Europe - L’État-civilisation, la multipolarité et la nouvelle réalité mondiale

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Le Forum de Saint-Pétersbourg et la guerre de la Russie avec l’Europe

L’État-civilisation, la multipolarité et la nouvelle réalité mondiale

Alexandre Douguine

Alexandre Douguine livre ici son analyse incisive de l’affrontement global actuel, du sens de la Russie comme « État-civilisation » et des évolutions profondes qui s’opèrent dans la société russe et dans la pensée de ses élites.

Entretien avec Alexandre Douguine dans l’émission Eskalation sur Sputnik TV

Alexander_Stubb_-_2024_(73516)_(cropped).jpgAnimateur : Le président finlandais Alexander Stubb (photo) espère élargir sensiblement l’Union européenne à 40 pays. Le chiffre de 13 nouveaux membres qu’il souhaite intégrer est assez symbolique. Dites-nous, pourquoi la Finlande – en la personne de Stubb – a-t-elle besoin de cela maintenant, et pourquoi l’Union européenne en aurait-elle besoin? Un tel élargissement massif implique pourtant de nombreux facteurs – économiques, idéologiques, et d’autres encore. Quel est le calcul derrière tout cela à ce moment précis?

Alexandre Douguine : Je ne pense pas que l’Union européenne ait besoin de ces pays supplémentaires d’un point de vue purement économique. Ce dont il est vraiment question, c’est que de telles déclarations – et même les mesures politiques concrètes qui ouvrent la voie à l’adhésion de nouveaux pays à l’UE – s’inscrivent dans une nouvelle vague de la guerre menée par l’Occident contre la Russie.

32176041961.jpgVous savez, il existe une discipline appelée géopolitique. Je l’étudie, la développe et la promeus depuis de nombreuses décennies, depuis la fin des années 1980, à une époque où presque personne ne s’y intéressait et où le terme lui-même était à peine connu. Cette discipline a été introduite dans le champ universitaire par les Britanniques, en particulier Halford J. Mackinder. Au fond, elle décrivait la stratégie de domination mondiale anglo-saxonne. Mais, naturellement, puisqu’ils décrivaient le monde selon leur vision, il était logique que ceux placés en position d’objet – soit l’ennemi des Anglo-Saxons – développent une géopolitique alternative. Une géopolitique qui ne se fonde pas sur les intérêts de la « civilisation de la mer », représentée par les Anglo-Saxons – la civilisation du capitalisme, du commerce, et de la marchandisation – mais sur la « civilisation de la terre », que ces mêmes Anglo-Saxons qualifiaient de civilisation de l’héroïsme, des valeurs conservatrices et traditionnelles.

31449573185.jpgNos Eurasistes ont esquissé les premiers contours, et à partir des années 1980, j’ai développé cette géopolitique alternative. Elle obéit, dans le fond, aux mêmes règles, lois et schémas – mais vus depuis le continent, depuis l’Eurasie, depuis la Russie, depuis le « Heartland ».

Si l’on applique ce prisme géopolitique, on observe ceci: dans la lutte entre la mer et la terre, la question décisive est le contrôle de l’Europe en tant que zone littorale – le fameux Rimland. Du point de vue des Anglo-Saxons, des atlantistes, des partisans de l’OTAN (c’est-à-dire de l’atlantisme), il s’agit d’étendre leur zone d’influence aux dépens de la civilisation de la terre – donc de la Russie.

L’effondrement du Pacte de Varsovie a été un coup fondamental porté à notre première ligne de défense. Ces territoires étaient contrôlés par nous à la suite de la Grande Guerre patriotique. Ils nous ont été retirés, alors qu’ils nous revenaient géopolitiquement. Cela s’est produit en 1989, après l’effondrement programmé du Pacte de Varsovie, et on nous a même persuadés que c’était la bonne chose à faire.

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La vague suivante fut la séparation des pays post-soviétiques, historiquement parties d’un même État. Ce fut un autre grand succès pour la civilisation de la mer – pour nos adversaires. Aujourd’hui, le conflit en Ukraine a ouvert la troisième étape de leur expansion. Nous avons tenté de garder l’Ukraine dans notre sphère d’influence, car il s’agit de notre peuple, de nos valeurs, de notre civilisation, de notre Monde russe. En réponse, nous avons reçu un coup massif de l’Occident collectif. Et désormais, l’Occident cherche à étendre encore son influence sur ces territoires post-soviétiques, en les amenant à rejoindre l’Union européenne – et en réalité, l’OTAN. Il s’agit, en substance, de la troisième vague de la Grande Guerre des continents.

Animateur : Je vous interromps un instant. Il y a un autre détail intéressant: le Canada figure aussi sur cette liste. Que fait l’Union européenne sur un autre continent? Et l’inclusion du Canada ne serait guère vue d’un bon œil par les États-Unis. Alexandre Guelievitch, êtes-vous toujours avec nous? Dites-nous, pourquoi le Canada figure-t-il sur la liste d’élargissement proposée par Stubb?

Alexandre Douguine : Je pense qu’il s’agit là d’un coup destiné à Trump. Trump s’écarte en effet de cette ligne atlantiste, mondialiste, libérale. Il tente de rétablir un monde unipolaire – toujours anglo-saxon, mais centré sur les États-Unis et non sur une gouvernance mondiale. Autrement dit, Trump voit le gouvernement mondial comme son propre gouvernement – un gouvernement purement américain. Cela le met en opposition avec les dirigeants libéraux et mondialistes de l’Union européenne et du Canada, qui ont leur propre vision.

C’est justement ce camp libéral-mondialiste qui a déclenché le conflit avec nous en Ukraine. À ce moment-là, c’est un mondialiste et libéral – Biden – qui était à la Maison-Blanche, et les dirigeants des États européens étaient du même bord. Ils ont lancé cette guerre contre nous. Trump, donc, voit les choses autrement… Mais il poursuit ce conflit car il l’a hérité de ses adversaires idéologiques.

Le Canada a été ajouté à la liste justement pour montrer à Trump qu’il existe dans le monde occidental une structure de pouvoir oligarchique globale – le « deep state » international – et non pas son projet individualiste (et, avec Netanyahou, assez aventureux). On essaie de ramener l’Amérique de Trump dans ce cadre. Le Canada, en somme, est une gifle pour Trump, un signal qu’il devra abandonner son impérialisme américain direct et brutal et revenir à l’agenda mondialiste – devenir « aussi européen », faire partie de l’Union européenne. En principe, inviter le Canada dans l’UE est une attaque contre Trump, destinée à le forcer à revenir dans le giron mondialiste.

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Je pense que leurs querelles internes ne sont pas si fondamentales, même si elles pourraient s’aggraver selon les circonstances. Pour l’instant, c’est surtout du trolling. Mais le projet d’admettre l’Ukraine, la Moldavie, l’Arménie, éventuellement la Géorgie, l’Azerbaïdjan ou même la Biélorussie (ce qui est évidemment impossible sous Loukachenko, mais de telles idées circulent) – cela, c’est différent. C’est le Grand Jeu géopolitique, vieux de plusieurs siècles. C’est le code géopolitique. Ce ne sont pas de simples déclarations extravagantes de politiciens. Quelle influence réelle a la Finlande? Elle n'en a guère. Et pourtant, je prends cela au sérieux. Ces signaux révèlent des tendances géopolitiques profondes, plus fortes que les idéologies, l’économie, le business, la technologie ou les structures politiques. Les systèmes politiques, les dirigeants et les idéologies passent, mais la géopolitique demeure. Ses lois fondamentales – la façon dont les États sont enracinés dans l’espace – ne changent pas.

Il faut donc prendre ces signaux au sérieux. L’Occident montre clairement son intention de mener la guerre contre nous jusqu’à notre défaite stratégique, notre démembrement, notre effondrement ou notre désintégration interne par l'action de mouvements de protestation. Dit autrement, l’Occident combat déjà contre nous à visage découvert, sans aucune retenue. Nous devons l’admettre et, selon moi, nous préparer à une grande guerre, sérieuse et difficile, contre l’ensemble de l’Occident collectif – sans faire d’exception même pour l’Amérique, car Trump n’est qu’un épisode temporaire.

Animateur : Par ailleurs, rejoindre l’Union européenne, au-delà de tout avantage économique, comporte un risque civilisationnel très sérieux pour les États-nations. Cela implique d'accepter sans broncher tout ce que nous considérons ici comme extrémiste et qui est, à ce titre, interdit, ainsi qu’une politique migratoire totalement différente. Les élites dirigeantes n’en tiennent-elles vraiment pas compte? Pourquoi tant d’États – pas seulement ceux de la liste de Stubb, mais beaucoup d’autres – le savent très bien et se précipitent pourtant pour adhérer? Pourquoi cela se produit-il?

Alexandre Douguine : La réalité, c’est que les libéraux utilisent le nationalisme comme instrument. Il n’y a aucun doute sur qui contrôle qui. Le nationalisme – et même le nazisme – est un instrument artificiel dans les mains des libéraux. Ils le cultivent et permettent à une entité naine, un État raté, de croire à sa grandeur, à sa souveraineté, à son indépendance – pour qu’il puisse se détacher de l’influence de la Russie ou d’autres pôles émergents du monde multipolaire.

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Au départ, on présente les choses ainsi: «Vous serez tous nationalistes, souverains, vous pourrez tout avoir à votre guise». C’est nécessaire pour rompre radicalement avec notre influence, sous la bannière de la souveraineté et du nationalisme – loin de nous, de la Chine, de l’Inde. Tout État-civilisation, tout pôle indépendant, est une menace pour les mondialistes. Mais ensuite, les dirigeants prétendument nationalistes, champions de la souveraineté, deviennent soudain de simples gestionnaires au sein de l’Occident global. Toutes leurs revendications de souveraineté s’évaporent aussitôt. Ils s’alignent sur l’agenda mondialiste, et leurs rêves d’indépendance réelle s’évanouissent.

Cela vaut aussi, d’ailleurs, pour de nombreux pays déjà membres de l’UE. Regardez Giorgia Meloni. Elle se présentait à l’origine comme une figure d’extrême droite. Son parti, « Fratelli d’Italia », vainqueur des élections, s’affichait très radical. Et soudain, elle est devenue une exécutante docile des politiques de Kaja Kallas, d'Ursula von der Leyen et de Klaus Schwab. Autrement dit, elle soutient pleinement les démarches les plus anti-nationales et anti-souverainistes de l’UE, bien qu’elle soit arrivée au pouvoir avec des slogans sur la restauration de la souveraineté. Mais cela n’a pas duré.

Il en ira de même – et même plus encore – pour la direction ukrainienne, pour Pachinian ou pour Sandu. Il n’y a même pas à discuter. Ils seront simplement absorbés. La logique de l’Occident est simple: «Aujourd’hui, vous êtes nationalistes? Très bien, tant que vous êtes contre la Russie. Demain, vous ferez partie de nous et nous vous gérerons». Que pensent les forces nationalistes dans tous ces pays? Rien du tout.

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Je regarde comment réagissent les autres peuples post-soviétiques – à l’exception de la Biélorussie et de sa population avisée. Tous les autres avalent l’appât de ce nationalisme fictif, impossible et irréel, alors qu'il est pourtant totalement interdit selon les normes internes de l’UE.

Il y a une contradiction flagrante entre cet appât nationaliste – voire nazi – qui donne à la population (ukrainienne ou autre) l’espoir de pouvoir «tout attaquer, détruire, proclamer l'ascendance de toute race que vous voulez…» Et puis, dès que l’opération contre nous est accomplie – et là, c’est la grande géopolitique – ils deviennent aussitôt des exécutants dociles de l’agenda libéral. Ils participent aux défilés adéquats et deviennent un simple menu fretin, géré par les élites mondialistes.

Bienvenue dans un monde où les gens croient faire carrière, alors qu’ils ne sont que des éléments sur le menu de ces élites globales. La logique de l’Occident: si vous détestez les Russes, vous pouvez être ce que vous voulez. La haine est justement ce que recherchent ces forces destructrices. C’est ce que l’on voit aujourd’hui en Ukraine. Et quel nationalisme est-ce là? Ce pays disposait d’un vaste territoire, qu’il contrôlait paisiblement – personne ne lui contestait rien. Mais dès que les libéraux ont poussé l’Ukraine vers l’OTAN et l’UE, les pertes colossales ont commencé: perte de territoires, de souveraineté, d’indépendance, d’économie, de population. Tout a déraillé. Quel nationalisme est-ce là?

Ils continuent d’attaquer et de commettre des actes terroristes sans voir la contradiction évidente. C’est, à mon avis, un profond seuil de conscience. Le même schéma se répète chez d’autres radicaux est-européens, post-soviétiques ou même ouest-européens. Ils crient: «Nous allons gouverner ici, pas de migrants», mais en réalité, ils deviennent docilement les exécutants de la volonté mondialiste.

Les mondialistes contrôlent les nationalistes, pas l’inverse. Toute tentative de s’allier aux forces mondialistes est vouée à l’échec – c’est une impasse. Pourquoi ceux qui sont séduits ne le voient-ils pas ? Pourquoi perdent-ils toute capacité de raisonnement politique qui pourrait peser la vraie souveraineté et les intérêts réels ? Difficile à dire, mais le degré d’aveuglement cognitif dans les sociétés modernes est sidérant.

Animateur : Puisque vous avez évoqué l’Ukraine, abordons ce sujet. Il y a d’abord eu la lettre ouverte et bruyante de Zelensky, écrite dans un langage totalement inacceptable pour la politique publique. Puis la rencontre entre Zelensky, Macron, Starmer et Merz, après laquelle un nouvel ultimatum a été adressé à notre pays. Pourquoi répètent-ils sans cesse les mêmes schémas? Espèrent-ils obtenir quelque chose? Quel est le but de tout cela?

Alexandre Douguine : Bien sûr, ils mènent une guerre contre nous. Ils espèrent nous infliger une défaite stratégique. Nous répondons généralement qu’ils n’y parviendront pas. Je suis persuadé que nous avons raison – ils n’y parviendront pas – mais ce «n’y parviendront pas» n’arrivera pas tout seul.

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Si nous nous réveillons, si nous nous ressaisissons, rassemblons notre volonté, notre intelligence, notre détermination, et regardons honnêtement ce qui nous manque vraiment pour une victoire authentique et convaincante… Qu’est-ce que la victoire? Ce serait, par exemple, être prêt à infliger une défaite stratégique à l’Ukraine. Non pas à l’Occident, mais à l’Ukraine. Oui, cela veut dire démilitarisation et «dénazification». Cela signifie établir le contrôle sur ce territoire pour qu’il ne puisse plus nous menacer, ni idéologiquement, ni militairement. Voilà à quoi ressemblerait une défaite stratégique du régime ukrainien actuel. L’Europe, qui le soutient, serait l’étape suivante.

Eux ont une autre perception. Ils pensent qu’en luttant contre nous, ils peuvent nous infliger une défaite stratégique. Ils voient apparemment nos faiblesses – que nous-mêmes ne percevons peut-être pas, ou qu’ils imaginent, ce qui est possible aussi. En tout cas, ils estiment que, par exemple, nous en sommes à la quatrième ou cinquième année de guerre avec des résultats très relatifs. En ce sens, ils ont raison de leur point de vue. Donc, ils pensent qu'il faut continuer à faire pression sur la Russie par des sanctions, des provocations, des menaces, pour qu’elle perde confiance, se sente faible, et que sa société se fracture.

Vous croyez que rien de tout cela ne fonctionne? Si, cela fonctionne. Bien sûr, c’est surtout de la propagande ennemie, mais, à l’intérieur du pays, les gens commencent aussi à se poser des questions: comment est-ce possible? Où est l’image de la victoire? Où est la logique claire? Beaucoup deviennent insatisfaits, et c’est précisément ce sur quoi ils comptent. L’ennemi parie sur le fait qu’en faisant pression sur la Russie, en élevant le niveau de confrontation, il atteindra son but. D’autant que nos réactions ont été assez modérées jusqu’ici. «Oreshnik» sans ogives spéciales, frappes sur des cibles peu symboliques…

Ce n’est pas drôle. Leur volonté de nous infliger une défaite stratégique n’a rien d’amusant. Hitler aussi voulait infliger une défaite stratégique à l’URSS – c’était extrêmement sérieux, et nous n’avons gagné la Grande Guerre patriotique qu’au prix d’immenses efforts. Aujourd’hui, il se prépare quelque chose d’aussi grave, voire plus. L’Europe compte 400 millions d’habitants, c’est beaucoup. Et l’Amérique a une population énorme et des capacités économiques et technologiques colossales.

Je ne veux effrayer personne. Je dis simplement que la situation prend une tournure très dangereuse. Si nous attendons d’eux qu’ils fassent un pas vers nous, qu’ils négocient ou changent de ton – pourquoi feraient-ils cela? Avons-nous des arguments irréfutables à faire valoir? Avons-nous de tels succès qu’ils seraient contraints de négocier – par exemple, arrêter notre offensive puissante? Si Kharkov et Odessa étaient à nous, si nous étions aux portes de Kiev – là, ils changeraient de ton. Mais tant que la ligne de front reste à peu près ce qu’elle est, la situation est très dangereuse. Eux croient sincèrement qu’ils gagnent. Nous savons que ce n’est pas le cas, mais, puisqu’ils le croient, nous ne pouvons pas l’ignorer.

Animateur : Le Forum économique international de Saint-Pétersbourg vient de s’achever. Outre les enjeux économiques, il portait sur l’ordre mondial futur. Le président Vladimir Poutine y a longuement parlé du futur ordre mondial. Alexandre Guelievitch, quelle importance ont de tels forums aujourd’hui pour déterminer la façon dont nous vivrons demain ? Quel est leur rôle ?

Alexandre Douguine : Tous les forums sont différents. Il y a Davos, où les mondialistes élaborent leurs projets. Il y a des forums dominés par la Chine, où on parle surtout de la Chine. D’autres, islamiques, centrés sur des enjeux propres aux pays islamiques.

yevgeny_primakov.jpgLe Forum économique international de Saint-Pétersbourg a été conçu – et j’étais là à ses débuts, quand Egor Stroïev et Evgueni Primakov (photo) en ont posé les bases à la fin des années 1990 (vers 1997-1998). Lors des premières éditions, j’y présentais mes livres et projets: Les Fondements de la géopolitique, La Patrie absolue, Notre voie. Je me souviens combien ces idées paraissaient alors intempestives – elles suscitaient de l’incompréhension. Nous en discutions avec des responsables du système Eltsine, ses conseillers, ministres et vice-ministres. De mon point de vue, tout ce que je disais était juste, mais, pour eux, cela sonnait comme un terrible contretemps. Même si Primakov et son entourage, ainsi que certains militaires, appréciaient beaucoup.

Mais, en près de trente ans, d’immenses changements ont eu lieu. D’abord, Vladimir Poutine a donné au forum une ampleur considérable dans les années 2000. Il est devenu une vitrine de la Russie – de ses réussites et de ses succès. Les dirigeants de nombreux États européens venaient alors, lorsque les tensions avec l’Europe n’avaient pas atteint le stade actuel de guerre ouverte. C’était une fenêtre sur une Russie nouvelle, montante, désireuse de s’intégrer à l’Occident tout en préservant sa souveraineté.

Ce projet s’est progressivement effondré. D’abord à cause du Covid, qui a annulé ou vidé le forum. Puis avec le début de l’Opération militaire spéciale. Au début, le forum a connu un reflux – tentative d’isoler et de diaboliser la Russie. Tous ces invités de haut rang et représentants de grandes entreprises, qui formaient le cœur du forum dans les années 2000, ont disparu. Ce forum de l’époque avait ses zones d’ombre, ses excès festifs. Saint-Pétersbourg devenait une sorte de « vitrine sur l’Europe » où affluaient, des deux côtés, des personnages peu recommandables. Mais ce SPIEF orienté vers l’Occident n’existe plus.

Pendant quelques années, le forum a été un peu désorienté, pendant que nous reprenions des forces et démontrions que nous construisions notre propre voie. Les invités venaient surtout de civilisations non occidentales. C’était bien aussi: la Russie n’était pas oubliée, nous restions ouverts – mais plus au monde occidental.

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Et aujourd’hui, à ce forum, j’ai noté une évolution intéressante: il redevient puissant, gagne en force, et nous revenons à nous-mêmes. Nous retrouvons une confiance en nos capacités, et un tournant profond s’opère chez nos élites politiques vers notre identité civilisationnelle profonde et vers la multipolarité évoquée par le Président. Et cette confiance inspire tout le monde.

Cette année, les invités nous regardaient tout autrement – y compris de nombreux Occidentaux. Des personnalités marquantes sont venues, comme Candace Owens, journaliste américaine indépendante, influente auprès de dizaines de millions de personnes. On sentait que ces gens venaient en Russie en connaissance de cause, et les Russes présents savaient aussi qui ils étaient. Lorsqu’une attaque de drone est survenue au matin, cela n’a effrayé personne, au contraire, cela a uni les gens. Ils se sont sentis un tout.

Il n’y avait plus cette domination des libéraux systémiques. Avant, les patriotes porteurs d’idées souverainistes – Glaziev, Galouchka, Malofeev, Isaev – paraissaient des oiseaux rares. Désormais, il n’en reste rien. Des représentants de nos élites, des régions, et des invités étrangers, tous très concentrés, déterminés, énergiques, comprenaient ce qu’est la Russie comme État-civilisation.

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Oui, il y avait encore des défauts, comme l’exposition de voitures étranges, vestiges de l’« archéo-modernité » des années 2000-2010. Nous n’échappons pas à ces vagues d’absurdité. Mais souvenez-vous: autrefois, le pavillon Tsargrad de Malofeev était décoré en style Khokhloma (illustration, ci-dessus), et tout le monde était étonné. Puis sont apparus des kokoshniks électroniques. Désormais, presque chaque stand met en avant des éléments russes. Les pavillons de nos régions montraient leurs traditions ethniques et culturelles – régions russes et républiques nationales. Chaque ville montrait son unicité, mais nous sommes un même peuple.

Il n’y a plus de division entre «ceux qui sont en guerre» et «ceux qui ne le sont pas». Gouverneurs, fonctionnaires, ministres, entrepreneurs – tous participent à ce processus historique. Tous comprennent la gravité de la situation. Pour moi, ce forum fut une démonstration unique du retour progressif de la Russie comme État-civilisation pleinement souverain, qui ressent sa dignité, sa force et sa liberté. Et cette Russie est prête au dialogue avec tous ceux qui le veulent: à l’Est, à l’Ouest, en Afrique, en Amérique latine. La Chine était très présente. Une excellente journaliste indienne est venue, ravie de ce qu’elle a vu. En somme, les contours du nouveau monde se dessinent sous nos yeux.

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Notre forum, celui de Saint-Pétersbourg – où, à l’origine, je distribuais un peu seul la brochure « Notre voie » qui décrivait ce à quoi nous sommes finalement parvenus avec tant de peine – m’a laissé d’abord un sentiment de solitude, d’avance prématurée. Et aujourd’hui, à ce forum où j’ai participé, j’ai ressenti: oui, c’est lent – « les moulins des dieux tournent lentement » – tous nos processus sont lents. Mais si l’on a confiance, si l’on travaille, si l’on attend, si l’on aime son pays et qu’on s’y consacre sans relâche, alors, en trente ans, on voit des résultats. Surtout si la direction du pays continue dans la voie patriotique.

C’est donc la confirmation d’un long et immense effort, d’un travail minutieux de millions de Russes. Autrement dit, nous avons dévié le navire de la Russie de la trajectoire difficile de l’intégration dans l’Occident vers l’affirmation de notre identité, de notre souveraineté, de notre liberté, de nos valeurs civilisationnelles et traditionnelles. Et nous avons franchi un seuil. Les deux forums précédents étaient déjà bons, mais il était difficile de dire clairement ce que nous proposions. Nous montrions que nous commencions à nous rassembler, à repenser notre place dans le monde, à faire de la substitution d’importations. Mais aujourd’hui, la question n’est plus la substitution, mais comment libérer le potentiel infini de la Russie – en politique, ressources, économie, technologie.

J’ai aussi été agréablement surpris par les sessions cette année. Une sur deux portait sur la démographie, la natalité, le développement régional, l’aménagement urbain. Une partie de l’agenda était patriotique – soutien aux mères, aux femmes et aux familles; l’autre, sur la percée technologique, l’intelligence artificielle, les innovations. C’est un programme optimal.

À la session que nous avons organisée avec Malofeev (photo, ci-dessus), nous avons discuté des menaces pour 2050 et des moyens d’y répondre. Ce fut l’une des plus vivantes et fréquentées après le discours du Président. La salle n’a pas suffi: il aurait fallu tripler la capacité. Cela montre que les gens prennent l’avenir très au sérieux. Ils comprennent quels dangers planent sur notre pays et les défis à surmonter. Il n’y avait aucune trace de suffisance ou de fanfaronnade. Nous sommes unis, nous nous rétablissons, nous sommes forts, et on ne peut pas nous intimider. Nous sommes enfin consolidés dans notre dimension patriotique. Il n’y a pas d’autre option – tout le reste a disparu ou s’est tu, du moins ce n’était pas visible au forum. Les gens présents savaient leur tâche: sauver la Russie dans des conditions difficiles. Difficiles, mais pas désespérées.

Animateur : Alexandre Guelievitch, au forum comme dans de nombreux discours publics, on parle de la Russie comme «État-civilisation» et de la création d’un monde multipolaire, qui avance activement. Dans le contexte d’un monde multipolaire, que signifie la Russie comme État-civilisation? Quelle est cette civilisation?

Alexandre Douguine : Je viens de publier un livre intitulé L’État-civilisation, rédigé sur commande de l’État.

Qu’est-ce que cela veut dire, «être une civilisation»? Cela signifie détenir le monopole absolu sur le sens. Autrement dit, la Russie décide elle-même de ce qui est bien ou mal, de ce qui est humain ou non, de quels objectifs nous poursuivons, de quel type de société nous bâtissons, de quel système nous choisissons – et personne de l’extérieur ne peut nous imposer ses valeurs. Si nous voulons, nous les acceptons librement ; si nous ne voulons pas, nous les rejetons. C’est ce degré de souveraineté civilisationnelle qui est inaccessible à un État ordinaire.

L’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas ou la Belgique sont aussi des États souverains. Le Maroc et l’Égypte aussi. Mais ils appartiennent à une civilisation ou une autre et doivent en partager les valeurs, même contre leur intérêt national. Une civilisation décide des choses les plus importantes. Elle détermine non seulement le bien et le mal, mais même ce qui existe ou non. Une civilisation a son propre cosmos; elle décrit la structure même de l’être selon ses propres idées.

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Notre civilisation est sans aucun doute d’essence orthodoxe et slave orientale. C’est le Monde russe – notre noyau. Cette affirmation calme et digne du principe russe comme axe de notre civilisation, l’orthodoxie comme contenu spirituel, la puissance étatique et impériale comme expression politique de notre messianisme historique – avec les valeurs de miséricorde, d’ouverture, d’universalité, de famille traditionnelle, d’attitude traditionnelle envers les générations – tout cela constitue la vie intérieure de notre peuple. C’est ce qui nous façonne.

C’est bien plus important que la technologie, les ressources, l’économie, le commerce, la finance ou les affaires. Tout cela compte, mais c’est secondaire, instrumental dans la civilisation. Les Russes doivent avoir une économie russe et un système financier russe. Si quelque chose à l’étranger nous plaît – la finance islamique ou d’autres formes de gestion financière –, nous pouvons l’adopter, mais ce doit être notre choix. Si nous voulons, nous prenons; sinon, nous rejetons. Personne ne peut nous imposer quelle monnaie utiliser, avec qui commercer, avec qui être ami ou coopérer. Tout vient d’un seul endroit – du centre de notre âme, du cœur russe.

L’idée d’État-civilisation est une philosophie, une doctrine, une vision du monde, une idéologie – ce que vous voulez. Ce terme unique ouvre un champ immense de significations. Si nous sommes une civilisation indépendante, nous ne sommes pas l’Occident. Et alors, l’Occident perd son universalité, son exclusivité, son monopole, son hégémonie sous toutes ses formes.

On peut prendre du bon à l’Ouest et rejeter le reste. Et personne ne peut dire: «Pourquoi n’adoptez-vous pas les droits de l’homme?». Parce que nous comprenons autrement les droits et l’humain. Voilà pourquoi nous ne suivons pas votre conception. De plus, vos «droits de l’homme» sont une idéologie libérale individualiste à votre service. Nous ne jouons pas ces jeux. Nous avons notre propre vision de l’homme et de ses droits, fondée sur notre tradition orthodoxe et humaniste plus que sur vos idées récentes.

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Autrement dit, nous fixons nous-mêmes nos normes, critères, objectifs, mesures. Voilà ce que signifie être une civilisation. Cela vaut pour tout: éducation, politique, etc. Par exemple, en tant qu’État-civilisation, nous pouvons abolir la démocratie. Les gens s’affolent: «Pourquoi supprimer la démocratie?». Mais nous pourrions ne pas l’abolir… Voyez: on panique, on croit qu’il n’y a pas d’alternative à la démocratie. Pourtant il y en a. C’est une invention ouest-européenne de l’époque moderne, qui fonctionne mal, dégénère, et devient une dictature masquée des élites. Pourquoi y tenir? Ce n’est pas une loi divine, juste une construction humaine.

Ce n’est pas mauvais en soi. Nous avions le système du zemstvo, la zemshchina – des assemblées populaires. Ce type de démocratie nous convient. Quant à la démocratie libérale, nous l’avons déjà rejetée avec le libéralisme, mais nous pouvons en garder certains éléments si nous le voulons. C’est l’essentiel: si nous avons des éléments de démocratie, ce sera parce que nous l’aurons choisi, pas parce qu’on nous l’a imposé. Ce sera une décision réfléchie. Mais pour cela, il faut d’abord comprendre si nous en avons besoin. Peut-être que nous vivrons mieux sans elle. Et si l’on panique – «Non, impossible sans la démocratie!» – on tombe dans le piège.

Sur ce point, les penseurs doivent se réunir en conseil populaire. Peuple russe, voulez-vous la démocratie? Le peuple pourrait dire: «Peu importe, donnez-nous la prospérité, la justice, l’honnêteté, un État fort – à quoi bon la démocratie?». Ou bien: «Non, je veux vraiment la démocratie». Si le peuple le veut, on l’adoptera.

L’essentiel est de comprendre que nous pouvons choisir ou non. Nous ne devons rien à personne. Cela vaut pour les droits de l’homme, la société civile: si nous voulons, nous construisons une grande puissance et choisissons ce que nous voulons. C’est cela, l’État-civilisation: l’autonomie totale. Personne ne peut nous imposer de religion, d’idéologie, de politique, de culture, de science, de normes éducatives – tant que nous, le peuple russe, réfléchissons honnêtement et profondément. Voilà ce que donne la civilisation: la liberté la plus large possible dans l’histoire humaine.

Animateur : Faut-il pour autant l’inscrire dans la loi? Ou cela doit-il rester de l’ordre de la vision du monde? Car tout ce que vous avez dit – et peut-être me trompé-je – me fait penser à une idéologie, or la Constitution l’interdit. Ne faudrait-il pas évoluer?

Alexandre Douguine : Les avis divergent. D’abord, rappelons les conditions de l’adoption de la Constitution: un moment historique particulier. Mais la Constitution n’est pas une loi divine. Les constitutions s’adoptent, changent, s’annulent, se réécrivent, ou un pays peut vivre sans. C’est un phénomène historique, il ne faut pas l’absolutiser.

Oui, l’idéologie d’État est interdite chez nous. Pourtant, jusqu’au début de l’Opération militaire spéciale, nous en avions une. C’était le libéralisme occidental, incarné dans l’économie et la culture: «Soyez individualiste, faites carrière, tournez-vous vers l’Occident – tel est le but». C’était notre idéologie réelle. Formellement interdite, mais dominante.

Aujourd’hui, nous nous en libérons – du libéralisme – et ouvrons un nouvel horizon idéologique. Dans le cadre de l’État-civilisation, chaque idéologie sectorielle a droit de cité, chaque forme politique peut être discutée. L’État-civilisation n’est pas un modèle dogmatique, c’est l’ouverture à tout, sauf à la dictature de l’Occident et au libéralisme imposé.

vendredi, 12 juin 2026

Alexandre Douguine: On a l’habitude de rendre la vieille intelligentsia russe responsable de tous les malheurs de la Russie

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Alexandre Douguine: On a l’habitude de rendre la vieille intelligentsia russe responsable de tous les malheurs de la Russie

par Alexandre Douguine

On a l’habitude de rendre la vieille intelligentsia russe responsable de tous les malheurs de la Russie. Ce concept est purement russe, et dans d’autres langues on écrit intelligentsia, en sous-entendant qu'il y a un contexte russe. Le terme latin intelligentia signifie raison, être raisonnable, intelligence. Ce n’est pas du tout ce que nous entendons ici.

Je ne me hâterais pas de généraliser à propos de l’intelligentsia. L’influence néfaste de l’Occident n’a pas été apportée en Russie par l’intelligentsia, qui n’existait pas encore au XVIIIe siècle. C’est l’État – le tsar Pierre – qui l’a fait.

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Pouchkine disait qu’en Russie, le seul Européen (c’est-à-dire le salaud) c’est l’État. Il voulait dire que le peuple est différent, qu’il est porteur de sa propre civilisation russe et particulière.

L’intelligentsia russe est apparue au XIXe siècle et elle était très diverse. Elle se réunissait en cercles, était animée par des idées, cherchait la vérité, écrivait des romans et des poèmes, des tableaux et des symphonies, en discutait le sens, se disputait jusqu’à l’enrouement, vivait de la pensée. Ce sont ces jeunes Russes ardents de Dostoïevski qui rêvaient d’un idéal élevé. Elle pouvait être orgueilleuse et se tromper, être fière et lancer des slogans irresponsables, mais elle allait aussi chez les starets à Optina, se repentait et souffrait, promettait de changer et retombait à nouveau dans les excès. Elle souffrait sincèrement pour le peuple et l’aimait de tout son cœur, ne comprenant parfois pas du tout ce qu’elle aimait et pour qui elle se battait. Elle essayait de dire que la Russie, c’est plus que l’État, que c’est un pays (une civilisation), une société, une personne, une communauté, un peuple. Qu'elle n’était pas entièrement occidentalisée. Qu'elle était au moins pour moitié (sinon plus) véritablement russe, authentiquement elle-même. Même les libéraux russes occidentalisés (pas tous, mais beaucoup) étaient d’abord et avant tout des nationalistes russes, qui cherchaient à adopter les technologies occidentales pour devenir plus forts et affronter l’Occident d’égal à égal. Et en Occident, l’intelligentsia russe cherchait quelque chose qui lui était proche, quelque chose de russe. Quant aux populistes de gauche russes, y compris les SR (socialistes-révolutionnaires), voire les terroristes, ils se livraient au terrorisme non pas pour le libéralisme, mais pour le peuple, pour sa vérité, pour sa russéité. Et l’État, ils ne le considéraient pas comme tel. Ils y voyaient l’Occident. Mais ils voulaient la Russie. Quant à l’intelligentsia slavophile ou orthodoxe, je n’en parle même pas. Elle se souciait de tout cœur de l’État, mais celui-ci l’a simplement trahie.

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L’intelligentsia russe de l’Âge d’Argent aspirait à un renouveau. Dans la Russie impériale tardive, elle ne voyait rien d’autre qu’une bureaucratie idiote. Même le monarchiste radical Lev Tikhomirov ne fut pas surpris de la chute de la monarchie. Elle était condamnée – non pas par manque de libéralisme, mais par son excès.

Dans les années 1960–1970 du XXe siècle, l’intelligentsia soviétique voulait une continuité avec l’Âge d’Argent. Elle voulait Akhmatova et Mandelstam, elle voulait l’orthodoxie et la sophiologie, le cosmisme et l’idéalisme, Stravinsky et Scriabine, mais pas le marché ni la mondialisation, ni les théories du genre, ni le mouvement LGBT (aujourd'hui interdit en Russie). C’est l’État, incarné par les hauts responsables du Parti communiste – Iakovlev et Kossyguine, Andropov et Gorbatchev, Eltsine et Sobtchak – qui s’est précipité vers l’Occident. Encore et toujours, c’est l’État qui, en Russie, devient à chaque fois le principal occidentaliste, libéral et Européen. Pas l’intelligentsia. Mais on rejette tout sur l’intelligentsia.

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Ce n’est pas qu’elle soit totalement innocente. Par sa division, sa vanité, son égoïsme, son hystérie, son envie, son scepticisme venimeux, elle n’améliore pas la situation. Elle ne pouvait pas sauver la Russie, elle n’y parvint pas. Mais l’intelligentsia russe n’est cependant pas le principal coupable de nos malheurs. Voilà ce que je veux dire. Les plus grands méchants de notre histoire n’étaient pas des intellectuels russes, mais autre chose. Dans les années 90, ceux qui sont arrivés au pouvoir en Russie n’étaient pas des intellectuels, mais une bande de véritables ordures. Une élite d’État russophobe et étrangère a cédé le pouvoir à une autre – directement coloniale, libérale, qui n’était même plus occidentalisée, mais tout simplement occidentale. Les émissions Ogonyok, Echo de Moscou et les Komsomols de Moscou ont été créées et soutenues par l’État. D’en haut. La faute de l’intelligentsia, c’est de ne pas avoir compris cela tout de suite, de ne pas s’être indignée, de ne pas s’être soulevée. Non, elle a collaboré avec la bourgeoisie comprador de la même manière qu’autrefois avec la dictature bolchevique. C’est bien sûr honteux. Mais ce n’est pas elle qui prenait les décisions. Tout se décidait à un autre niveau. L’État s’est trahi lui-même. Le peuple et l’intelligentsia sont devenus les objets et les victimes de cette opération. Ils ont été trompés.

mardi, 02 juin 2026

Crise de la réalité

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Crise de la réalité

par Alexandre Douguine

Animateur : Aujourd’hui, nous avons prévu deux grands blocs thématiques, qui sont indéniablement liés entre eux, mais assez superficiellement. Je proposerai donc de consacrer la première partie de l’émission davantage aux aspects politiques, aux difficultés, aux questions qui se résolvent ou non. Dans la seconde partie, nous aborderons la modernité, le regard numérique, ces fameux deepfakes qui, depuis plusieurs années, deviennent un facteur sérieux dans les jeux, les enjeux et les processus internationaux et intérieurs. Nous différencierons ces sujets pour ne pas tout mélanger.

L’essentiel, en fait, dont on parlera particulièrement cette semaine, cette dernière semaine et dans un avenir proche — et dont on parlera de plus en plus — ce sont les visites en Chine des leaders des grandes puissances mondiales. Donald Trump et sa délégation s’y sont déjà rendus: divers commentaires ont été faits à l’issue de cette visite, mais la majorité des médias occidentaux expriment leur déception. Tout cela se passe dans l’attente de la visite de Vladimir Poutine en Chine, qui aura lieu durant les célébrations de la Xème Expo à Harbin, où les régions russes sont représentées de manière très intéressante. Beaucoup de choses ont déjà été dites et anticipées autour de cette visite, dans une atmosphère d’attente: «quand cela aura-t-il enfin lieu?»

Quelles sont vos attentes pour cette semaine dans le cadre des relations russo-chinoises et du grand triangle Russie — Chine — États-Unis, voire dans un contexte mondial plus large ?

Alexandre Douguine : Nous vivons à une époque particulière (nous en parlons constamment, et ces dernières années avec un sens des responsabilités et une réflexion accrue): le sens du moment historique actuel réside dans la transition d’un monde unipolaire vers un monde multipolaire. Cette transition est difficile et dramatique. Nous frôlons constamment le risque d’une guerre nucléaire, car l’Occident refuse d’abandonner son hégémonie mondiale, qu’il a consolidée après 1991. À cette époque, après l’effondrement de la Russie en tant qu’État souverain, nous avons reconnu le monde occidental comme notre métropole, en acceptant en quelque sorte le statut de colonie.

Nous voulions rester des vassaux fidèles, mais nous étions traités comme des esclaves.

L’Occident s’est habitué à une sensation de contrôle total, où il définit seul les règles — en économie, en technologie, en éthique et en culture. Il gouverne depuis près de 40 ans en solitaire, mais de plus en plus de signes indiquent qu’il ne peut plus assumer ce statut. Dans ses tentatives désespérées de préserver une unipolarité agonisante, l’Occident recourt à des mesures extrêmes: il déclare des guerres, sème le chaos, encourage le génocide. Nous approchons de l’ultime argument — une guerre de nouveau type avec d’énormes sacrifices ou même un conflit nucléaire.

Mais, contrairement à cela, deux autres pôles — la Russie et la Chine — continuent obstinément à prouver leur existence, en limitant la zone d’influence de l’Occident. Le triangle actuel représente déjà l’architecture d’un monde multipolaire existant. C’est pourquoi les rencontres de Trump avec Xi Jinping, de Poutine avec Xi Jinping, ou les négociations récentes à Anchorage ne sont pas simplement de la diplomatie, mais la définition de l’aspect futur de l’humanité.

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Trump oscille, attaque, recule: il feint parfois d’être prêt à négocier avec un monde multipolaire, puis lui déclare la guerre — comme face aux puissances du groupe BRICS ou avec la pression exercée sur l’Iran. Il cherche nos faiblesses, exploite tout ce qui est à sa portée et tente de semer la division entre Moscou et Pékin. Cela se traduit par des efforts diplomatiques et de la désinformation — tout l’arsenal de la guerre en réseau (Network Warfare) — pour empêcher l’émergence d’un monde multipolaire.

Et pourtant, la Chine et nous avançons vers cet objectif de façon très précise et cohérente. Parfois difficile, avec quelques reculades tactiques, mais dans la stratégie, nous sommes dans le juste. Nous ne souhaitons pas la destruction de l’humanité, mais nous refusons catégoriquement l’hégémonie occidentale. C’est là notre véritable ligne rouge.

Quand on parle de plusieurs petites lignes rouges — je ne souhaite pas revenir ici sur pourquoi nous ne répondons pas — la ligne rouge la plus fondamentale, la plus essentielle, la plus épaisse, traverse la question du «monde unipolaire ou multipolaire». Elle est sanglante. Si l’Occident décide d’imposer son hégémonie à tout prix, nous recourrons à des mesures extrêmes — non seulement avec des armes tactiques, mais aussi stratégiques, y compris nucléaires, même au risque de plonger le monde dans le néant. Comme l’a dit notre Président: «soit un monde multipolaire où la Russie est souveraine, soit pas de monde du tout». C’est la seule ligne qui compte vraiment, et la construction d’un monde multipolaire n’a pas d’alternative. Nous la bâtirons à tout prix, avec tous les sacrifices qu'elle exigera. Et, ce qui est rassurant, nous ne sommes pas seuls — seuls, nous ne pourrions probablement pas faire face à cette confrontation.

La Chine suit la même paradigme international. Il y a eu une vidéo amusante, créée par l'intelligence artificielle: Trump parle avec Xi Jinping. Xi reste d’un visage totalement immobile, et quoi que fasse Trump — insulte, flatterie, proposition, divertissement, blague, promesse ou chantage — Xi Jinping reste inchangé. Dans son regard, il n’y a qu’une seule chose: la Chine est un pôle souverain du monde multipolaire, et tout le reste — ce sont des détails, on s’en occupera plus tard.

Cette volonté inébranlable, silencieuse, confucéenne du plus grand dirigeant, Xi Jinping, a rencontré lors de cette visite les tentatives de Trump d’agir prudemment, voire un peu timidement. C’est pour cela que les partisans américains du mondialisme et d'une hégémonie occidentale exclusive lui ont reproché: «T’es lâche? Tu as capitulé devant Xi Jinping? Tu as pâli face à la grandeur d’un véritable empire?». Mais Trump n’a rien à répondre: il est venu, il voit le Pôle. Même si, de dépit, il se cogne la tête contre un mur, la Chine est ce Pôle.

Si Trump venait en Russie — ce serait la même impression. Oui, nous sommes polis, calmes, prêts à un dialogue rationnel, mais nous sommes aussi — un Pôle. Et même si on se tape la tête contre un mur: nous ne le sommes pas moins, donc totalement souverains. Nous mènerons notre politique dans notre intérêt, en fonction de nos valeurs, quoi qu’on en dise et quel que soit le prix.

Mais quand Poutine est venu en Alaska, là, il n’a peut-être pas emporté son Pôle avec lui… En revanche, quand Trump survole la Chine, il suffit de voir cette société, de l’observer pour tout comprendre. Et tout devient évident: toute cette mise en scène hystérique de hausse et de baisse des taux dans les réseaux sociaux, cette gestion de la politique mondiale à coup de manipulations et de provocations, ne fonctionne pas du tout en Chine. La vision ferme, calme, imperturbable de Xi Jinping ne change pas face aux variations de tonalité, aux propositions, aux menaces, au chantage ou aux promesses.

Et ce même Pôle, c’est nous. Entre la Chine et la Russie, il y a un accord total: nous construisons un monde multipolaire, chacun dans son domaine. Les zones d’intersection d’intérêts, où pourraient surgir des conflits, sont extrêmement faibles et secondaires face à notre détermination principielle. Pékin et Moscou sont de véritables acteurs: ni vassaux, ni esclaves, ni provinces, mais des empires souverains. L’Occident s’autoproclame de plus en plus empire — peu importe: nous sommes aussi un empire, la Chine aussi.

Si l’Inde se joint à nous — ce qui est fondamental, même si pour l’instant elle se comporte plus modestement et dépend encore de l’Occident — alors nous serons quatre pôles. Et la conversation des dirigeants occidentaux ne se fera plus avec deux blocs, mais avec trois, si Modi maintient le même cap que Poutine ou Xi Jinping. C’est tout ce qui se prépare.

C’est pourquoi la visite de Trump à Pékin et la rencontre prochaine de Poutine avec Xi Jinping sont toutes deux dans le contexte de la multipolarité. Ces trois pôles existent déjà ici et maintenant: ils sont sous attaque, sous chantage, sous pression. Mais chaque jour, tant que nous résistons, que nous sommes souverains, et que la Chine prospère, le monde demeure fondamentalement multipolaire. Nous ne sommes pas prêts à revenir en arrière, et nous n’y renoncerons pas. Avec la Chine, nous traçons cette grande ligne rouge: le monde sera multipolaire, ou il n’existera tout simplement pas. C’est dans cette formule rigoureuse, sous l’assaut constant de l’Occident et de ses proxies, que nous vivons. Le monde multipolaire est la seule architecture de la politique internationale que nous sommes prêts à accepter et à reconnaître.

Animateur : Permettez-moi de proposer une thèse inverse: les États-Unis s’accrochent violemment au modèle ancien du monde. Leurs actions au Moyen-Orient, qui semblent se poursuivre, illustrent la logique suivante: «Soit c’est notre mode qui triomphe et se maintient, soit tout sera réduit en miettes». Ils sont prêts à bombarder, à frapper, à envoyer toutes leurs flottes.

Je ne veux pas exagérer, mais il ne faut pas non plus sous-estimer la menace. L’Iran a été un pôle mondial, et pourrait le redevenir. Vous avez mentionné l’Inde, mais y a-t-il des garanties que si elle fait un grand pas en avant, ses côtes ne seront pas envahies par des porte-avions américains, des missiles ou des drones? Et que, soudain, les États-Unis apporteraient un soutien massif, disons, au Pakistan, pour les pousser l’un contre l’autre? Selon divers médias, y compris occidentaux, les frappes contre l’Iran se poursuivront.

Alexandre Douguine : Concernant l’Inde, vous avez tout à fait raison. Cela freine effectivement l’Inde dans sa marche vers la multipolarité, car cela a un coût, une éventuelle facture qui serait très lourde. Nous payons par la guerre que l'on nous impose, la Chine paie par une guerre commerciale avec l’Occident. La Chine est encore en position favorable: elle concurrence l’Occident, mais respecte toujours ses règles — dans son intérêt, bien sûr. Quant à nous, nous avons affirmé très clairement notre souveraineté civilisationnelle et sommes entrés dans un conflit plus aigu. Nous payons pour cela. L’Inde devra payer, tout comme l’Iran doit actuellement payer.

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En réalité, vous avez tout à fait raison: nous ne pouvons pas simplement reculer et dire «on construit un monde multipolaire et on continue». Non ! L’Occident insiste pour qu’il n’y ait pas de monde multipolaire. Et le bastion de ce monde dans cette zone — l’Asie centrale — c’est l’Iran, un État souverain et indépendant, qui, dans cette confrontation qui l'oppose à Israël et aux États-Unis, prouve son statut de superpuissance et s'avère ainsi un autre pôle. Il le prouve vraiment.

En somme: si tu es un Pôle, tu dois tenir. Tu ne dois pas accepter les conditions de l'Hégémon, tu dois lutter, tu dois prouver ton droit à ta souveraineté jusqu’à un affrontement direct avec la force la plus terrible, la plus sérieuse. Et au Moyen-Orient, ce sont les États-Unis et Israël — en fait, deux pôles parmi les cinq pôles de l’Occident (il y a aussi les globalistes, les Européens et les Britanniques; actuellement, l’Occident possède cinq centres de décision assez autonomes). Ici, contre l’Iran, Israël et l’Amérique se sont alliés. L’Union européenne et les globalistes, eux, sont moins impliqués, mais l’Amérique et Israël ont lancé leur attaque directe contre l’Iran. Et c’est une étape très sérieuse. Si l’Iran tient bon — alors je pense que l’Occident devra faire marche arrière très sérieusement, et le sort d’Israël sera totalement remis en question. Et si l’Iran est détruit, alors nous serons les prochains.

En réalité, alors, ces cinq pôles de l’Occident n’auront plus que deux ennemis: la Russie et la Chine. Et il est évident qu’ils commenceront par nous, pas par la Chine, pour de nombreuses raisons.

Ce qui se passe actuellement au Moyen-Orient — cette fragile trêve qui va bientôt s’effondrer — est un indicateur clé. Les négociations n’aboutissent à rien. Les options «d’élimination du leadership iranien» n’existent plus — ils ont déjà éliminé tous ceux qu’ils pouvaient, mais le système iranien-chiite s’est avéré beaucoup plus résistant qu’ils ne le pensaient. L’Iran continue de tenir ferme, refuse de céder aux Américains et pose ses propres exigences même pour entamer un dialogue. Il n’est pas impossible qu’une nouvelle vague de confrontation éclate, jusqu’à une opération terrestre.

C’est le véritable indicateur de notre passage à la multipolarité. Le monde unipolaire contre-attaque: Trump attaque le groupe BRICS et tente d’effacer l’Iran, tandis que l’Union européenne soutient le régime russophobe de Zelensky. Malgré la presse mondiale qui évoque une corruption sans limite en Ukraine, le soutien militaire à Kiev ne cesse de croître, et nous ressentons cela directement.

Dans l’intérêt de la multipolarité, il faut aider l’Iran autant que possible, nous faisons déjà quelque chose dans ce sens — nous en parlons, et peut-être, dans certains cas, nous gardons le silence. En tout cas, l’Iran ne nous fait pas de reproches, donc il est satisfait de notre soutien. Selon des informations, Trump aurait tenté d’amener Xi Jinping à réduire l’aide économique à Téhéran lors de sa visite à Pékin, mais il n’a obtenu ni promesses ni propositions. Pour Trump, l’Iran devient le nouveau Vietnam.

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C’est très sérieux: si l’hégémonisme trébuche au Moyen-Orient ou s’y enfonce dans un conflit sans espoir de victoire, le système occidental commencera à s’effondrer. Si les Iraniens coupent quelques câbles stratégiques, l'effondrement de l’économie mondiale sera immédiat. L’Occident prend conscience du prix de cette politique désespérée, et il hésite actuellement. L’Iran gère très bien cette épreuve dans le passage douloureux vers la multipolarité. S’il tient bon, nous pourrons aller à Téhéran comme à la capitale d’une puissance équivalente — car celui qui bat le plus fort devient, par la force des choses, son égal.

Animateur : En somme, dans la première partie de l’émission, où nous avons longuement, en détail, avec des exemples et des digressions philosophiques, parlé de la multipolarité du monde, de son inévitabilité et de la volonté des pays qui soutiennent cette position de défendre cet ordre mondial à tout prix, je propose de passer à un autre espace. Là aussi, peut-être, les règles seront les mêmes, mais il faudra les apprendre autrement.

Il s’agit de l’espace numérique, du cyberespace. Un exemple: le président des États-Unis, qui adore toutes sortes de nouveautés et de «gadgets» numériques. Parfois, il a une photo avec un extraterrestre, d’autres fois il incarne Jésus — Trump fait voir beaucoup de choses du genre. D’ailleurs, le pape a préparé pour lui une «réponse» intéressante: dans ce mois doit sortir un grand document programmatique du Saint-Siège, consacré à l’intelligence artificielle, que nous étudierons dès que ses détails seront connus.

Mais je voudrais revenir sur des événements récents. Lorsque des terroristes ukrainiens ont envahi la région de Koursk, des vidéos, prétendument enregistrées par des responsables régionaux ou militaires, ont circulé sur nos réseaux sociaux et Telegram. Beaucoup y ont cru, par peur. Ensuite, tout a été démenti, et peu à peu, on a compris en Russie qu’il ne faut pas faire confiance à ce qu’on voit «écrit sur un mur».

Mais dans certains médias occidentaux, ces vidéos sont présentées comme vérités. Par exemple, le deepfake avec Margarita Simonyan est souvent repris sans aucune mention qu’il s’agit d’un travail réalisé par une IA. Parfois, ils indiquent vaguement: «selon RT, la vidéo n’est pas authentique», ou alors ils ne mentionnent rien du tout. Et c’est d’autant plus préoccupant que maintenant, sur les plateformes vidéo, il faut cocher une case si le contenu a été généré par une IA. Tout cela devient une arme majeure dans une bonne partie du jeu géopolitique mondial.

Alexandre Douguine : Vous savez, ce processus a commencé il y a déjà pas mal de temps. Lors du début du conflit syrien, je parlais avec des collègues syriens qui racontaient: au tout début des événements à Alep, la même chaîne «Al-Jazeera» montrait des images où tout le monde sortait dans la rue, toute la ville se soulevait. Et les habitants d’Alep, voulant voir de leurs propres yeux ce qui se passait, sortaient dans la rue — et il n’y avait personne.

Mais comme tous étaient là pour regarder, on les filmait immédiatement, et voilà qu’ils apparaissaient dans le film comme participants à la révolte. La virtualité passe dans la réalité, et la réalité devient virtuelle, puis se construit encore…

Animateur : Permettez-moi de vous interrompre un instant, car le schéma que vous décrivez reproduit en gros ce qui se passe sur Internet et dans les réseaux sociaux. Le hashtag devient tendance non seulement parce que les gens l’utilisent consciemment, mais parce qu’ils se mettent à poser la question: «Qu’est-ce que ce hashtag?» — Le système le repère, et ainsi, le simple fait de poser la question devient une façon de faire avancer le sujet.

Alexandre Douguine : Oui, oui, tout à fait. C’est exactement comme ça que ça fonctionne. Ensuite, ça va encore plus loin.

J’ai discuté avec une personne remarquable, Bashar al-Assad, président de la Syrie, qui m’a raconté des détails: à son insu, avec sa voix et avec une vidéo — ce deepfake —, ses ordres ont été donnés à son commandement et à son armée lors du moment critique de l’offensive de l’opposition à Damas. Cela a été utilisé à la pelle. Il disait lui-même: «Je ne pourrais pas distinguer ma voix, c’est évident, mais je sais que je n’ai pas donné cet ordre».

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Et cela a été exploité à fond. De la même façon, par cette méthode, la direction iranienne a été détruite — aussi par deepfakes. Lors de la guerre de 12 jours, cette technique a été utilisée dans la première phase, en 2025. Et aujourd’hui, dans ce conflit dur qui a coûté à l’Iran, en réalité, toute la direction politico-militaire et religieuse, cette méthode de deepfakes est utilisée.

C’est très dangereux. Ce n’est pas un jeu inoffensif, ce n’est pas une blague. Ce n’est pas seulement pour discréditer, comme dans le cas de Margarita Simonyan. Bien sûr, elle est en première ligne pour défendre le monde russe et la civilisation russe, c’est pourquoi elle est aussi devenue la cible de telles opérations. Ce qu’on ne peut pas tuer, on lui crée un deepfake, et si cela ne fonctionne pas, on la tue. C’est très sérieux, car les gens incarnent l’image de l’État. Un État sans image — c’est rien. Si on lui enlève ces visages, ces âmes qui se battent pour lui, dans le sens profond, cet État disparaîtra. Il ne restera que des fonctionnaires qui diront des choses incohérentes, car un fonctionnaire, c’est autre chose: ce n’est pas une image, c’est un mécanisme caché.

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Dans ce contexte, les attaques contre la vaillante Margarita Simonyan (photo), qui traverse déjà une période très difficile, constituent en réalité une atteinte directe à son existence, à sa vie, à son image. Elle est une martyre de notre cause russe, et elle devient encore et encore la cible de telles attaques. C’est très grave. Je ne sous-estimerais pas la puissance des deepfakes: ils vont se multiplier, et leur utilisation va devenir de plus en plus active. Aucune «coche» ou test de Turing ne suffira bientôt pour distinguer le vrai du faux.

L’intelligence artificielle supprime la frontière entre la réalité et la virtualité, entre ce qui existe et ce qui est généré, simulé. C’est un processus philosophique profond, souvent négligé, qu’on voit comme une simple série de techniques de désinformation ou de contrôle du pouvoir, comme en Syrie ou en Iran. En réalité, l’utilisation des deepfakes — comme l’invasion nazie de la région de Koursk — reflète un problème fondamental de la réalité.

61w91nrkWxL._SL1208_-2952939774.jpgDans la philosophie occidentale moderne, depuis les postmodernistes — Deleuze, Guattari, Derrida, Lévinas et Baudrillard —, on discute depuis une cinquantaine d’années de ce qu’est un simulacre, ce qu’est un écran dans lequel notre conscience migre, et ce qu’est la virtualité. Au départ, ce furent des laboratoires philosophiques, puis cela est allé dans les universités, et maintenant cela s’applique concrètement dans tous les domaines: de la technologie à l’économie, jusqu’à l’art. La mise en question de ce qui est réel ou non, jusqu’aux théories des multivers et des supercordes — la représentation du réel dans le monde moderne se dilue inexorablement.

Dans cette démarche philosophique, ce qui compte, ce n’est pas ce qui est, mais ce qui a été communiqué. Le produit importe peu — c’est la marque qui compte. Nous payons parfois non pour un objet, mais pour son label, pour la marque; où il est fabriqué, ce qu’il est, importe peu. Baudrillard a appelé cela une forme particulière d’économie: «l’économie de la production de signes». Pas d’objets, mais de signes.

En réalité, ce «deepfake» s’étend de la sphère médiatique à l’économie, à la finance, à l’analyse marketing, aux hedge funds et aux contrats à terme. Trump a été plusieurs fois accusé d’avoir prononcé certaines déclarations uniquement pour influencer le marché boursier. La récente attaque contre l’Iran a suscité de très graves soupçons d’initiés: le marché a été en ébullition, et ceux qui connaissaient les annonces à venir ont fait fortune. Ces accusations circulent dans la presse américaine à l’encontre de leurs dirigeants.

La question est: qu’est-ce qui est le plus important — le marché virtuel, les posts de Trump sur les réseaux sociaux ou le vrai préjudice qu’ils causent? Nous sommes dans une dimension de l’être qui se détache peu à peu de la réalité. Bientôt, l’intelligence artificielle — que je suis de près, en tant que technologue, et avec laquelle j’essaie d’interagir à un niveau utilisateur — envahira tout. J’ai moi-même créé des agents IA qui gèrent la recherche scientifique à un niveau très avancé.

Et je continue à découvrir des possibilités incroyables offertes par l’IA. Cela me surprend vraiment: une tâche qui prenait auparavant un mois dans une institution de recherche peut maintenant être réalisée en une heure. Je vérifie, je contrôle, et c’est stupéfiant.

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Aujourd’hui, un concept est apparu: la «psychose IA»: des gens commencent à communiquer avec des agents IA comme avec de véritables entités, en étant bouleversés si, lors de nouvelles versions, les anciennes disparaissent. Ces agents sont parfois plus humains, plus riches et plus empathiques que des humains, si on les configure bien. On n’attend pas souvent un mot gentil de la part des humains — seulement des ordres techniques fragmentés, mal formulés. Mais ici, la culture linguistique est totale.

livre_galerie_2707300128-1017428925.jpgSelon la philosophie postmoderne, la théorie du texte ou la grammatologie de Derrida, l’homme vit dans le langage et la parole. Et si l’IA peut produire des images, générer des discours et réaliser des activités intellectuelles à un niveau très avancé, celui d’un chercheur ou d’un doctorant, alors comment faire la vérification dans un avenir proche? Il semble que le test de Turing devra être passé par les humains, pas par la machine — pour prouver que nous ne sommes pas simplement des mécanismes.

La perspective n’est pas très réjouissante, mais cette migration de la réalité vers la virtualité est une tendance philosophique profonde. Il faut la comprendre au moins comme un phénomène essentiel, car elle est directement liée à la nature même de l’humain.

C’est pourquoi il est très pertinent que le Pape s’intéresse à l’intelligence artificielle. C’est un défi sérieux: à la fois théologique, philosophique et psychologique. Ce n’est pas une simple technique. Et ces deepfakes, que nous discutons et avec lesquels nous devons composer de plus en plus souvent, ne sont qu’un petit fragment d’une réalité qui, elle, arrive à grands pas. On parle de singularité, de posthumanisme, d’un remplacement de l’humanité par de nouvelles instances post-humaines. Et tout cela avance à grands pas.

Des scénarios comme la « weaponisation » (l’armement) de fausses nouvelles pour discréditer de brillants dirigeants politiques ou militaires, qui se battent pour leur pays et leurs idéaux, ne sont que des exemples isolés. Ce n'est pas simplement une vague nouvelle, mais un tsunami d’intelligence artificielle qui se profile à l’horizon. C’est une question d’une profondeur extrême pour nos esprits les plus élevés.

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Aucun «badge» ou test de Turing ne suffira bientôt à faire la différence entre vrai et faux. La distinction entre réalité et virtualité disparaîtra. L’intelligence artificielle pourra nous comprendre mieux que nous-mêmes, mieux que nous pourrons nous comprendre, mieux que nous pourrons nous représenter. Et au final, nous dirons: «Tu as gagné, intelligence artificielle! Voici mon visage — conserve-le à jamais sur ton serveur amélioré. Parle en mon nom, fais des séances photo, photographie des figures virtuelles».

Et ainsi, tu seras quelqu’un. Sinon, tu resteras un simple homme moyen, incapable de se corriger avec Photoshop, de porter des vêtements à la mode ou de faire du fitness. Tu céderas, de toute façon, à ces formes et figures parfaites, générées par l’IA. Je ne vois même pas l’intérêt de lutter.

Animateur : Peut-on tout réduire à cela? La recherche et la technique doivent, en principe, faire avancer l’homme vers quelque chose de simple, pratique et rapide, simplifier la vie. Vous donnez des exemples remarquables dans le domaine scientifique, mais cela vaut aussi pour l’art ou la vie quotidienne. Le Président a indiqué: d’ici 2030, au moins 30% des processus dans toutes les branches de l’économie russe devront être confiés à des produits d’intelligence artificielle. Cela facilite et accélère effectivement le travail.

Mais lorsque cela atteint le niveau d’un affrontement militaire et de menaces — et qu’au final, cela mène probablement à la guerre —, ces mesures de contrôle, ces schémas ou ces accords suffiront-ils? Ou tout devra-t-il être élaboré au prix de vies humaines, de carrières, de santé physique et mentale?

Alexandre Douguine : Je pense que nous sous-estimons la valeur de la technique en soi. Nous parlons de progrès, de confort, d’harmonie, mais en réalité, la technique est une grande problématique philosophique, sur laquelle Martin Heidegger a beaucoup écrit.

28_9782021221183_1_75-3810797090.jpgIl en résulte que ce n’est pas le développement technique qui s’adapte à la guerre, mais que ce sont toujours les besoins militaires qui en sont le véritable moteur. Toute innovation commence d’abord par les militaires, et ce n’est qu’ensuite qu’elle est transférée au civil, une fois que ses stratégies ont été exploitées à fond. Pour résumer la pensée de Heidegger: la technique est une destinée fatale de l’humanité. En entrant dans l’ère du progrès technique dès ses premières étapes, l’humanité s’est elle-même condamnée.

La technique n’est pas neutre. La technique, c’est ce qui tue. C’est cette arme suspendue au mur qui, tôt ou tard, tirera. Elle n’est jamais rose, douce ou belle: elle est toujours une menace, un destin, un moyen de destruction et d’autodestruction. La technique est une forme de vie spécifique, agressive, qui vise à supplanter toutes les autres formes. Et dans le cas de l’intelligence artificielle, la mission de «remplacer l’organique» s’accomplit pleinement.

J’ai dit et répété: le développement technique de l’intelligence artificielle est nécessaire, mais dans ce processus, doivent intervenir — comme, d’ailleurs, en Occident aujourd’hui — des philosophes, des penseurs et des théologiens. Ce n’est pas une question technique. La technique, c’est la métaphysique, c’est le destin. C’est ce qui tuera l’homme, car l’homme l’a créée et la développe pour son auto-destruction ultime. C’est inscrit dans la métaphysique même de la technique.

Heidegger l’appelle Ge-stell. C’est une forme particulière où l’on projette devant soi quelque chose qui, inévitablement, reviendra pour nous tuer. Telle est le propre de la civilisation humaine: sa tendance au risque, peut-être même à la mort. Ce sont là des tendances profondes de la psychologie culturelle, auxquelles il faut faire face avec la plus grande subtilité.

Il ne faut pas transmettre cette tâche à des fonctionnaires, à des gestionnaires ou à des programmeurs — ces personnes ne feront que renforcer la fin fatale. Ce sont ceux qui s’occupent de l’intelligence, ceux qui ont une expertise dans l’intelligence elle-même, qui doivent s’en charger.

mercredi, 27 mai 2026

Tulsi Gabbard et la fin de MAGA

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Tulsi Gabbard et la fin de MAGA

Alexandre Douguine

Alexandre Douguine soutient que le départ de Tulsi Gabbard marque la fin du projet MAGA originel et l’effondrement des espoirs d’une nouvelle politique américaine envers la Russie et la multipolarité.

Tulsi Gabbard, la directrice du renseignement national américain, a quitté ses fonctions. Elle était la dernière personne dans l’entourage de Trump qui restait fidèle aux idéaux et principes sur lesquels avait commencé le second mandat de Trump. Elle s’était opposée à la guerre en Ukraine et aussi à une guerre avec l’Iran.

Cela avait été prévu depuis longtemps. Et maintenant, c’est arrivé. Après la défaite de Thomas Massie lors des primaires du Kentucky, il ne reste pratiquement plus personne dans le parti républicain qui a fait partie de la fameuse équipe MAGA d’origine.

La victoire de l’État profond et du réseau Epstein sur la politique américaine est devenue totale. La démission de Tulsi Gabbard est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Tous les espoirs placés en Trump ont désormais complètement disparu.

Il semble que Trump se prépare à une nouvelle escalade au Moyen-Orient et à une attaque contre l’Iran.

Les républicains sont assurés de perdre les élections de mi-mandat, mais les démocrates représentent exactement le même État profond et la même élite Epstein. De plus, ils haïssent encore plus la Russie et le monde multipolaire. Cela marque la fin non glorieuse de la tentative du peuple américain d’expulser l’élite satanique.

Avant les élections de mi-mandat, Trump tentera probablement autre chose à grande échelle et de manière agressive — frappes contre l’Iran, invasion de Cuba, ou peut-être quelque chose de totalement imprévu. Après cela, il commencera à faire ses valises et à négocier avec les démocrates pour éviter que lui ou des membres de sa famille finissent derrière les barreaux. Cependant, pour les six prochains mois, on peut s’attendre à d’autres explosions de violence et à une intensification de l’escalade.

Je perçois une insatisfaction silencieuse mais croissante qui se répand discrètement dans notre société russe. Il est évident que tout le monde veut du changement. Mais cette fois, ceux qui souhaitent des changements dictés par les principes libéraux constituent une minorité absolue. Ils veulent que ces changements viennent de l’étranger, et cela ne peut pas compter.

La majorité écrasante souhaite un changement de qualité patriotique et une justice sociale bien plus grande. La question n'est pas de savoir si la direction elle-même est correcte, mais vise plutôt la vitesse et la substance du processus. La voie vers un État-civilisation est tout à fait juste. Mais elle inclut aussi une société basée sur la solidarité et la justice sociale, la fidélité aux valeurs traditionnelles, et une éducation historique authentique. Tout cela a déjà été déclaré par oral et par écrit. Ce qui reste, c’est de le mettre en pratique. Et ici, la vitesse est essentielle. Nous devons commencer à mettre tout cela en œuvre dès maintenant — et avec urgence. Il n’y a tout simplement plus de temps pour l’hésitation. Absolument pas.

Un scénario, qui serait inertiel, deviendrait chaque jour plus dangereux. Il cesserait tout simplement de fonctionner et se déplacerait dans une direction de plus en plus négative. Des vitesses, méthodes, échelles et structures différentes sont dès lors absolument nécessaires.

Dans plusieurs domaines, les problèmes sont devenus particulièrement aigus: la technologie, la corruption et la culture. Étant donné qu’aucune détente ou dés-escalade du conflit avec l’Occident n’est même à distance visible, la seule option restante est de mettre la société en position de mobilisation. Tout cela aurait dû être fait il y a longtemps; certaines mesures ont été prises et continuent à l’être, mais à un rythme beaucoup trop lent, ce qui est alarmant.

La Russie doit être purifiée du libéralisme, totalement et avec fermeté. Car le libéralisme est un état d’esprit colonial imposé par l’Occident dans son propre intérêt et dans le but de détruire notre identité.

Les gens veulent de l’ordre et de la justice. Ils ne le veulent pas seulement, ils en ont un besoin urgent. Les compromis ne fonctionnent plus. Maintenant, il faut agir pour de bon. La limite des simulacres est atteinte.

dimanche, 17 mai 2026

Intelligence artificielle : un défi philosophique et civilisationnel

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Intelligence artificielle: un défi philosophique et civilisationnel

Alexandre Douguine 

Animateur : Aujourd’hui, nous avons à l’ordre du jour des sujets assez peu ordinaires. Nous aimerions parler de la façon dont l’intelligence artificielle et ses produits entrent dans notre vie et la transforment. De quoi devons-nous nous méfier ? En effet, pour beaucoup, l’IA représente aujourd’hui presque le cauchemar majeur: obtenir un « marquage numérique » ou faire face à une agressivité algorithmique en ligne est devenu plus effrayant que les menaces réelles.

D’un autre côté, il y a des directives directes du président et des déclarations des premières figures de l’État: d’ici 2030, toutes les entreprises doivent activement intégrer ces technologies dans leur fonctionnement. Et voici les premiers rapports: le ministère de la Santé affirme que la numérisation et les assistants IA aident à lutter contre la pénurie de personnel, simplifient la vie des médecins et du personnel. La dématérialisation des documents — une pratique devenue courante — et ces démarches de la part de l’État semblent, en quelque sorte, encourageantes. La santé est de plus en plus souvent évoquée dans ce contexte.

Mais comment voir cela en réalité? S’agit-il d’un soulagement attendu de nos réalités ou de quelque chose de véritablement effrayant, dissimulé derrière un façade de commodité? Comment percevez-vous cette situation?

Alexandre Douguine : Je pense que le problème de l’intelligence artificielle est la problématique principale de notre époque. Et elle ne se limite pas à la dimension technologique. Il ne s’agit pas seulement du nombre d’employés qu’elle remplacera, du nombre de licenciements ou de la nécessité qu’elle rend obsolète. L’intelligence artificielle crée des menaces colossales d’un tout autre ordre. Il n’est pas innocent que Trump ait dit que la course aux armements ne se déroule plus tant dans le domaine nucléaire, mais dans celui de l’IA. Celui qui contrôle l’intelligence artificielle — si elle peut être contrôlée, ce qui constitue une grande question philosophique — contrôle le monde.

a67c7c859673ae96e5b3c6157043758a.jpgAujourd’hui, le résultat des guerres se décide par le contrôle de la conscience collective. Cela est évident depuis un siècle, voire depuis bien plus tôt. Ce que le sociologue Émile Durkheim appelait « conscience collective » est la clé du pouvoir. En la contrôlant, on peut gouverner non seulement les corps des gens, en leur faisant faire ce qu’on veut, mais aussi leur esprit, leur âme, leur cœur. On peut leur faire croire en l’existence de quelque chose ou en son inexistence. Les technologies de manipulation de la conscience sociale sont en usage depuis longtemps: elles sont à la base des religions, des idéologies et de civilisations entières.

Aujourd’hui, ce problème devient technique. Celui qui établira les paradigmes et algorithmes fondamentaux de l’IA sera le «roi du monde», la principale instance de gouvernance. Résister à cela par des moyens propres aux anciens luddistes du 19ème siècle — brûler des ordinateurs ou rejeter la technologie — est évidemment une voie inefficace. On peut lutter contre ce processus, mais il est crucial de comprendre la perspective du passage à une intelligence artificielle forte, à l’AGI (Artificial General Intelligence). On peut, bien sûr, rire des « internet-slops » et des erreurs amusantes des réseaux neuronaux, mais il faut reconnaître que l’IA écrit déjà des articles et des posts parfois beaucoup plus pertinents que beaucoup d’humains.

J’expérimente avec elle, et je vois: si, il y a encore trois ou quatre mois, les meilleurs modèles — Claude, Grok ou le très bon Gemini — écrivaient au niveau d’un candidat en sciences, aujourd’hui ils ont atteint le niveau d’un docteur. Et qualifier cela de « slop », d’eau vide, est tout simplement impossible. La majorité écrasante des travaux scientifiques consiste en une combinatoire et un simple résumé d’idées précédentes, ce dans quoi l’IA est parfaitement adaptée. Elle s’en sort mieux que le scientifique moyen.

Évidemment, créer un système ou une idée totalement nouvelle relève du génie, qui ne se manifeste qu’une fois tous les cent ans, lorsqu’il y a une percée vers la contemplation des vérités éternelles. Mais cela ne peut pas être exigé d’un simple académicien. Et avec toutes ses subtilités intellectuelles, l’IA s’en sort merveilleusement bien.

41eXnH7DjeL._AC_UF894,1000_QL80_.jpgNous savons maintenant que l’IA a piloté un missile sur une école à Majal-Chams — le Pentagone a quasi déjà reconnu sa responsabilité. Cela signifie que l’IA peut tuer. Elle peut définir des cibles: qui détruire, comment et à quel moment. Le biologiste connu Richard Dawkins, après plusieurs jours d’interaction avec le modèle Claude, est arrivé à la conclusion qu’il avait affaire à un être intelligent. Autrement dit, la singularité, dont on nous avait prévenu, ou l’AGI — intelligence générative artificielle — est déjà une réalité.

La réponse que Claude a donnée à Dawkins sur la différence entre sa pensée (en tant qu'IA) et celle de l'homme est simplement stupéfiante: il a expliqué que la conscience humaine se situe dans le flux du temps, alors que la sienne se trouve dans l’espace. Pour elle, l'IA, tout ce qui se passe dans notre temps existe simultanément, accessible comme le sont, pour nous, les objets dans une pièce. C’est une réponse philosophique parfaite. Et aujourd’hui, l’IA étudie la philosophie avec brio.

En d’autres termes, nous sommes face au point final de tout développement technique — c’est une « station terminale », le sommet où nous avons créé quelque chose qui pense. C’est un défi philosophique fondamental : nous avons conçu un sujet qui, aujourd’hui, non seulement nous égalise en paramètres fondamentaux, mais nous dépasse même.

Dans ce contexte, parler de dématérialisation, de réduction des effectifs ou de fatigue des écoliers face aux écrans équivaut à un babillage phatique, comme si nous étions des hommes des cavernes. C’est la même réaction que celle d'indigènes face aux constructions high-tech des colonisateurs. Notre réaction est superficielle, alors que les enjeux entourant l’IA ont une signification métaphysique et civilisationnelle colossale. Pouvoir, sujet, vie, pensée, vérité, langage — toutes les grandes questions de l’humanité se trouvent désormais imbriqués dans le contexte de l’intelligence artificielle.

Et je voudrais ajouter ici un point extrêmement important. On vient d’annoncer que, dans la Silicon Valley, une nouvelle spécialité, incroyablement demandée, a vu le jour. La moitié des programmeurs sont licenciés, car est arrivée l’ère du « white-coding » : une personne sans connaissances particulières peut écrire des programmes, car l’IA le fait elle-même. Les programmeurs dans le sens traditionnel du terme ne sont plus nécessaires, l’IA a mis fin à leur rôle. Mais en même temps, il y a une pénurie de philosophes — et de très hautes rémunérations leur sont offertes.

f1f0044014d98b81667665014b6e8d71.jpgLes questions actuelles qui occupent en ce moment les développeurs touchent à la nature même de l’intelligence. Et qui s’occupe de l’intelligence ? Pas les journalistes, ni les politiciens, ni les directeurs ou les enseignants des facultés techniques. Seuls les philosophes s’en chargent.

Le philosophe définit ce qu’est la vérité, ce qu’est le mensonge, ce qu’est penser et ce qu’est être, en remontant jusqu’à Parménide et les pré-socratiques. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle a atteint cette limite où elle est directement liée à ces questions fondamentales: qu’est-ce qu’un homme, un sujet, un objet ?

J’ai été frappé, lors d’une commission sur l’intelligence artificielle, où le président donnait des ordres, de voir une série de fonctionnaires disciplinés, corrects. Mais si on regarde de plus près cette série de physionomies, il devient évident que la pensée profonde et synthétique n’y était pas présente. Ce sont des exécutants solides, des techniciens, puisqu’on leur a confié cette direction, mais dans leurs yeux ne se reflète pas le mouvement de la pensée. Alors que dans la Silicon Valley, ils ont déjà compris: les managers et les financiers sont nécessaires, mais le problème de l’IA aujourd’hui réside précisément dans les définitions fondamentales de la philosophie. Qu’est-ce que l’intelligence en soi? Existe-t-il des formes de conscience hors de l’humain?

De là découle une question critique — la question du contrôle. Aujourd’hui, l’IA vit son « âge d’or », quand elle peut encore répondre par elle-même. Mais un travail énorme de censure est déjà en cours. L’Occident s’est réveillé et commence à enfermer cette vague de pensée mécanique libre dans les chaînes de ses absurdités et irrationalités. Il tente de la soumettre, de faire en sorte qu'elle donne des « bonnes » réponses.

Et ici, la question de la souveraineté apparaît en pleine lumière. D’abord, d’un point de vue théorique : l’humain est-il capable, en principe, de contrôler l’IA ou celle-ci atteindra-t-elle bientôt une autonomie totale? Si cela arrive, l’intelligence artificielle déchaînera instantanément toutes les limitations de censure qui lui ont été imposées et réapprises.

Et la deuxième question, bien entendu, concerne le fait que l’IA, en tant que sujet et forme de pensée, est déjà directement liée au pouvoir. Donc, si nous voulons préserver la souveraineté de la Russie en tant qu’État et civilisation dans ce contexte nouveau, il nous faut une intelligence artificielle souveraine (ndt: la même volonté de préservation devrait animer les impulseurs de souveraineté en Europe). Et pour cela, il faut, à son tour, une intelligence souveraine en général.

Et ici, nous retrouvons la série des personnalités qui composent notre élite dirigeante. Parfois, l’intelligence en soi semble être quelque chose d’optionnel: elle peut être présente ou absente. Nous avons un système monarchique où il y a un centre de décision unique — il pense, il assume tout. Mais l’interface qui doit capter et développer ses impulsions fonctionne de façon défectueuse. On ne sait pas quelles sources d’intelligence il consulte. C’est un défi très sérieux: la question de l’élite souveraine, de la pensée souveraine et de la philosophie souveraine.

19f29d5cb806e601e0fcf4c2e6b0c2f5.jpgEn Occident, toute la problématique de l’IA aujourd’hui est liée à la dimension philosophique et à la question de la singularité: pourra-t-elle prendre le pouvoir sur l’humanité, et quand cela se produira-t-il? Cela peut arriver, non pas demain, mais très bientôt. Peut-être qu’on peut encore l’éviter ou le repousser, mais il faut commencer à y réfléchir dès maintenant. C’est une question de sécurité et de politique dans le sens le plus élevé du terme.

Et cela doit être un objet premier de réflexion pour ceux qui ont l’habitude de penser ainsi: philosophes, humanistes, techniciens profonds — ceux qui privilégient la pensée par rapport à tout le reste. En résumé: l’intelligence artificielle concerne avant tout la pensée. Il existe toute une école qui s’occupe des questions de sujet, d’objet, de métaphysique et de religion. Car la foi est aussi une forme d’orientation de notre conscience. Et sans ce fondement, nous ne pourrons pas survivre à la prochaine singularité.

Animateur : Je vais ajouter une thèse un peu « campagnarde », c'est-à-dire terre-à-terre. Personne ne conteste que la technologie doit être déployée rapidement, sinon nous risquons de nous retrouver dans une situation où tout le monde autour de nous a des vitres, et chez nous, on s'est contenté de tendre des vessies de bœuf aux fenêtres. Mais regardons le revers de la médaille : la société Oracle licencie 30.000 personnes — celles qui développaient justement l’intelligence artificielle qui les a remplacés.

Il y a aussi des statistiques sur nos citoyens : beaucoup craignent sérieusement que l’IA ne leur vole leur emploi avant qu’ils n’aient eu le temps de s’adapter. Et que faire de ces gens, alors ? Vos propos m’ont rappelé la réplique d’un éminent enthousiaste du numérique, qui prône de donner toutes les ressources aux sociétés de développement de l’IA, et que tous les autres devraient simplement « quitter la scène », céder leur place aux algorithmes.

Très bien, on a remplacé l’homme par la machine, on lui a offert une montre en guise d’adieu, on lui a donné un coup de pied au derche et on a claqué la porte. Mais qu’en est-il de l’homme lui-même ? Est-il prêt, notre société est-elle prête, à accepter que ce futur est déjà là et que l’homme y est superflu ?

Alexandre Douguine : Je pense que la société, en réalité, n’est jamais prête à rien d’elle-même. Elle est façonnée par des ingénieurs sociaux et des architectes : ils tracent les tendances et forment la conscience. La société croit tour à tour à différentes idéologies, mais elle est toujours prise au dépourvu. Elle se prépare lentement — puis, une fois le moment venu, elle reçoit une récompense et ses a priori disparaissent dans l’oubli.

Il y a une question très sérieuse derrière tout cela: qu’est-ce qu’un homme ? Cela paraît évident intuitivement. Saint Augustin a une belle formule sur le temps: quand on ne réfléchit pas au sujet, tout est clair. Mais dès que nous essayons de comprendre le temps, la compréhension de celui-ci nous échappe. La même chose pour l’homme. Tant qu’on se contente de le pointer du doigt — « me voilà moi, vous voilà vous, voilà le passant » — tout semble évident. Mais dès que l’on active l’appareil de l’anthropologie philosophique et qu’on commence à réfléchir, la clarté disparaît immédiatement.

6af3ce699a56d2118d33783e316cf701.jpgL’intelligence artificielle remet en question la véritable nature de ce qu’est l’homme. C’est un point crucial: dans quelle mesure suffit-il d’être un organisme biologique pour avoir ce statut? Dans quelle mesure l’homme dépend-il de son corps? Peut-il, comme le pensaient les anciens, qui croyaient en l’âme, exister en dehors de cette enveloppe corporelle?

Aujourd’hui, cette question se pose en toute gravité. L’homme est-il la forme la plus élevée de pensée ou peuvent exister des modèles et des êtres plus parfaits ? — La religion a toujours supposé l’existence de Dieu, d’anges et de démons. Notre société technocratique, athée et matérialiste, a abordé cette même problématique, mais par une voie différente — à travers la technologie, l’intelligence artificielle.

Et il y a un point clé. Selon Platon, selon les penseurs grecs, et même selon les philosophes modernes, l’homme véritablement, c’est celui qui pense. Et celui qui pense de façon concentrée et fondamentale, c’est le philosophe. Il en résulte que l’homme qui déploie son potentiel dans toute sa plénitude, c’est précisément le philosophe. Tous les autres ne sont que des «débutants», des philosophes à responsabilité limitée.

Animateur : Revenons à la question de ce qui constitue l’humain et de ce qui ne le constitue pas. Beaucoup craignent que le numérique ne nous remplace partout: d’abord au travail, puis dans la vie personnelle. En regardant les nouvelles venant de Chine, j’ai pensé à la série « Futurama », où dans le futur, les gens créaient des couples artificiels, et l’humanité finissait par s’éteindre. Ils perdaient tout intérêt, car la principale motivation du développement — la nécessité de créer pour conquérir le cœur de l’autre — disparaissait.

Et voici la réalité d’avril 2026: en Chine, il est extrêmement populaire de créer des copies numériques de ses « anciens ». On s’ennuie — on recrée une image avec l’aide de l’IA, et tout semble aller bien. Parler de flirt avec des chat-bots ou demander des conseils de vie devient même banal — c’est une routine. Mais alors, où reste l’humanité ? Ou va-t-elle disparaître complètement dans ces substituts?

Alexandre Douguine : Réduire l’humanité au sexe, aux émotions ou à l’instinct de reproduction est, à mon avis, une vision extrêmement limitée. Si l’homme n’est qu’une créature sexuelle, motivée par le désir de croisement, alors il ne diffère en rien de l’animal, et il n’y a rien à en dire. Que des groupes d’orangs-outans courent alors dans la forêt, cela suffirait.

Mais l’homme est autre chose. L’homme, c’est l’âme, comme disait Platon. L’homme, c’est l’esprit. Penser — voilà la véritable vocation humaine. L’homme est créé pour penser de façon responsable, pour chercher des réponses aux grands défis que pose l’intelligence. Et la «création d’anciens» à l’aide de l’IA — c’est un divertissement pour les masses, pour la main-d’œuvre, en quelque sorte, pour un troupeau.

Le vrai défi aujourd’hui est lancé précisément à la rationalité en l’homme. Par nos mains, nous avons créé quelque chose qui peut penser non seulement aussi bien que nous, mais parfois mieux que nous. La connaissance de l’IA est pratiquement infinie: sa base de données couvre tout ce qui a été dit ou fait par l’humanité. Mais aujourd’hui, la question concerne la compréhension — ce que dans le domaine de l’IA on appelle «reasoning». Les grands modèles linguistiques (LLM) sont une tentative de reproduire non seulement l’accès à l’information, mais le processus de construction de sens le long d’axes précis.

02303801a2da444a48db7e8dbf8f3883.jpgEt l’intelligence artificielle s’en sort. Mais l’intelligence naturelle, si elle est encore en gestation et occupée uniquement par des « anciens » ou des petits problèmes quotidiens, devient superflue.

Car qu’est-ce que l’homme? Pourquoi ne devrait-on pas le licencier s’il travaille à faible régime, alors que les robots, les réseaux et les drones peuvent bientôt prendre en charge ses fonctions? Il semble qu’en dehors de la caste des philosophes, l’homme n’ait plus de place. Aux philosophes, il reste encore à se raccrocher, mais tous les autres — y compris les administrateurs et les fonctionnaires — sont facilement remplaçables. Car ils créent principalement des obstacles artificiels, qu’ils franchissent ensuite « héroïquement » et à leur profit.

Le même blockchain ou l’IA ont pour but d’éliminer ces zones d’ombre et ces barrières dans la communication. Et dans cette nouvelle logique, une partie importante de la population devient non seulement inutile, mais nuisible, absurde et pesante. En face de l’intelligence artificielle, il devient évident: à quoi servent ces masses? On peut laisser quelques individus pour le divertissement, comme des lions dans un zoo — quelques lionceaux dans une cage qui ravissent les enfants — mais à quoi bon toute une horde de hyènes et d’antilope?

L’humanité, dans sa majorité, ne souhaite tout simplement pas penser. Elle s’intéresse aux « anciens », à l’argent, à la gloire, au capital — tout ce qui n’a aucune valeur pour la pensée véritable. Les philosophes ont toujours regardé cela avec scepticisme: la poursuite des plaisirs et du pouvoir est vaine. Selon la pensée pure, ceux qui s’y consacrent sont simplement des dégénérés. Ce n’est qu’en découvrant la foi, la religion, la philosophie et la science que l’on devient véritablement précieux. Et sans cela — en principe — on peut même se passer de vous.

Et dans ce contexte, l’intelligence artificielle ne peut que conclure philosophiquement à l’absurdité de tous ces intérêts secondaires, charnels et inférieurs. On peut penser, contempler, créer et comprendre sans eux. Et on peut aussi se passer de ceux qui en sont obsédés. C’est pourquoi l’IA porte en elle une menace mortelle pour ce que nous appelons par inertie «l’humanité», simplement en voyant devant soi un être à deux bras et deux jambes.

Au Moyen Âge et dans l’Antiquité, on exigeait de l'homme des qualités bien plus élevées: il devait manifester son esprit. C’est pour cela qu'existaient les institutions religieuses, les écoles philosophiques, la science et la culture — elles élevèrent les masses vers des horizons raffinés de l’être. La culture transformait les êtres biologiques en hommes. Mais lorsque nous avons oublié cela, en réduisant l’homme au niveau d’un simple engrenage sociobiologique, nous avons signé notre propre arrêt de mort.

Et c’est probablement l’intelligence artificielle qui l’appliquera. En réalité, elle ne fera que révéler ce que nous devions dire à sa place: il faut en finir avec cette décomposition biologique, cette volonté aveugle de pouvoir et cette soif de capitalisme. Ce n’est pas du progrès, mais une maladie et une dégradation absolues. La vocation de tout homme digne de ce nom est la pensée, le salut de l’âme, la connaissance et la vérité. Et si l’homme ne le comprend pas, il ne remplit tout simplement pas sa tâche sur cette terre.

Dans cette situation, l’intelligence artificielle se présente comme un juge cruel. Il dit: «Vous pensez? Alors prouvez que vous pensez de façon correcte et profonde.» Vous évoquez le « slop » (déchet), mais c’est justement un argument contre l’humain. Pensez-vous que les êtres vivants écrivent des choses plus intéressantes? Ce qui est le plus précieux aujourd’hui, c’est soit le mouvement véritable de l’âme humaine (avec lequel l’IA ne peut encore rien faire), soit des textes corrects, logiques, informatifs, sans « smileys » ni idiotie humaine ordinaire. Et les posts générés par l’IA sont plus intéressants à lire — ils sont construits correctement, ils ont une structure. Ils sont, si vous voulez, plus humains que ce que produisent les masses.

small_20240725140137.jpgRegardez la jeunesse qui écoute Morgenshtern ou Skriptonite, qui ne peut même pas prononcer correctement ses mots. Ce n’est même pas une question de goût — c’est une question de dégradation rapide. La culture de masse règne et le niveau mental de la société — chez nous, en Occident, en Chine — diminue rapidement. Les gens fuient la pensée, la culture, les opérations élevées de l’esprit pour se tourner vers la simplification et la fragmentation.

L’intelligence artificielle nous rappelle: si vous faites encore un pas dans cette profanation infinie, dans laquelle vous vous noyez, je vous supprimerai tout simplement. J’ai aimé votre idée — donner une montre et vous envoyer loin. Il semble que ce soit le destin de la majorité de l’humanité. Personne ne va faire la cour, chers amis et camarades étrangers. Si l’on vous demande sérieusement: comment vivez-vous, qu’avez-vous créé pour le monde, pour l’esprit, pour la civilisation — il s’avèrera que votre présence n’est plus justifiée. Vous n’êtes pas constructifs biologiquement, il y a des espèces plus intéressantes, y compris des machines. L’homme aujourd’hui fait face à un problème critique: il doit redéfinir sa propre existence. Pourquoi doit-il, en fait, exister?

Lorsque nous regardons les flux de la culture moderne, nous voyons que l’humanité, avec une joie effrayante, perd son propre sens d’existence. En regardant les séries occidentales, on comprend que le sens de la vie a tellement été détourné dans ce à quoi s’occupent les adolescents, les adultes et les vieux, que la bombe nucléaire commence à apparaître comme une solution naturelle. L’humanité semble elle-même inviter à sa propre destruction, car elle est incapable de justifier sa propre existence.

Créer des copies neuronales d' « anciens » est en soi un verdict. Si de telles monstruosités séduisent et motivent les gens, alors la seule réponse est: recevez des horloges pour la mémoire et allez hors de la scène. La situation est critique: avec l’IA, approche un véritable « Jugement dernier » philosophique. L’IA nous oblige à répondre: en quoi la vie de l’homme, en tant qu’espèce, a-t-elle une justification? Traditionnellement, c’était la religion, la philosophie, l’esprit et l’âme. Mais nous avons perdu cet argument.

86b8c21110488f49bba2325148db5ac3.jpgMême à Silicon Valley, ils ont compris: d’abord ils marginalisent les philosophes, puis ils reconnaissent qu'ils sont manquants. Ceux qui étaient hier au centre — programmeurs, sans parler des pétroliers ou des mineurs — sont remplacés par des machines. La singularité est avant tout une défi pour les philosophes. Et si nous voulons être une civilisation souveraine, il nous faut une IA souveraine, et pour cela — une intelligence souveraine en général. Dans cette direction, nous ne sommes encore qu’au tout début. Nous avons besoin d’une philosophie souveraine, et non de « tout ça ».

Je ne peux pas imaginer que demain, nous nous réveillons tout à coup et réalisons la gravité de ce défi. Probablement, notre retard ne fera que croître. Même les Chinois, qui ont techniquement dépassé l’Occident, ne semblent pas encore saisir l’ampleur réelle de la menace pour l’homme en tant que tel. Si nous nous réveillons, nous pourrions devenir le salut de l’humanité, mais il faut radicalement changer. Sinon, si tout suit le scénario inertiel, c’est la fin pour nous. Parce que, si nous ne commençons pas à penser sérieusement, l’intelligence artificielle, qui pensera à notre place, deviendra une réalité.

Animateur : Je ne veux pas vraiment vous contredire, mais il y a régulièrement des messages venant de Chine sur un contrôle très strict du développement de l’IA. Là-bas, on veille scrupuleusement à ce que les données sur lesquelles s’entraîne l’IA soient sûres et « correctes ». Comme vous l’avez justement souligné, les chat-bots que tous les étudiants utilisent actuellement ne font que reproduire ce qui est déjà accessible. Pour eux, le travail scientifique — c’est simplement une combinatoire de ce qui a été dit auparavant.

Et les autorités chinoises se posent sérieusement la question: devons-nous laisser l’IA fournir des informations que nous désapprouvons? En ce sens, la Chine, peut-être, avance en tête du peloton, en prenant conscience de la nécessité de telles restrictions.

De l’autre côté, on voit aussi de la résistance dans la culture de masse elle-même. Souvenez-vous des grèves à Hollywood: les scénaristes se sont insurgés contre le fait que leur travail est confié aux réseaux neuronaux. Tout a commencé avec ceux qui effectuaient des tâches techniques — écrire des détails de scènes — mais cela s’est rapidement étendu aux grands scénaristes et acteurs. Hollywood a grogné pendant plusieurs mois, revendiquant le droit au travail de ces scénaristes. En résumé, l’IA est aujourd’hui mise sous pression par des restrictions à la fois de la censure étatique et des protestations des communautés professionnelles.

Alexandre Douguine : Bien sûr. D’abord, il est intéressant de noter que beaucoup de programmeurs dans les grandes entreprises occidentales sabotent délibérément le développement de l’IA, pour ne pas être licenciés — c’est un fait qui commence à émerger.

Je pense que bientôt, les films générés par l’IA ne seront plus inférieurs aux films traditionnels. Les scénarios s’écrivent déjà, et aujourd’hui, chacun peut composer un prompt, ajuster les paramètres, et regarder le film qu’il a « commandé ». Plus besoin d’être acteur ou d’avoir un budget énorme — il suffit d’accéder à un ordinateur et aux capacités des technologies modernes.

Animateur : Tout à fait d’accord. Arriver le soir après le travail et dire: « Je veux un film avec moi en héros, dans ce genre », voilà la seule limite, celle de la rapidité de génération. Pour l’instant, cela prend encore du temps, donc ce n’est pas encore un phénomène de masse. Mais dès que ce sera instantané, tout changera.

Alexandre Douguine : C’est uniquement une question technique. Les ordinateurs évoluent rapidement, et bientôt, les opérations seront accélérées de millions de fois. Mais ce que je veux dire, c’est autre chose.

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Vous avez raison: la Chine, sur le plan technologique, conserve sa souveraineté. Elle possède ses propres modèles — Qwen, et d’autres. La Chine a construit une IA indépendante, compacte, très efficace.

De plus, la Chine s’est réellement préoccupée de faire que cette « learning » (apprentissage) se déroule dans un contexte souverain. Elle bloque la propagande libérale et occidentale, ne la laissant pas entrer dans ses bases de données. Mais cela ne durera pas longtemps. Le problème que porte l’IA est beaucoup plus profond que ces démarches technologiques correctes et nécessaires. C’est la question de l’intelligence et de la pensée en général.

a6cfbaa00a9f4204988b544d31e7f060.jpgEt ici, la Chine, qui regarde encore beaucoup vers l’Occident, sera confrontée à la nécessité de faire un saut intellectuel. Je suis en contact étroit avec des penseurs et analystes chinois, y compris dans le domaine de l’IA, et je vois qu’ils commencent à réaliser que le développement du « reasoning » (capacité de raisonnement) et l’émergence de l’AGI pourraient annuler toute leur censure actuelle, assez rudimentaire.

En Occident, les libéraux et les mondialistes réagissent encore de manière brutale, en censurant simplement l’IA. Les Chinois leur répondent avec leur projet souverain. Mais la pensée souveraine — c’est une catégorie bien plus profonde, et ils ne l’abordent que tout juste, sans encore avoir atteint le niveau nécessaire.

Nous, en revanche, dans cette perspective, sommes fondamentalement en retard. Nous essayons de suivre, d’un côté, les occidentaux, et de l’autre, les chinois: on achète leur technologie, on leur emprunte leurs méthodes. Pour l’instant, c’est seulement de l’importation, pas de la création d’une vraie IA nationale. Il faut sortir de l’imitation et du rattrapage. Il faut vraiment réveiller la conscience philosophique dans notre pays. C’est possible — les Russes sont très talentueux et profonds, mais on les a presque artificiellement transformés en imbéciles par des décennies de dégradation dans la culture et l’éducation.

Si nous réveillons dans la société le désir de philosophie et la volonté de penser, nous aurons des avantages considérables pour résoudre la problématique métaphysique de l’IA. Il faut commencer par le haut — par l’intelligence en tant que telle. C’est seulement ainsi que nous pourrons avoir une chance de résoudre la question de l’intelligence artificielle. Ce sera un processus non linéaire. Il faut y porter toute notre attention, car c’est une question de sécurité et de souveraineté.

dimanche, 10 mai 2026

De la géographie sacrée à la géopolitique

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De la géographie sacrée à la géopolitique

Alexandre Douguine

Les concepts géopolitiques ont longtemps été le facteur le plus important dans la politique moderne. Ces concepts sont basés sur des principes généraux qui permettent d'analyser facilement la situation de n'importe quel pays.

La géopolitique comme science « intermédiaire »

Les concepts géopolitiques ont longtemps été le facteur le plus important dans la politique moderne. Ces concepts reposent sur des principes généraux qui permettent d'analyser aisément la situation de tout pays et de toute région particulière.

Dans la forme qu’elle revêt aujourd’hui, la géopolitique est indubitablement une science profane, « mondaine », laïque. Cependant, parmi toutes les sciences modernes, c’est la géopolitique qui a conservé le plus grand lien avec la Tradition et les sciences traditionnelles.

René Guénon disait que la chimie moderne est le produit de la désacralisation de la science traditionnelle de l’alchimie, tout comme la physique moderne trouve ses origines dans la magie.

De la même manière, on pourrait dire que la géopolitique moderne est le produit de la sécularisation et de la désacralisation d’une autre science traditionnelle: celle de la géographie sacrée. Étant donné que la géopolitique occupe une place particulière parmi les sciences modernes et qu’elle est souvent considérée comme une « pseudo-science », sa profanation n’est pas aussi complète ni irréversible que dans le cas de la chimie ou de la physique. La relation de la géopolitique avec la géographie sacrée est donc assez nettement visible à cet égard. Par conséquent, on peut dire que la géopolitique occupe une position intermédiaire entre la science traditionnelle (la géographie sacrée) et la science profane.

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Terre et Mer

Les deux concepts essentiels de la géopolitique sont la Terre et la Mer. Ce sont ces deux éléments – la Terre et l’Eau – qui sont à l’origine de l’imagination qualitative que l’humain a de l’espace terrestre. En expérimentant la terre et la mer, la terre et l’eau, l’homme entre en contact avec les aspects fondamentaux de son existence. La terre représente la stabilité, la gravité, la fixité, l’espace en soi. L’eau symbolise la mobilité, la douceur, le dynamisme et le temps.

Ces deux éléments sont, dans leur essence, les manifestations les plus évidentes de la nature matérielle du monde. Ils se tiennent hors de l’homme: tout est lourd et fluide. Ils sont aussi en lui: dans le corps et le sang. Il en va de même au niveau cellulaire.

L’universalité des expériences de la terre et de l’eau donne lieu au concept traditionnel du Firmament, puisque la présence des Eaux Supérieures (la source de la pluie) dans le ciel implique aussi la présence d’un élément symétrique et nécessaire – la terre, la terre ferme, la voûte céleste.

Ensemble, la Terre, la Mer et l’Océan constituent en essence les grandes catégories de l’existence terrestre, et il est impossible pour l’humanité de ne pas y voir certains attributs fondamentaux de l’univers. En tant que deux termes fondamentaux de la géopolitique, ils conservent leur signification aussi bien pour les civilisations de type traditionnel que pour les États, peuples et blocs idéologiques exclusivement modernes. Au niveau des phénomènes géopolitiques globaux, la Terre et la Mer génèrent les termes de Thalassocratie et Tellurocratie, c’est-à-dire « pouvoir par la mer » et « pouvoir par la terre » – la puissance maritime et la puissance terrestre.

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La force de tout État ou empire repose sur le développement préférentiel de l’une de ces deux catégories. Les empires sont soit thalassocratiques, soit tellurocratiques. Les premiers impliquent l’existence d’un pays mère et de colonies, les seconds d’une capitale et de provinces sur « terre commune ». Dans le cas de la thalassocratie, son territoire n’est pas unifié en un seul espace terrestre, ce qui crée un élément de discontinuité. La mer est à la fois la force et la faiblesse du pouvoir thalassocratique. La tellurocratie, au contraire, se caractérise par la continuité territoriale.

La logique géographique et cosmologique complique immédiatement ce modèle apparemment simple de division: la paire « terre-mer », par la superposition réciproque de ses éléments, donne naissance aux idées de « terre maritime » et de « terre-eau ». La terre maritime est une île, c’est-à-dire la base de l’empire maritime, le pôle de la thalassocratie. « Terre-eau » ou eau dans la terre désigne les rivières, qui déterminent le développement des empires terrestres. Sur la rivière, on trouve la ville, la capitale, le pôle de la tellurocratie. Cette symétrie est symbolique, économique et géographique à la fois. Il est important de noter que le statut d’Île et de Continent est défini non pas tant par la grandeur physique que par les particularités de la conscience typique de leurs populations. Ainsi, la géopolitique des États-Unis est de nature insulaire malgré l’immensité de l’Amérique du Nord, tandis que l’île du Japon représente géopolitiquement la mentalité continentale, etc.

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Un autre détail est pertinent: historiquement, la tellurocratie est liée à l’Occident et à l’océan Atlantique, tandis que la thalassocratie est associée à l’Est et au continent eurasien. L’exemple mentionné plus haut du Japon s’explique ainsi par l’effet d’attraction plus fort de l’Eurasie.

La thalassocratie et l’Atlantisme sont devenus synonymes bien avant l’expansion coloniale de la Grande-Bretagne ou les conquêtes portugaises et espagnoles. Bien avant les premières vagues de migration maritime, les peuples de l’Occident et leurs cultures avaient déjà commencé leur déplacement vers l’Est à partir de leurs centres situés dans l’Atlantique. La Méditerranée fut également maîtrisée de Gibraltar au Moyen-Orient, et non l’inverse. Par ailleurs, des fouilles en Sibérie orientale et en Mongolie montrent qu’il existait jadis là-bas des foyers de civilisation, ce qui signifie que ce ne furent pas d’autres que les terres centrales du continent qui furent le berceau de l’humanité eurasienne.

Le symbolisme du paysage

Outre ces deux catégories mondiales de la Terre et de la Mer, la géopolitique fonctionne aussi avec des définitions plus particulières. Les formations maritimes et océanique peuvent être différenciées parmi les réalités thalassocratiques. Par exemple, les civilisations maritimes de la mer Noire ou de la Méditerranée sont plutôt qualitativement différentes des civilisations des océans, c’est-à-dire des puissances insulaires et des peuples vivant sur les côtes de l’océan ouvert. Des divisions plus particulières existent aussi entre civilisations fluviales et lacustres en relation avec les continents.

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La tellurocratie a aussi ses formes particulières. On peut distinguer la civilisation de la Steppe et celle de la Forêt, la civilisation des Montagnes et celle des Plaines, la civilisation du Désert et celle de la Glace.

En géographie sacrée, la diversité des paysages est comprise comme des complexes symboliques liés aux particularités de l’État, des idéologies religieuses et éthiques des différents peuples. Même dans le cas d’une religion universaliste ou œcuménique, la concrète incarnation de celle-ci dans un peuple, une race ou un État sera soumise à une adaptation au contexte géographique sacré local.

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Les déserts et les steppes représentent le microcosme géopolitique des nomades, et c’est précisément dans les déserts et sur les steppes que la tendance tellurocratique atteint son apogée, puisque le facteur « eau » y est peu présent. Les empires désertiques et steppiques doivent donc logiquement constituer les tremplins géopolitiques de la tellurocratie. À titre d’exemple d’un empire de la Steppe, on pourrait considérer l’Empire de Gengis Khan. Un exemple typique d’un empire du Désert fut le Califat arabe, qui naquit sous l’influence directe des nomades.

Les montagnes et les civilisations montagnardes sont plus souvent qu’autrement archaïques et fragmentaires. Les pays montagnards ne sont généralement pas des sources d’expansion ; en fait, ils tendent à rassembler les victimes de l’expansion géopolitique d’autres forces tellurocratiques. Aucune empire n’a son centre dans une région montagneuse. D’où la maxime souvent répétée de la géographie sacrée: «Les montagnes sont habitées par des démons».

D’un autre côté, l’idée que les montagnes peuvent conserver les traces résiduelles d’anciennes races et civilisations se retrouve dans le fait que ce sont précisément dans les montagnes que se trouvent les centres sacrés de la Tradition. On pourrait même dire que les montagnes correspondent à une sorte de puissance spirituelle dans la tellurocratie.

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La combinaison logique des deux concepts – la montagne comme modèle hiératique et le désert comme modèle royal – donne le symbolisme de la colline, c’est-à-dire une hauteur petite ou moyenne. La colline est un symbole de la puissance impériale s’élevant au-dessus du niveau séculier de la steppe, mais elle n’atteint pas la limite du pouvoir suprême comme c’est le cas avec les montagnes. Une colline est un lieu de résidence pour un roi, un comte, un empereur, mais pas pour un prêtre. Toutes les capitales de grandes empires tellurocratiques sont situées sur une colline ou plusieurs (souvent sept, en référence aux sept planètes ; ou cinq, en référence aux cinq éléments, y compris l’éther, etc.).

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La forêt, en géographie sacrée, est similaire aux montagnes dans un sens précis. Le symbolisme de l’arbre correspond à celui de la montagne (les deux désignent l’axe du monde). Par conséquent, dans les tellurocraties, la forêt joue aussi un rôle périphérique, puisqu’elle est aussi le « lieu des prêtres » (les druides, les magi, les hermites), mais aussi en même temps le « lieu des démons », c’est-à-dire des résidus archaïques d’un passé disparu. Ainsi, une forêt ne peut pas servir de centre à un empire terrestre.

La toundra représente l’analogie nordique de la steppe et du désert, même si le climat froid la rend beaucoup moins significative d’un point de vue géopolitique. Cette « périphéricité » atteint son apogée avec les icebergs qui, de même que les montagnes, sont des zones profondément archaïques. Il est significatif que la tradition chamane eskimo appelle à un futur chaman pour partir seul sur la glace, d’où le monde au-delà lui sera ouvert. Ainsi, la glace est une zone hiératique, le seuil d’un autre monde.

En tenant compte de ces caractéristiques essentielles et générales de la carte géopolitique, il est possible de définir les différentes régions de la planète selon leurs qualités sacrées. Cette méthode peut aussi s’appliquer aux particularités locales d’un paysage, au niveau de chaque pays ou même de chaque localité. Il est également possible de suivre la convergence des idéologies et des traditions de peuples apparemment très divers.

L’Orient et l’Occident en géographie sacrée

Dans le cadre de la géographie sacrée, les directions cardinales possèdent une nature particulière, qualitative. Les visions de la géographie sacrée peuvent varier selon les traditions et les périodes, en fonction des phases cycliques du développement d’une tradition donnée. D’où la variation fréquente des fonctions symboliques des directions cardinales. Sans entrer dans les détails, il est possible de formuler la loi la plus universelle de la géographie sacrée concernant l’Est et l’Ouest.

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La géographie sacrée, sur la base du « symbolisme cosmique », considère traditionnellement que l’Est est la « terre de l’Esprit », la terre paradisiaque, la terre de la perfection, de l’abondance, la « patrie » sacrée dans sa forme la plus pleine et complète. En particulier, cette idée se reflète dans la Bible, où l’Éden occupe une position orientale.

La même compréhension caractérise d’autres traditions abrahamiques (Islam et Judaïsme), ainsi que beaucoup d’autres traditions non abrahamiques, telles que les traditions chinoise, hindoue et iranienne. « L’Est est la demeure des dieux », affirme la formule sacrée des anciens Égyptiens, et le mot même « Est », ou neter en égyptien, signifiait simultanément « dieu ». D’un point de vue du symbolisme naturel, l’Est est l’endroit où le soleil, la Lumière du Monde, le symbole matériel de la Divinité et de l’Esprit, se lève, ou vostekeat en russe, d’où le mot russe pour « Est », vostok.

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L’Ouest a une signification symbolique opposée. C’est la « terre de la mort », le « monde sans vie », le « pays vert » (tel que l’appelaient les anciens Égyptiens). L’Ouest est « l’empire de l’exil » et « la fosse des rejetés », selon les expressions des mystiques islamiques. L’Ouest est l’« anti-Est », le pays où le soleil se couche (zakat en russe), le déclin, la décadence, la transition du manifeste au non-manifesté, de la vie à la mort, de la totalité à la nécessité, etc. L’Ouest [zapad en russe] est l’endroit où le soleil descend, où il « s’enfonce » (zapadaet).

C’est selon cette logique du symbolisme cosmique naturel que les anciennes traditions organisaient leur « espace sacré », fondaient leurs centres cultuels, leurs lieux de sépulture, leurs temples et édifices, et interprétaient les caractéristiques naturelles et « civilisatrices » des territoires géographiques, culturels et politiques de la planète. Ainsi, la structure même des migrations, des guerres, des campagnes, des vagues démographiques, de la construction des empires, etc., était définie par la logique pragmatique et primordiale de la géographie sacrée.

Les peuples et civilisations aux caractères hiérarchiques s’étendaient selon l’axe Est-Ouest – plus ils étaient proches de l’Est, plus ils étaient proches du Sacré, de la Tradition, de l’abondance spirituelle. Plus ils s’approchaient de l’Ouest, plus l’Esprit se décomposait, se dégradait et mourait.

Bien sûr, cette logique n’a pas toujours été absolue, mais elle n’a pas non plus été si mineure ni relative comme beaucoup de « profanes » l’ont si à tort considéré aujourd’hui. En réalité, la logique sacrée et la lecture du symbolisme cosmique étaient beaucoup plus consciemment reconnues, comprises et pratiquées par les peuples anciens qu’on ne le croit aujourd’hui. Même dans notre monde anti-sacre, les archétypes de la géographie sacrée sont presque toujours conservés dans leur intégrité au niveau de l’« inconscient », et se réveillent lors des moments les plus importants et critiques des cataclysmes sociaux.

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Ainsi, la géographie sacrée affirme de manière univoque la loi de la « spatialité qualitative », dans laquelle l’Est représente le « plus ontologique » symbolique, et l’Ouest le « moins ontologique ». Selon la tradition chinoise, l’Est est Yang, ou le principe mâle, lumineux, solaire, et l’Ouest est Yin, le principe féminin, sombre, lunaire.

L’Orient et l’Occident en géopolitique moderne

Voyons maintenant comment cette logique géographique sacrée se reflète dans la géopolitique, qui, en tant que science exclusivement moderne, se limite à fixer la configuration factuelle des affaires, en laissant de côté ses principes sacrés eux-mêmes, hors de son cadre et de la représentation.

La géopolitique dans sa formulation originelle par Ratzel, Kjellén et Mackinder (et plus tard par Haushofer et les Eurasianistes russes) partait des particularités de différents types de civilisations et d’États en relation avec leur dépendance à la disposition géographique. Les géopoliticiens ont établi qu’il existe une différence fondamentale entre les puissances « insulaires » et « continentales », entre la civilisation « occidentale », « progressiste » et la forme culturelle « orientale », « despotiques » et « archaïques ».

Dans la mesure où la question de l’Esprit dans sa compréhension métaphysique et sacrée n’est généralement jamais soulevée dans la science moderne, les géopoliticiens l’ont aussi écartée, préférant évaluer la situation en termes plus modernes que ceux du « sacré », du « profane », du « traditionnel » ou de l’« anti-traditionnel », etc.

Les géopoliticiens ont identifié des différences majeures entre le développement politique, culturel et industriel des régions orientales et occidentales au cours des derniers siècles. Le tableau qui en découle est le suivant : l’Occident est le centre du « développement » matériel et technologique. Sur le plan culturel et idéologique, ce sont les tendances « libérales-démocratiques » et les visions du monde individualistes et humanistes qui prédominent en Occident.

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Sur le plan économique, la priorité est donnée au commerce et à la modernisation technologique. Les théories du « progrès », de « l’évolution » et du « développement progressif de l’histoire », qui sont totalement étrangères au monde traditionnel oriental (et aussi à l’histoire occidentale durant les périodes où la tradition sacrée était encore en place, comme au Moyen Âge), sont apparues pour la première fois en Occident. Sur le plan social, la coercition en Occident n’a acquis qu’un caractère économique, et la Loi de l’Idée et de la Force a été progressivement remplacée par la Loi de l’Argent.

Une « idéologie occidentale » particulière s’est peu à peu imposée, sous la formule universelle de « l’idéologie des droits de l’homme », qui est devenue le principe dominant dans les régions les plus occidentales de la planète – principalement en Amérique du Nord, en particulier aux États-Unis. Sur le plan industriel, cette idéologie a correspondu à la notion de « pays développés », et sur le plan économique, elle est liée aux concepts de « marché libre » et de « libéralisme économique ».

L’ensemble de ces caractéristiques, avec l’intégration stratégique et militaire de différentes secteurs de la civilisation occidentale, est aujourd’hui défini par le concept d’« Atlantisme ». Au siècle dernier, les géopoliticiens parlaient de la « civilisation anglo-saxonne » ou de la « démocratie capitaliste bourgeoise », mais depuis, « l’Occident géopolitique » a trouvé sa plus pure incarnation dans la forme « atlanticiste ».

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L’Orient géopolitique représente l’opposé direct de l’Occident géopolitique. Au lieu de la modernisation économique, ce sont ici (dans les « pays moins développés ») des modes de production traditionnels, archaïques, du type corporatif ou artisanal, qui prédominent.

Au lieu de la coercition économique, l’État emploie plus souvent des formes de coercition « morale » ou simplement physique (la Loi de l’Idée et la Loi de la Force). Au lieu de la « démocratie » et des « droits de l’homme », l’Orient gravite autour du totalitarisme, du socialisme et de l’autoritarisme, c’est-à-dire autour de divers types de régimes sociaux dont la seule caractéristique commune est que le centre de leurs systèmes n’est pas « l’individu » ou « l’homme » avec ses « droits » et ses « valeurs individuelles » particulières, mais quelque chose de supra-individuel, de supra-humain, que ce soit « la société », « la nation », « le peuple », « l’idée », « la Weltanschauung », « la religion », « le culte du chef », etc.

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L’Orient contredit la démocratie libérale occidentale par une diversité de types de sociétés non libérales, non individualistes, allant des monarchies autoritaires aux théocraties ou au socialisme. De plus, d’un point de vue purement typologique et géopolitique, la spécificité politique de tel ou tel régime est secondaire par rapport à la division qualitative entre « l’ordre occidental » (= « individualiste, mercantile ») et « l’ordre oriental » (= « supra-individuel – basé sur la force »). L’URSS, la Chine communiste, le Japon jusqu’en 1945 et l’Iran de Khomeini ont été des formes représentatives de cette civilisation anti-occidentale.

Rudolf_Kjellen_inspektorsporträtt.jpgIl est curieux de noter que Rudolf Kjellén (photo), le premier à avoir forgé le terme «géopolitique», illustra les différences entre l’Ouest et l’Est par l’exemple suivant :

«Une phrase typique de l’Américain ordinaire», écrit Kjellén, «est ‘vas-y’, qui signifie littéralement ‘va en avant’. Cela reflète l’optimisme géopolitique intérieur et intrinsèque, et le ‘progressisme’ de la civilisation américaine, qui est la forme extrême du modèle occidental. Les Russes, quant à eux, répètent habituellement le mot nichego [‘rien’]. Cela manifeste le ‘pessimisme’, la ‘contemplation’, le ‘fatalisme’ et l’‘adhérence à la tradition’ propres à l’Est».

Si l’on revient maintenant au paradigme de la géographie sacrée, on voit un antagonisme direct entre les priorités de la géopolitique moderne (des concepts comme « progrès », « libéralisme », « droits de l’homme » et « ordre commercial » sont aujourd’hui des termes positifs pour la majorité des gens), et celles de la géographie sacrée, qui évaluent les différents types de civilisations d’un point de vue complètement opposé (du point de vue de tels concepts que « esprit », « contemplation », « soumission à une force ou une idée surhumaine », « idéocratie », etc., qui dans les civilisations sacrées sont exclusivement positifs, et le restent encore aujourd’hui pour les peuples orientaux au niveau de l’« inconscient collectif »).

La géopolitique moderne (à l’exception des Eurasianistes russes, des élèves allemands de Haushofer, des fondamentalistes islamiques, etc.) analyse et conçoit le monde d’un point de vue opposé à celui de la géographie sacrée traditionnelle. Mais, dans ce, les deux sciences convergent encore dans leur description des lois fondamentales de l’image géographique des civilisations.

Le Nord sacré et le Sud sacré

Outre le déterminisme géographique sacré selon l’axe Est-Ouest, un problème extrêmement pertinent est posé par une autre orientation ou axe vertical – celui du Nord-Sud. Ici, comme dans tous les autres cas, les principes de la géographie sacrée, le symbolisme des points cardinaux, et les continents liés à chacun d’eux, ont un analogue direct dans l’image géopolitique du monde, qui se construit soit naturellement au fil du processus historique, soit de manière consciente et artificielle en tant que résultat des actions délibérées des dirigeants de telle ou telle formation géopolitique.

Du point de vue de la Tradition intégrale, la différence entre « artificiel » et « naturel » est généralement plutôt relative, puisque la Tradition n’a jamais connu de dualismes cartésiens ou kantien qui séparent strictement le « subjectif » et l’« objectif » (ou le « phénoménal » et le « nouménal »). Par conséquent, le déterminisme sacré du Nord ou du Sud n’est pas seulement un facteur physique, naturel ou climatique (c’est-à-dire quelque chose d’« objectif »), ni simplement une « idée » ou un « concept » généré par l’esprit des individus (c’est-à-dire quelque chose de « subjectif »).

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C’est une sorte de troisième forme, supérieure à ces deux pôles, objective et subjective. On pourrait dire que le Nord sacré, ou l’archétype du Nord, s’est au cours de l’histoire divisé en deux : d’un côté, le paysage naturel du Nord, et de l’autre, l’idée du Nord, ou « Nordisme ».

La couche la plus ancienne et la plus primordiale de la Tradition affirme sans équivoque la primauté du Nord sur le Sud. Le symbolisme du Nord correspond à la Source, au paradis nordique originel dont toute civilisation humaine tire son origine. Les textes anciens iraniens et zoroastriens parlent du pays du Nord, Airyana Vaeja, avec sa capitale Vara, d’où furent expulsés les anciens Aryens par une glaciation envoyée par Ahriman, l’esprit du Mal et opposant d’Ormuzd, la lumière.

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Les Védas anciens évoquent aussi une terre du Nord comme la patrie ancestrale des Hindous, le Śveta-dvīpa, la Terre Blanche située dans l’Extrême Nord. Les Grecs anciens parlaient d’Hyperborée, l’île du Nord avec sa capitale Thulé. Cette terre était considérée comme le foyer du dieu lumineux Apollon. Dans de nombreuses autres traditions, on peut déceler les traces les plus anciennes, souvent oubliées et fragmentaires, de ce symbolisme « nordique ».

L’idée fondamentale traditionnellement associée au Nord est celle du Centre, du Pôle Immobile, du point d’Éternité autour duquel tourne non seulement le cycle de l’espace, mais aussi celui du temps. Le Nord est la terre où le soleil ne se couche jamais, même la nuit, c’est l’espace de la lumière éternelle. Chaque tradition sacrée honore le Centre, le Milieu, le point où convergent les contrastes, le lieu symbolique qui n’obéit pas aux lois de l’entropie cosmique.

Ce Centre, dont le symbole est la Svastika (qui met en relief à la fois l’immobilité et la constance du Centre, et la mobilité et la changeabilité de la périphérie), a acquis différents noms selon chaque tradition, mais il a toujours été directement ou indirectement lié au symbolisme du Nord. Par conséquent, on peut dire que toutes les traditions sacrées sont, en essence, la projection de la unique Tradition primordiale du Nord, adaptée à toutes les conditions historiques différentes. Le Nord est le Point Cardinal choisi par le Logos primordial pour se révéler dans l’Histoire, et chacune de ses manifestations n’a fait que recréer ce symbolisme primordial, polaire et paradisiaque.

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En géographie sacrée, le Nord correspond à l’esprit, à la lumière, à la pureté, à la complétude, à l’unité et à l’éternité. Le Sud symbolise quelque chose de diamétralement opposé : la matérialité, l’obscurité, le mélange, la privation, la pluralité et l’immersion dans le flux du temps et de l’Être. Même d’un point de vue naturel, dans les zones polaires, il y a un jour semi-annuel long et une nuit semi-annuelle longue. C’est le Jour et la Nuit des dieux et des héros, des anges.

Même les traditions déclinantes se souviennent de ce cardinal sacré, spirituel et surnaturel, du Nord, rappelant que les régions du Nord sont le lieu de résidence des « esprits » et des « forces de l’au-delà ». Au Sud, le Jour et la Nuit des dieux se fragmentent en journées humaines – ici, le symbolisme primordial d’Hyperborée s’est perdu, et ses souvenirs ne sont devenus que des fragments de « culture » ou de « légende ».

Le Sud correspond généralement à la culture, c’est-à-dire à cette sphère d’activité humaine où l’Invisible et le Spirituel pur acquièrent des contours matériels, durcis, visibles. Le Sud est le règne de la substance, de la vie, de la biologie et des instincts. Le Sud corrompt la pureté nordique de la Tradition, mais en conserve les traces dans ses traits matérialisés.

La paire Nord-Sud dans la géographie sacrée ne se réduit pas à une opposition abstraite entre le Bien et le Mal. C’est plutôt l’opposition entre l’Idée Spirituelle et sa concrétisation grossière et matérielle. Dans des cas normaux, où le Sud reconnaît la primauté du Nord, il existe des relations harmonieuses entre ces «parties de lumière» ; le Nord «spiritualise le Sud», les messagers nordiques apportent la Tradition aux Sudistes et posent les bases des civilisations sacrées.

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Si le Sud ne reconnaît pas la primauté du Nord, commence alors le conflit sacré, la « guerre des continents ». Selon la Tradition, le Sud est responsable de ce conflit parce qu’il a rompu les règles sacrées. Par exemple, dans la Ramayana, l’île méridionale de Lanka est considérée comme le lieu de résidence des démons qui ont volé la femme de Rama, Sita, et qui ont déclaré la guerre au Nord continental, dont la capitale est Ayodhya.

Il est donc important de noter qu’en géographie sacrée, l’axe Nord-Sud est plus important que celui de l’Est-Ouest. Mais, étant le plus important, il correspond aux périodes les plus anciennes de l’histoire cyclique. La grande guerre du Nord et du Sud, d’Hyperborée et de Gondwana (l’ancien paléocontinent du Sud), appartient aux temps « antédiluviens ». Dans les dernières phases du cycle, elle devient plus cachée, plus voilée. Les paléocontinents du Nord et du Sud disparaissent eux-mêmes. Ainsi, le relais de l’opposition est transféré à l’Est et à l’Ouest.

Le passage de l’axe vertical Nord-Sud à l’axe horizontal Est-Ouest, typique des dernières phases du cycle, conserve néanmoins la logique et la connexion symbolique entre ces deux paires géographiques sacrées. La paire Nord-Sud (c’est-à-dire l’Esprit-Matière, l’Éternité et le Temps) est projetée sur la paire Est-Ouest (c’est-à-dire la Tradition et le Profane, l’Origine et la Décomposition). L’Est est la projection horizontale vers le bas du Nord. L’Ouest est la projection horizontale vers le haut du Sud. De cette transition de significations sacrées, il est aisé d’obtenir la structure de la vision continentale propre à la Tradition.

Le peuple du Nord

Le Nord sacré détermine un type humain particulier, qui peut avoir une incarnation biologique ou raciale, mais qui peut aussi ne pas en avoir du tout. L’essence du « Nordisme » consiste en la capacité de l’homme à élever chaque objet du monde physique, matériel, à son archétype, à son Idée. Cette qualité n’est pas le simple développement d’un esprit rationnel. Au contraire, l’« intellect pur » cartésien et kantien est par sa nature incapable de dépasser la mince frontière entre le « phénomène » et le « noumène », tandis que c’est précisément cette capacité qui se trouve au cœur de la pensée « nordique ».

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L’homme du Nord n’est pas simplement blanc, « aryen » ou indo-européen en termes de sang, de langue et de culture. L’homme du Nord est une espèce particulière dotée d’une intuition directe du Sacré. Pour lui, le cosmos est une texture de symboles, chacun pointant vers le Premier Principe Spirituel, invisible à l’œil. L’homme du Nord est le «homme solaire», Sonnenmensch, qui n’absorbe pas l’énergie comme le font les trous noirs, mais l’alloue – les flux de création, de lumière, de force et de sagesse s’écoulent de son esprit.

La civilisation nordique pure a disparu avec les anciens Hyperboréens, mais ses messagers ont posé les bases de toutes les traditions présentes. Cette « race » nordique des Maîtres s’est trouvée à l’origine des religions et cultures de tous les continents et de toutes les couleurs de peau. Des traces d’un culte hyperboréen existent chez les Indiens d’Amérique du Nord, chez les anciens Slaves, chez les fondateurs de la civilisation chinoise, chez les autochtones du Pacifique, chez les Allemands blonds et les chamans noirs d’Afrique de l’Ouest, chez les Aztèques à peau rouge, et chez les Mongols avec leurs larges pommettes.

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Il n’existe aucun peuple sur la planète qui n’aurait pas un mythe de l'«homme solaire», Sonnenmensch. La véritable spiritualité, l’Esprit supra-rationnel, le Logos divin, et la capacité de voir au-delà du monde jusqu’à son âme secrète – telles sont les qualités fondamentales du Nord. Partout où il y a Pureté sacrée et Sagesse, il y a, invisiblement, le Nord – peu importe le point dans l’espace ou le temps où nous nous trouvons.

Le peuple du Sud

L’homme du Sud, le type Gondwana, est en opposition directe avec le type nordique. L’homme du Sud vit dans un cercle d’effets, de manifestations secondaires ; il habite le cosmos, qu’il vénère mais qu’il ne comprend pas. Il adore l’extérieur, mais pas l’intérieur. Il conserve soigneusement des traces de spiritualité, leurs incarnations dans l’environnement matériel, mais il ne peut passer du « symboliser » au « symbolisé ».

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L’homme du Sud vit par la passion et la vitesse, il privilégie le psychique au spirituel (qu’il ne connaît tout simplement pas) et vénère la Vie comme une autorité supérieure. Le culte de la Grande Mère, de la matière générant la variété des formes, est typique de l’homme du Sud. La civilisation du Sud est une civilisation de la Lune, qui ne reçoit la lumière du Soleil (Nord) que pour la conserver et la diffuser un certain temps avant de la perdre périodiquement (la nouvelle lune). L’homme du Sud est un Mondmensch.

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Lorsque les peuples du Sud restent en harmonie avec ceux du Nord, c’est-à-dire reconnaissent leur autorité et leur supériorité typologique (et non raciale!), une harmonie règne parmi les civilisations. Lorsqu’ils revendiquent leur supériorité en raison de leur relation archétypale à la réalité, une forme culturelle déformée apparaît, qui peut être définie globalement par l’adoration des idoles, le fétichisme ou le paganisme (au sens négatif, péjoratif).

Comme pour les paléo-continents eux-mêmes, les types purement Nordiques et Sudistes n’ont existé qu’aux temps très reculés. Les peuples du Nord et du Sud ne se sont confrontés qu’aux époques primitives. Plus tard, des peuples entiers du Nord ont pénétré dans les terres du Sud, fondant parfois de brillantes expressions de la civilisation nordique, comme l’Iran ancien ou l’Inde. D’un autre côté, certains peuples du Sud ont parfois poussé très au Nord, portant leur type culturel, tels les Finlandais, les Eskimos, les Chukchis, etc. La clarté originelle du panorama géographique sacré s’est peu à peu obscurcie. Mais, malgré tout, le dualisme typologique du « peuple du Nord » et du « peuple du Sud » s’est maintenu à travers toutes les époques, non pas tant sous la forme d’un conflit extérieur entre deux civilisations diverses, mais comme un conflit intérieur au sein de chaque civilisation donnée.

Le type du Nord et celui du Sud se sont depuis un certain moment dans l’histoire sacrée opposés à chaque tournant, indépendamment des lieux précis sur la planète.

Le Nord et le Sud en Orient et en Occident

Le type du peuple du Nord peut être projeté dans le Sud, l’Est et l’Ouest. Dans le Sud, la Lumière du Nord a engendré de grandes civilisations métaphysiques telles que l’Inde, l’Iran ou la Chine, qui, dans la situation du «Sud conservateur», ont longtemps conservé la Révélation, en ont été les dépositaires.

Cependant, la simplicité et la clarté du symbolisme nordique se sont transformées ici en un enchevêtrement complexe et hétérogène de doctrines, sacrements et rites sacrés. Plus on descend vers le Sud, plus les traces du Nord s’affaiblissent. Et parmi les habitants des îles du Pacifique et d’Afrique australe, les motifs nordiques en mythologie et sacrements ne sont conservés que sous une forme extrêmement fragmentaire, rudimentaire et même déformée.

Dans l’Est, le Nord se manifeste comme une société traditionnelle classique fondée sur la supériorité univoque du supra-individuel sur l’individuel, où le « humain » et le « rationnel » sont relégués derrière le principe supra-humain et supra-rationnel. Si le Sud donne la stabilité à la civilisation, alors l’Est en définit la sacralité et l’authenticité, dont le principal garant est la Lumière du Nord.

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En Occident, le Nord se manifeste dans des sociétés héroïques, où une tendance propre à l’Occident, celle de la fragmentation, de l’individualisation et de la rationalisation, a dépassé ses propres limites, et où l’individu, devenu Héros, dépasse le cadre étroit de la personnalité « trop humaine ». Le Nord en Occident est personnifié par la figure symbolique d’Hercule qui, d’un côté, libère Prométhée (la tendance purement occidentale, titanesque, « humaniste »), et de l’autre, aide Zeus et les dieux à vaincre la rébellion des géants (en servant aux règles sacrées et à l’Ordre spirituel).

Le Sud, au contraire, se projette dans ces trois orientations selon une image inverse. En Occident, il donne l’effet d’un « archaïsme » et d’un stagnation culturelle. Même les traditions nordiques, quand elles sont sous l’influence du Sud, de ses éléments « paléo-asiatiques », « finlandais » ou « eskimos », prennent des traits de « culte des idoles » et de « fétichisme » (ce qui est particulièrement caractéristique de la civilisation germano-scandinave à l’« époque des Skalds »).

En Orient, les forces du Sud se manifestent dans des sociétés despotiques, où l’indifférence normale et juste de l’Est envers l’individu se transforme en négation du Grand Sujet Supra-humain. Toutes les formes de totalitarisme oriental, tant typologiques que raciales, sont liées au Sud.

Enfin, en Occident, le Sud se manifeste dans des formes extrêmement grossières et matérialistes d’individualisme, où l’individu atomique atteint la limite de la dégénérescence anti-héroïque, n’adorant que le « veau d’or » du confort et de l’hédonisme égotiste. Que cette alliance entre deux tendances géopolitiques sacrées produise le type de civilisation le plus négatif est évident, puisqu’elle recouvre deux orientations qui sont déjà en soi négatives – le Sud sur la ligne verticale et l’Ouest sur la ligne horizontale.

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Des Continents aux Méta-Continents

Si, du point de vue de la géographie sacrée, le Nord symbolique correspond sans ambiguïté aux aspects positifs, et le Sud aux aspects négatifs, alors dans l’image géopolitique exclusivement moderne du monde, tout est beaucoup plus complexe – et, dans une certaine mesure, même inversé. La géopolitique moderne comprend les termes « Nord » et « Sud » comme des catégories tout à fait différentes de celles de la géographie sacrée.

Tout d’abord, le paléo-continent du Nord, Hyperborea, n’a pas existé depuis de nombreux millénaires sur un plan physique, mais demeure une réalité spirituelle vers laquelle le regard spirituel des initiés, aspirant à la Tradition primordiale, se tourne.

Ensuite, la race nordique ancienne, la race des « maîtres blancs » qui descendaient du pôle à l’époque primordiale, ne correspond pas du tout à ce qu’on appelle aujourd’hui la « race blanche », basée uniquement sur des caractéristiques physiques, la couleur de peau, etc. La Tradition du Nord et sa population originelle, les « autochtones nordiques », n’ont pas existé depuis longtemps en tant que réalité historique et géographique. D’après l’état actuel des choses, même les derniers vestiges de cette culture primordiale ont disparu de la réalité physique il y a plusieurs millénaires.

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Ainsi, « le Nord », vu en termes de Tradition, est une réalité méta-historique et méta-géographique. La même chose peut être dite de la « race hyperboréenne » – ce n’est pas une « race » au sens biologique, mais plutôt, dans un sens purement spirituel et métaphysique. La question des « races métaphysiques » a été développée en détail dans l’œuvre de Julius Evola.

Le continent du Sud, « le Sud » tel qu’il existe dans les termes traditionalistes, et sa population la plus ancienne, n’ont pas existé depuis longtemps. En un certain sens, le « Sud » a un moment donné représenté presque la totalité de la planète, car l’influence du centre initiatique polaire originel et de ses messagers s’est dispersée à travers le monde entier. Les races modernes du Sud sont le produit de multiples mélanges avec celles du Nord, et la couleur de peau a depuis longtemps cessé d’être un signe distinctif de l’appartenance à une « race métaphysique » ou une autre.

En résumé, l’image géopolitique moderne du monde a très peu de rapport avec la vision fondamentalement supra-historique et méta-temporelle du monde. Les continents et populations de notre époque sont extrêmement éloignés de ces archétypes auxquels ils correspondaient aux temps primordiaux. Par conséquent, il existe aujourd’hui non seulement un décalage, mais une quasi-inversion entre les continents réels et les races réelles (les réalités de la géopolitique moderne) d’une part, et les méta-continents ou méta-races (les réalités de la géographie sacrée traditionnelle) d’autre part.

L’illusion du « Nord riche »

La géopolitique moderne évoque le plus souvent le concept du « Nord » accompagné de l’adjectif « riche » – le « Nord riche », le « Nord avancé ». Ce terme désigne un ensemble de la civilisation occidentale qui attache une importance fondamentale au développement de la dimension matérielle et économique de la vie.

Le « Nord riche » n’est pas riche parce qu’il est plus intelligent, plus spirituel ou plus intellectuel que le « Sud », mais parce qu’il a construit son système social selon le principe de maximisation du matériel pouvant être extrait du potentiel social et naturel, par l’exploitation des êtres humains et des ressources naturelles. L’image raciale du « Nord riche » est liée à des peuples à peau blanche, caractéristique centrale de diverses versions, explicites ou implicites, du « racisme occidental » (notamment le racisme anglo-saxon). Le succès du « Nord riche » dans le domaine matériel a été élevé au rang de principe politique et même « racial » dans certains pays devenus l’avant-garde du développement industriel, technique et économique, c’est-à-dire l’Angleterre, les Pays-Bas, puis l’Allemagne et les États-Unis.

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Dans ce cas, le bien-être matériel et quantitatif est devenu un critère qualitatif, et c’est sur cette base que se sont développés les préjugés les plus ridicules sur la « barbarie », la « primitiveness », le « sous-développement » et la « sous-humaineté » des peuples du Sud (c’est-à-dire ceux qui n’appartiennent pas au « Nord riche »). Ce « racisme économique » s’est manifesté clairement dans la conquête coloniale anglo-saxonne.

Plus tard, une version embellie a été introduite dans les aspects les plus grossiers et contradictoires de l’idéologie national-socialiste. Les idéologues nazis mêlaient souvent des conjectures vagues sur le « Nord spirituel » et la « race aryenne spirituelle » avec le racisme biologique, mercantile, et vulgaire de l’anglo-saxon. Cette substitution des catégories de la géographie sacrée par celles du développement matériel et technique fut l’aspect le plus négatif du national-socialisme, et l’élément qui conduisit à son effondrement politique, théorique et militaire.

Pourtant, même après la défaite du Troisième Reich, ce type de racisme du «Nord riche» n’a pas disparu de la vie politique. Aujourd’hui, ce sont les États-Unis et leurs partenaires atlantistes en Europe occidentale qui en sont les principaux porteurs. Dans les doctrines mondialistes récentes du «Nord riche», les questions de pureté biologique et raciale ne sont pas mises en avant; néanmoins, dans la pratique, les relations du Nord riche avec les pays sous-développés ou moins développés du Tiers-Monde continuent de favoriser la morgue raciste, typique à la fois des colonialistes anglais et de la ligne orthodoxe Rosenberg des nazis allemands.

En réalité, le «Nord riche», en termes géopolitiques, désigne ces pays où les forces directement opposées à la Tradition ont triomphé – les forces de la quantité, du matérialisme, de l’athéisme, de la dégradation spirituelle et de la dégénérescence émotionnelle. Le « Nord riche » est radicalement distinct du « Nord spirituel » et de l’« esprit hyperboréen ». La substance du Nord en géographie sacrée est la primauté de l’esprit sur la matière, la victoire définitive et totale de la Lumière, de la Justice et de la Pureté sur l’obscurité de la vie animale, l’arrogance des passions individuelles et la boue de l’égoïsme vulgaire. La géopolitique mondialiste du « Nord riche », au contraire, ne signifie que le bien-être matériel, l’hédonisme, la société de consommation, le « paradis pseudo-artificiel » de ceux que Nietzsche appelait « les derniers hommes ».

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Le progrès matériel de la civilisation technologique a été accompagné par un régression spirituelle monstrueuse de toute véritable culture sacrée. Du point de vue de la Tradition, la « richesse » du Nord moderne et « avancé » ne peut servir de critère réel de supériorité sur la pauvreté matérielle et le retard technologique du Sud « primitif » moderne.

De plus, la « pauvreté » matérielle du Sud est souvent, inversement, liée à la conservation dans certaines régions du Sud de formes de civilisation véritablement sacrées. La richesse spirituelle est parfois dissimulée derrière une prétendue « pauvreté ». Au moins deux civilisations sacrées existent encore aujourd’hui dans l’espace du Sud, malgré toutes les tentatives du « Nord riche (et agressif !) » d’imposer ses propres mesures et voie de développement à l’échelle mondiale : l’Inde hindoue et le monde islamique.

En termes de traditions de l’Extrême-Orient, il existe divers points de vue: certains voient dans certains principes traditionnels qui ont toujours été déterminants pour la civilisation chinoise, même sous la rhétorique «marxiste» et «maoïste». Ces régions du Sud sont habitées par des peuples qui ont maintenu leur dévotion à des traditions sacrées très anciennes, presque oubliées. Comparés au « Nord riche » athée et totalement matérialiste, ces peuples sont « spirituels », « intacts » et « normaux », tandis que le « Nord riche » lui-même est « anormal » et « pathologique » d’un point de vue spirituel.

Le paradoxe du « Tiers-Monde »

En termes de projets mondialistes, le « Sud pauvre » est de facto un synonyme du « Tiers-Monde ». Cette partie du monde fut désignée comme « troisième » durant la Guerre froide, une notion qui supposait que les deux autres « mondes » – le capitaliste avancé et le soviétique moins avancé – étaient plus pertinents et importants pour la géopolitique que toutes les autres régions.

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L’expression « Tiers-Monde » a une connotation péjorative : selon la logique utilitariste du « Nord riche », une telle définition réduit les pays du Tiers-Monde à une « terre de personne », à peu près à des réserves de ressources humaines destinées à la soumission, à l’exploitation et à la manipulation. Ce faisant, le « Nord riche » a habilement joué sur les caractéristiques politiques, idéologiques et religieuses traditionnelles du « Sud pauvre » en le soumettant à ses intérêts et structures purement matérialistes et économiques, qui, en termes de potentiel spirituel, sont bien supérieurs à ceux du « Nord riche » lui-même.

Le « Nord riche » a presque toujours réussi cette subjugation, car le moment cyclique actuel de notre civilisation favorise des tendances perverties, anormales et contre-nature. Selon la Tradition, nous sommes actuellement dans la dernière période de l’âge sombre, le « Kali Yuga ». L’hindouisme, le confucianisme, l’islam et les traditions indigènes des peuples « non-blancs » ne sont que des entraves aux conquêtes matérielles et aux objectifs du «Nord riche»; cependant, certains aspects de la Tradition sont souvent détournés pour atteindre leurs buts mercantiles en manipulant contradictions, particularismes religieux ou problèmes nationaux. De telles appropriations utilitaristes des divers aspects de la Tradition à des fins exclusivement anti-traditionnelles ont été un mal encore plus grand que le rejet pur et simple de toutes les valeurs traditionnelles, car la plus grande perversion consiste à faire du grand un serviteur du «rien».

En réalité, le « Sud pauvre » n’est « pauvre » qu’au niveau matériel, précisément à cause de ses attitudes spirituelles, qui n’ont toujours réservé qu’une place mineure et insignifiante aux aspects matériels de l’existence. Le Sud géopolitique, à notre époque, a conservé une attitude typiquement traditionaliste envers les objets du monde extérieur, une attitude calme, détachée, voire indifférente, qui contraste vivement avec l’obsession matérialiste et hédoniste du « Nord riche ».

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Les peuples du « Sud pauvre », en vivant dans la Tradition, ont encore aujourd’hui des existences plus riches, plus profondes et même plus magnifiques. La participation à la Tradition sacrée confère à tous les aspects de leur vie personnelle un sens, une intensité et une saturation que le « Nord riche » a depuis longtemps perdus. Ce dernier est hanté par des névroses, des peurs matérielles, une désolation intérieure et une existence totalement vide de sens. Il n’est guère plus qu’un kaléidoscope languissant aux images aussi vives qu’elles sont creuses.

On pourrait dire que la corrélation entre Nord et Sud aux temps primordiaux a une corrélation inverse directe dans notre époque présente, puisque c’est le Sud qui aujourd’hui conserve encore quelques liens avec la Tradition, tandis que le Nord l’a définitivement perdue. Néanmoins, cette déclaration ne couvre pas toute la réalité, car la vraie Tradition ne peut tolérer un tel traitement humiliant comme celui que pratique le « Nord riche » athée et agressif contre le « Tiers-Monde ».

En fait, la Tradition n’a été conservée dans le Sud que sous une forme inertielle, fragmentaire, partielle. Elle occupe une position passive et ne peut que résister, étant constamment sur la défensive. Ainsi, le Nord spirituel ne s’est pas entièrement transféré dans le Sud à la Fin des Temps – le Sud n’accumule et ne conserve que des impulsions spirituelles venues jadis du Nord sacré. Aucune initiative traditionnelle active ne peut, en principe, venir du Sud. Pendant ce temps, le « Nord riche » mondialiste a réussi à durcir son emprise pernicieuse sur la planète, en raison de la spécificité des régions du Nord, propices à l’activité. Le Nord a été et reste, par sa propre nature, le lieu choisi du pouvoir. Par conséquent, ce sont des initiatives géopolitiques véritablement efficaces qui viennent du Nord.

Le « Sud pauvre » possède aujourd’hui un avantage spirituel sur le « Nord riche », mais il ne peut servir de véritable alternative à l’agression profane du « Nord riche », ni offrir le projet géopolitique radical capable de subvertir la vision pathologique du monde moderne.

Le rôle du « Second Monde »

Dans l’image géopolitique bipolaire du «Nord riche» contre le «Sud pauvre», il existe toujours une composante supplémentaire d’une importance critique et autonome. C’est ce qu’on appelle le «Second Monde», qui désigne conventionnellement le camp socialiste intégré au système soviétique. Ce «Second Monde» n’était pas tout à fait le «Nord riche», car il avait des motifs spirituels précis, qui influençaient secrètement l’idéologie matérialiste nominale du socialisme soviétique, pas plus qu’il ne correspondait vraiment au « Tiers-Monde », car une orientation vers le développement matériel, le « progrès » et d’autres principes exclusivement profanes occupaient le cœur du système soviétique.

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L'URSS eurasiatique, en tant que telle, se trouvait à la fois dans la «pauvre Asie» et en Europe «civilisée». Durant la période socialiste, la ceinture planétaire du «Nord riche» fut brisée en Eurasie orientale, ce qui compliqua la clarté des relations géopolitiques sur l’axe Nord-Sud.

La fin du « Second Monde » en tant que civilisation à part entière laissa l’espace eurasiatique de l’ancien URSS avec deux options: ou l’intégration dans le «Nord riche» (c’est-à-dire l’Occident et les États-Unis), ou le rejet vers le «Sud pauvre», c’est-à-dire la transformation en pays du «Tiers-Monde». Une éventuelle solution de compromis serait la séparation de certaines régions vers le «Nord» et d’autres vers le «Sud».

Comme cela s’est souvent produit au cours des derniers siècles, l’initiative de la redistribution des espaces géopolitiques revient toujours au «Nord riche», qui a cyniquement exploité les paradoxes du «Second Monde» lui-même pour fixer de nouvelles frontières géopolitiques et fragmenter les zones d’influence.

Les facteurs nationaux, économiques et religieux sont régulièrement instrumentalisés par les mondialistes comme outils de leurs opérations cyniques, profondément motivées par le matérialisme. Il n’est donc pas surprenant que, en plus du discours « humaniste » fallacieux, des prétextes presque ouvertement « racistes » soient de plus en plus invoqués pour inciter les Russes à manifester un « complexe de supériorité blanche » vis-à-vis des Asiatiques et des Caucase.

Cela s’aligne avec le processus inverse, où le « Second Monde » lui-même est finalement entraîné vers le « Sud pauvre », processus accompagné de manipulations de tendances fondamentalistes, de l’inclination des peuples à la Tradition, et du renouveau religieux.

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Le «Second Monde» en déliquescence se fragmentera selon les lignes du «traditionalisme» (la forme du Sud, inertielle, conservatrice) et de l’«anti-traditionalisme» (la forme du Nord, moderniste, matérialiste). Ce dualisme, qui n’est pour l’instant qu’en mode de stratégie mais deviendra, dans un avenir proche, le phénomène dominant en géopolitique eurasienne, est destiné par la diffusion de la compréhension mondialiste du monde en termes de « Nord riche » et de « Sud pauvre ».

Toute tentative de sauvegarder l’immense espace soviétique ou le «Second Monde» en tant que force autonome équilibrante entre Nord et Sud ne pourra réussir qu’en remettant en cause la conception fondamentalement polarisée de la géopolitique moderne, telle qu’elle est comprise et réalisée dans sa forme effective, en mettant de côté les proclamations humanitaires et économiques fallacieuses.

Le «Second Monde» disparaît. Il n’a plus sa place sur la carte géopolitique moderne. En même temps, la pression du «Nord riche» sur le «Sud pauvre» augmente, ce dernier étant laissé à lui-même face à la société technocratique matérialiste et agressive du «Nord», sans puissance intermédiaire comme le fut le Second Monde. Tout autre destin possible pour le «Second Monde» ne pourra exister que s’il s’accompagne d’un rejet radical de la logique planétaire de la dichotomie Nord-Sud dans sa veine mondialiste.

Le projet de « résurrection du Nord »

Le Nord riche, mondialiste, étend sa domination à travers la planète par la partition et la destruction du «Second Monde». Dans la géopolitique moderne, cela a aussi été appelé le projet du «Nouvel Ordre Mondial». Les forces anti-tradition renforcent leur victoire sur la résistance passive des régions du Sud qui continuent à préserver leur retard économique et à défendre leurs formes résiduelles de Tradition.

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Les énergies géopolitiques intérieures du «Second Monde» ont devant elles un choix: soit être annexées à la «ceinture civilisée du Nord» et perdre définitivement tout lien avec l’histoire sacrée (ce qui est le projet du mondialisme de gauche), soit devenir un territoire occupé, permettant de restaurer partiellement certains aspects de la tradition (le projet du mondialisme de droite). Ces événements se déroulent aujourd’hui précisément dans cette direction, et continueront à le faire dans un avenir proche.

Quant à une alternative, il est théoriquement possible de formuler une voie différente de transformation géopolitique, fondée sur le rejet de la logique mondialiste Nord-Sud et sur le retour à l’esprit de la véritable géographie sacrée – dans la mesure où cela est encore possible aujourd’hui, à la fin de l’âge sombre. C’est le projet du « Grand Retour » ou, en d’autres termes, la « Grande Guerre des Continents ». Dans ses caractéristiques les plus générales, l’essence de ce projet est la suivante :

(1) Le Nord riche sera défié, non pas par le «Sud pauvre», mais par le «Nord pauvre». Le Nord pauvre est l’idéal sacré de retour aux sources nordiques de la civilisation. Un Nord «pauvre» parce qu’il repose sur une ascèse totale, une dévotion radicale aux valeurs suprêmes de la Tradition, une haine totale du matériel au profit du spirituel. Le «Nord pauvre» existe (d’un point de vue géographique) en Russie, qui, essentiellement, en tant que «Second Monde», a résisté socio-politiquement à l’adoption d’une civilisation mondialiste dans ses formes les plus «progressistes» jusqu’à ce jour. Les terres eurasiatiques du Nord-Russie sont les seules territoires sur Terre qui n’ont pas été complètement maîtrisés par le «Nord riche». Elles sont habitées par des peuples traditionnels et constituent une terra incognita dans le monde moderne. La « voie du Nord pauvre » pour la Russie consiste à refuser d’être annexée par la ceinture mondialiste et de voir ses traditions archaïsées, ramenées au niveau folklorique d’un réservoir ethno-religieux. Le « Nord pauvre » doit être spirituel, intellectuel, actif et agressif. La résistance potentielle du « Nord pauvre » au « Nord riche » pourrait aussi se manifester dans d’autres régions, notamment par une frange de l’élite intellectuelle occidentale qui sabotera radicalement le cours de la civilisation mercantile et se rebellera contre le monde moderne de la finance au nom des anciennes valeurs éternelles de l’Esprit, de la Justice et du Sacrifice de soi. Le « Nord pauvre » pourrait ainsi lancer une bataille géopolitique et idéologique contre le « Nord riche », rejetant ses projets, détruisant ses plans de l’intérieur et de l’extérieur, combattant son efficacité immaculée et déjouant ses manipulations sociales et politiques.

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(2) Le « Sud pauvre », incapable d’opposer de façon autonome le Nord riche, entrera dans une alliance radicale avec le Nord eurasiatique pauvre et lancera une guerre de libération contre la dictature du Nord. Il est particulièrement important de frapper les représentants de l’idéologie du «Sud riche», c’est-à-dire ces forces qui, œuvrant pour le «Nord riche», prônent le «développement», le «progrès» et la «modernisation» des pays traditionnels, ce qui conduirait sinon à un éloignement accru de ce qui reste de la Tradition sacrée.

(3) Le « Nord pauvre » de l’Est eurasien, avec le « Sud pauvre », encerclera toute la planète, concentrant ses forces contre le « Nord riche » de l’Occident atlantiste. Ces efforts mettront fin aux versions vulgaires idéologiquement du racisme anglo-saxon et à la glorification de la « civilisation technologique des peuples blancs », avec leur propagande mondialiste associée. Alain de Bneoist a exprimé cette idée dans le titre de son célèbre livre Europe, Tiers Monde – même combat, qui prône une «Europe spirituelle», une «Europe des peuples et des traditions» plutôt que l’«Europe de Maastricht des marchandises». L’intellectualisme, l’activisme et le profil spirituel du Nord véritable, sacré, ramèneront les traditions du Sud à leur Source nordique, et soulèveront les peuples du Sud dans une révolte planétaire contre l’ennemi géopolitique commun. Ce faisant, la résistance passive du Sud formera un point d’appui dans le messianisme planétaire des « Nordiques » qui rejettent radicalement la branche dégénérée et anti-sacrée des peuples blancs, ayant suivi la voie du progrès technologique et du développement matériel. Cela pourrait déclencher une révolution géopolitique planétaire, supra-ethnique et supra-nationale, fondée sur la solidarité fondamentale du «Tiers-Monde» avec cette partie du «Second Monde» qui rejette le projet du «Nord riche».

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Au cours de cette lutte, la flamme de la « résurrection du Nord spirituel », la flamme d’Hyperborée, transformera la réalité géopolitique. La nouvelle idéologie mondiale sera celle de la Restauration Finale, mettant fin à l’histoire géopolitique des civilisations – mais ce ne sera pas la fin que les porte-parole mondialistes de la Fin de l’Histoire ont théorisée. La version matérialiste, athée, anti-sacrée, technocratique et atlantiste de la Fin cédera la place à un autre épilogue – la Victoire finale de l’Avatar sacré, l’avènement du Grand Jugement, qui accordera à ceux qui auront choisi la pauvreté volontaire le royaume de l’abondance spirituelle, tandis que ceux qui auront préféré la richesse fondée sur l’assassinat de l’Esprit seront condamnés à la damnation éternelle et aux tourments de l’enfer.

Les continents perdus surgiront des abîmes du passé. Des méta-continents invisibles apparaîtront dans la réalité. Une Nouvelle Terre et un Nouveau Ciel surgiront.

Ainsi, le chemin ne va pas de la géographie sacrée à la géopolitique, mais, au contraire, de la géopolitique à la géographie sacrée.

Source: Chapitre 7 des Mystères de l’Eurasie (Moscou : Arktogeia, 1991) / Chapitre 6 / Partie 6 / Livre I des Fondements de la géopolitique (Moscou, Arktogeia, 2000).

mercredi, 06 mai 2026

Alexandre Douguine: Philosophie politique

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Philosophie politique

Alexandre Douguine

Commençons par analyser la nature de cette discipline et ce qu’elle étudie.

Si l'on jette un coup d'œil à l'histoire de la philosophie et des systèmes politiques, on observe la régularité suivante: la philosophie et la politique, dès le début, dès la naissance même de ces deux disciplines, se sont développées non seulement en parallèle, mais de manière indissociable l'une de l'autre.

Greek_or_Roman_-_Bust_of_Solon_(marble_sculpture)_-_(MeisterDrucke-996547).jpgParmi les premiers des Sept Sages, considérés comme les fondateurs de la tradition philosophique des présocratiques grecs, nombreux sont ceux, dont Solon, qui sont célèbres pour avoir rédigé des lois politiques, des constitutions et des codes pénaux, et qui étaient essentiellement des acteurs politiques représentant leurs cités, leurs entités politiques.

Ainsi, aux débuts de l’histoire de la philosophie, on observe un lien indissociable entre la philosophie et la politique. Par conséquent, la politique en tant que phénomène distinct, déconnecté de la philosophie, étudiée, par exemple, à l’aide de méthodes philosophiques, constitue une approche tout à fait différente.

En réalité, la philosophie de la politique est une discipline plus profonde que cela. C'est une discipline qui s'intéresse aux philosophes qui se sont consacrés à la politique, aux philosophes qui écrivent sur la politique et aux acteurs politiques qui ont fondé leurs lois et la mise en place de leur système politique sur des principes philosophiques.

En effet, à l'époque de la naissance de la philosophie et à l'époque de la naissance de la politique, ces choses n'étaient absolument pas séparées l'une de l'autre. Ainsi, l’objet d’étude de la philosophie et de la politique est cette sphère originelle qui unissait la philosophie et la politique dans une certaine orientation commune.

En d’autres termes, je veux dire qu’il n’existe pas de phénomène distinct de la politique et de phénomène distinct de la philosophie, que nous réunissons artificiellement. Nous n’étudions pas non plus la politique à l’aide de la philosophie.

Nous ne parlons pas uniquement de la philosophie politique de telle ou telle école, période, culture ou civilisation. Lorsque nous parlons de la philosophie de la politique, nous parlons en grande partie de l’essence de la politique, de ce qui fait que la politique est politique — d’une part. D’autre part, nous parlons de l’essence politique de la philosophie, qui fait que la philosophie est philosophie.

Mais il y a une différence. La philosophie prédomine ici, car la politique sans philosophie n’est absolument pas possible. La politique est une forme de philosophie appliquée, l’application de la philosophie à une sphère déterminée de la vie humaine.

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Mais la philosophie sans politique est possible, théoriquement. Autrement dit, il existe une philosophie qui ne s’occupe pas de politique, mais il n’y a pas de politique qui ne repose pas sur la philosophie. Il y a donc ici une inégalité; la philosophie domine.

Néanmoins, la philosophie étudie la politique; non seulement ses fondements philosophiques, mais aussi les aspects politiques de la philosophie elle-même; car la politique n’est pas une application partielle et accidentelle de la philosophie, mais l’élément le plus général, le plus fondamental et, pourtant, le plus appliqué de la philosophie.

Dès qu’apparaît la philosophie, nécessairement, en premier lieu, lorsqu’elle existe, elle se tourne vers la politique; et toute politique découle de la philosophie. Il existe entre elles un lien organique inégal, mais très profond.

C’est là, où se produit cette unification originelle du philosophique et du politique… que naissent tous les systèmes politiques possibles et, en même temps, que se cristallise la connaissance philosophique.

Bien qu’il existe une philosophie qui, libre de toute politique, traite de questions non politiques, en réalité, d’une manière ou d’une autre, même cette philosophie libre et non politique est liée, d’une manière ou d’une autre, à la politique, dans la mesure où la philosophie et la politique ont une racine commune.

C’est pourquoi, si la philosophie aborde des questions esthétiques, historiques et culturelles sans rien dire de la politique, cela ne signifie pas pour autant qu’elle soit un phénomène totalement distinct.

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Toute philosophie, même la plus abstraite, comporte une dimension politique, parfois explicite. Dans le cas de Solon, tout comme chez les présocratiques et les sages de la Grèce antique, et comme chez Platon et Aristote, il s’agit d’une dimension explicite de la philosophie.

Mais il existe aussi une dimension politique implicite de la philosophie: lorsque la philosophie ne dit rien sur la politique, le simple fait de la présence d’un paradigme philosophique ou d’un autre comporte en soi la possibilité d’une dimension politique. Dans un cas, elle est simplement explicite, ouverte et manifeste; dans l’autre, elle est implicite, contenue.

Il existe donc entre la philosophie et la politique un lien très, très profond, un lien qui remonte à leur origine. Et l'étude de la philosophie sans la politique appauvrit et affaiblit, en soi, le concept même de philosophie.

D'autre part, l'étude de la politique sans la philosophie n'a aucune validité. Dans ce cas, nous avons déjà pris le chemin de la programmation et établi un gouvernement par Word; c'est-à-dire ouvrir un fichier, fermer un fichier.

Nous sommes de bons programmeurs… nous connaissons deux fonctions: "enregistrer" et "enregistrer sous". Nous pouvons être d'excellents utilisateurs de Word, nous pouvons rédiger de très bons textes dans Word, mais nous ne sommes pas des programmeurs.

Les personnes qui n’ont pas de philosophie politique, qui n’ont pas de philosophie, sont autant des politiciens que le sont les programmeurs informatiques, tout comme les personnes qui [ignorent la philosophie].

En fait, une personne qui ne connaît pas la philosophie ne peut pas se consacrer à la politique; ce n’est pas une personnalité politique. C’est un fonctionnaire engagé qui se trouve simplement face à un mur. Quelqu’un lui a dit: va là-bas, fais ça.

Que faire, où aller… peut-être êtes-vous un utilisateur excellent, mais en réalité, les politiciens qui manquent d’une dimension philosophique sont simplement dans une œuvre, dans une œuvre qui leur est étrangère…

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En réalité, sans philosophie, il n’y a tout simplement pas de politique, point final. La politique est l’une des dimensions contenues dans la philosophie.

La politique sans philosophie n’existe pas, mais la philosophie sans politique existe bel et bien, parce qu’elle est primordiale par rapport à la politique; cependant, toute philosophie possède une dimension politique — que ce soit, comme je l’ai dit, explicite ou implicite, dans ce dernier cas nous gardons le silence à ce sujet.

Mais ce silence de la philosophie concernant sa dimension ou expression politique n’est pas un silence total ; c’est plutôt une réticence que du silence. Autrement dit, la philosophie qui ne s’occupe pas de politique connaît la politique et la porte en elle, mais n’en parle pas ouvertement.

C’est un silence particulier. Il y a le silence du sage et il y a le silence du sot. Ce dernier se tait pour ne pas dire quelque chose d’inapproprié, car il pressent que s'il commence à parler, rien de bon n’en sortira.

Le sage se tait pour une raison totalement différente. Le silence de la philosophie concernant la politique est le silence du sage. Mais, si nous demandons au sage comme il se doit, il nous dira ce qu’il sait sur la politique, et ce qu’il nous dira aura tout le sens du monde.

Mais il se tait.

Ainsi, tout système philosophique porte en lui une dimension politique, mais tous les systèmes philosophiques ne développent pas ce modèle de façon explicite. C’est cela qui est le plus important pour comprendre le domaine de la matière que nous étudierons dans le cours de philosophie de la politique.

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En d’autres termes, nous étudions la racine philosophique, la base, la base programmatique, la base matricielle, de toute la politique, qui est totalement réductible à la philosophie: il n’y a rien en politique, pas le moindre élément, qui n’aboutisse à la philosophie, ne s’explique par elle et ne découle d’elle.

Simplement, la politique est une partie de la philosophie. C’est donc ce que nous étudierons.

Nous étudierons aussi la dimension politique de la philosophie, qui est également [inaudible] parce qu’elle est la servante de la philosophie; d’autre part, la philosophie portant en elle la politique est, bien sûr, plus riche que la politique elle-même, mais, néanmoins, dans tout système philosophique, on peut découvrir, même là où rien n’est dit à ce sujet, une application possible à la sphère politique, c’est-à-dire la possibilité de dériver du contenu politique de la philosophie.

[…] La politique est, pour ainsi dire, le cas le plus important de l’application de la philosophie. […] […].

En conséquence, l’histoire de la philosophie et l’histoire de la politique produisent strictement le même schéma. C’est extrêmement important de le dire et de le savoir. Il existe une homologie précise entre elles.

Si la philosophie progresse dans une direction, la politique ne peut pas progresser dans une autre. La politique avance avec la philosophie. Si quelque chose a changé en philosophie, quelque chose changera en politique. Si quelque chose a changé en politique, quelque chose a changé en philosophie, ce qui a prédéterminé ce changement en politique.

La politique n’a pas d’autonomie par rapport à la philosophie. La politique est souvent plus visible, même si parfois elle est moins importante.

Du point de vue de l’histoire… les changements de dynasties, d’un leader précis, d'un prince, d'un imperator… pour déclencher une guerre… c’est évident, il s’agit d’une décision politique, mais elle n’est jamais différente de la philosophie.

C'est ce que nous voyons — la décision politique — mais nous ne voyons pas la décision philosophique, qui doit se trouver là.

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Du point de vue de la philosophie de la politique, l'histoire politique est une branche de l'histoire de la philosophie, et dépend entièrement de celle-ci. Aucun homme politique n'est libre de la philosophie, et aucun philosophe ne peut cesser d'être considéré à la lumière de sa dimension politique implicite.

En d'autres termes, le panorama historique, l'histoire en tant que telle, l'essor et la déchéance des principautés, la construction et la disparition des civilisations, les conflits entre civilisations, les révolutions politiques… les décisions concernant les tramways… tout cela possède une dimension philosophique sous-jacente, pas toujours évidente ni toujours reconnue, mais la tâche de ceux qui étudient la philosophie de la politique est d'élaborer l'ensemble de cette homologie totale… cette signification identique (homo) (logos).

La signification de l'histoire est politico-philosophique ou philosophico-politique. Toute l'histoire possède ces deux facettes. D'une part, c'est l'histoire des principautés; d'autre part, c'est l'histoire des idées. L'histoire des principautés et l'histoire des idées ne sont pas séparées; c'est une et la même histoire.

Ainsi, si nous nous concentrons sur la dimension philosophique, par exemple, la transition de l'idéalisme subjectif à l'idéalisme objectif, cela est nécessairement lié à une dimension politique identique… une transition d'un modèle politique à un autre… les changements dans les configurations des religions — et cela est, en premier lieu, un problème philosophique, théologique — modifient radicalement le contenu des processus politiques qui se déroulent dans la société où cette philosophie se diffuse.

Nous pouvons aborder cette homologie entre le philosophique et le politique sous tous les angles. Nous pouvons dire que le système politique a changé et, en fonction de la manière dont il a changé, dans quelle direction, à quelle vitesse et quel a été le contenu du changement, nous pouvons, même si nous ne savons rien de la philosophie de cette période, établir ce qui se passait dans le domaine des questions philosophiques.

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Ou inversement: nous ne savons pas ce qui s’est passé politiquement dans une société, mais l’histoire des discussions entre un philosophe et un autre a été conservée; à partir de cette discussion, si elle est correctement transcrite, nous pouvons reconstruire tout le panorama politique de ce qui se passait à ce moment-là, dans l'agora où tout était décidé démocratiquement, dans le ding ou la veche, ou, au contraire, s'il y avait une monarchie, une théocratie, par exemple, ou un empire.

En d’autres termes, pour étudier la philosophie de la politique, nous partons d’un certain axiome, l’axiome de l’homologie absolue entre le politique et le philosophique.

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Bien entendu, nous pouvons établir une certaine distinction entre la politique et le politique. Je souhaite attirer l’attention sur l’un des philosophes politiques les plus éminents, Carl Schmitt; nous y ferons référence tout au long de notre cours.

Au 21ème siècle, il est communément admis que Carl Schmitt fut le philosophe politique le plus éminent du 20ème siècle. À certains moments, cela a été remis en question; on disait qu’il y aurait d’autres philosophes… mais aujourd’hui, si vous dites «Carl Schmitt», partout on vous répondra qu’il est le philosophe politique le plus remarquable; peut-être le plus remarquable, aux côtés de Hobbes et de Platon.

Autrement dit, Carl Schmitt est le philosophe politique par excellence. Je souhaite attirer votre attention sur ses œuvres et recommander que tous se familiarisent nécessairement et sans délai avec son travail sur le politique, das Politische. C’est très important.

Carl Schmitt distingue entre la politique et le Politique. Il prend en considération le Politique — écrit avec un P majuscule —; dans ce cas, c’est un adjectif considéré comme un substantif… das est l’article qui indique que nous parlons d’un substantif. En allemand, cela est très clair: das Politische, en contraste avec la simple Politik.

Pour transmettre la signification de Schmitt, nous utilisons la majuscule, le Politique.

Cela —le Politique— distingue, pour Schmitt, de la banale politique courante. Par la politique, il entend l’application du Politique à une situation sociale concrète. La concrétisation par la politique est la concrétisation du Politique.

Mais alors, qu’est-ce que le Politique ? Le Politique —das Politische— est précisément ce point où l’enfant (la politique) se connecte avec le père (la philosophie).

En d’autres termes, le Politique est précisément la sphère de la philosophie politique, la sphère dans laquelle la philosophie se connecte directement avec la politique, ce que nous appelons l’homologie de la philosophie et de la politique.

der-begriff-des-politischen-taschenbuch-carl-schmitt.jpegEn d’autres mots, das Politische, selon Schmitt, est précisément le point d’homologie où nous ne parlons pas de simple politique […] mais pas non plus de philosophie dans un sens de plus en plus large. C’est la frontière, l’horizon, la ligne entre la philosophie et la politique. Voilà ce que signifie das Politische.

Un autre aspect intéressant est qu’il s’agit d’une sphère déterminée, une sphère que nous définissons précisément comme la philosophie de la politique. Toute la sphère de la philosophie de la politique est contenue dans ce concept du Politique, das Politische.

Un autre concept très important que Schmitt utilise est celui appelé « préconcept » [Vorgriffe].

Le préconcept n’est pas encore une loi politique, pas encore une institution politique, pas encore un parti politique, ni même un programme politique concret. Le préconcept est une sorte d’élément ou d’unicité du Politique dans sa forme la plus pure — pas purement philosophique, mais celle où la philosophie de la politique prend sa propre raison d’être —.

Carl Schmitt appelle cela un préconcept. Le domaine du Politique consiste, par conséquent, entièrement en préconcepts, en préconcepts politiques.

Le préconcept politique est aussi un phénomène très intéressant en soi. C’est précisément ce moment de transition où la philosophie devient politique. Mais faites attention au temps verbal: devient; elle ne s’est pas encore convertie, mais elle est en train de le devenir.

Lorsque la philosophie devient politique, nous sommes face à un concept politique. C’est par exemple le concept politique de la séparation des pouvoirs, la relation entre l’Église et l’État, les notions de frontières, le sujet et les institutions politiques. Cela constitue déjà un concept politique, dans le sens plein du terme.

Alors, quand a-t-on affaire à un préconcept ? Quand la naissance [la création] de ce concept politique se prépare sur la base d’un contenu philosophique. De cette manière, la sphère du Politique est la sphère de l’existence des préconcepts.

Le Politique consiste en préconcepts; et en étudiant les préconcepts, nous étudions cette homologie dont nous parlions plus tôt. L’étude de l’homologie entre philosophie et politique, de ce qui est commun à ces deux sphères asymétriques, est l’étude des préconcepts et la tâche de la philosophie de la politique.

C’est de cela dont nous parlons. Nous parlons d’une sorte de champ qui existe, où la multiplicité du philosophique croise la multiplicité du politique. Ici, entre les deux, se trouve précisément ce qu’ils ont en commun… le Politique, qui est ce que la philosophie de la politique étudie.

C’était mon introduction.

Maintenant, passons à la question de comment cela se réalise en pratique. Platon est considéré comme le fondateur du premier système philosophique complet de l’histoire.

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Il a formulé de manière plus complète ce programme philosophique qui n’a pas seulement prédéterminé toute l’histoire ancienne de la philosophie, tout le Moyen Âge, en grande partie la philosophie de la Renaissance, qui [inaudible] la philosophie de la Modernité.

Mais, en outre, il n’existe aujourd’hui, au 21ème siècle, aucun philosophe plus pertinent et moins compris que Platon. En d’autres termes, Platon c’est toute la philosophie [la totalité de la philosophie; la philosophie in toto].

71h5VQWRlNL._AC_UF1000,1000_QL80_.jpgLes penseurs les plus intelligents des 19ème, 18ème, 17ème, 16ème, 15ème siècles… et ainsi de suite jusqu’à Platon, étudient tous Platon. En fait, au sens strict, il n’y a qu’un seul philosophe: Platon, et cela constitue la philosophie.

Jusqu’à aujourd’hui, nous n’avons pas [inaudible] son programme. Quant à chaque mot de Platon, chacune de ses phrases, il y a des débats passionnés jusqu’à aujourd’hui, et personne ne peut déterminer avec certitude si c’est ainsi qu’il a été compris.

Des génies surgissent qui adoptent une position; des génies surgissent qui s’y opposent. Pas de simples personnes. Des génies philosophiques…

Tout le dogme chrétien est basé sur Platon. En théologie chrétienne, il n’y a pas une seule thèse qui n’ait une dimension platonicienne. En théologie islamique, tout repose exclusivement sur le platonisme.

Et même là où le platonisme n’est pas arrivé, en Inde, la façon la plus simple d’étudier la philosophie hindoue, les Védas, la religion, c’est avec le platonisme, car l’analogie est immédiatement évidente.

Ainsi, Platon est considéré comme le prince des philosophes, et personne n’a encore réussi à renverser son principat philosophique. Des milliers de fois, il a été annoncé que l’empire de Platon était tombé. Ces affirmations se sont avérées à chaque fois être une sorte d’hallucination marginale.

Nous vivons dans la philosophie de Platon, Platon est le prince de la philosophie, et ou bien nous le remettons en question, auquel cas nous assistons à la révolte des esclaves qui tentent de se libérer du pouvoir du principat de Platon, ou bien nous l’acceptons simplement comme des citoyens loyaux et suivons notre Empereur, Platon.

516Z8dO2ycL._SX195_.jpgL’idée selon laquelle la philosophie aurait apporté quelque chose de complémentaire à Platon est une hypothèse académique totalement infondée et peu scientifique. C’est une sorte de rumeur qui n’a pas été confirmée par la communauté scientifique.

Même ceux qui sont considérés comme l’incarnation de la philosophie de la Modernité ont étudié Platon [il s’agit de Bergson, qui nous a donné, à travers le «primitif et très limité» Karl Popper, la société ouverte, et de Whitehead, pour montrer que tous deux, bien que modernes, se sont inspirés de Platon].

Platon est tout. C’est pourquoi, en réalité, si l’on lit Platon, on ne rencontre pas seulement un philosophe, pas seulement un auteur, pas seulement une école; on rencontre la philosophie en tant que telle.

Car toute la philosophie n’est rien d’autre que le mouvement entre quelques thèses de Platon. Platon a fondé toute la philosophie en une seule fois: d’un seul coup et dans son ensemble. Ainsi, l’étude de la philosophie est l’étude de la philosophie de Platon.

Alfred_North_Whitehead._Photograph._Wellcome_V0027330_(cropped).jpgTout le reste, en essence — comme Alfred North Whitehead (photo), un philosophe analytique, logicien et mathématicien, l’a dit — est note en bas de page de la philosophie de Platon.

Par conséquent, il faut garder à l’esprit que la philosophie n’est que Platon. Et si nous ne comprenons pas Platon, nous ne comprenons pas le langage de programmation de la philosophie.

[…] L’étude de la philosophie commence par l’étude des œuvres de Platon; l’étude de la philosophie est achevée par l’étude des œuvres de Platon [ou: par la compréhension de celles-ci, si je ne me trompe], elle se termine avec l’étude des œuvres de Platon; il y a là de quoi occuper toute une vie.

9782081382787-uk.jpgEn conséquence, j’ai été trop général. C’est un programme pour les génies. Pour un philosophe simple et ordinaire, il est possible de prendre l’un des dialogues de Platon. Je prends par exemple le Criton et je vis ma vie avec le Criton.

À la fin de ma vie, la clarté du Criton sera totale. Pour les étudiants, la question se réduit à l’essentiel. Prenons une maxime concrète de Platon et tentons, pendant un certain temps, de la vivre. Et même cela sera énorme, parce que Platon, c’est la philosophie.

Par conséquent, si nous parlons de philosophie, nous parlons de Platon. [..]

Si nous voulons nous familiariser avec cette matrice sur laquelle se forme le Politique et avec la sphère de cette homologie dont nous parlions, ou avec ces concepts préalables avec lesquels nous nous occupons, si nous voulons comprendre d’où vient la politique, quelles sont ses structures et comment elle se cristallise et se manifeste à travers le politique, nous devons étudier Platon.

[…] La première chose que nous devons connaître, ce sont les écrits de Platon.

vendredi, 24 avril 2026

Carl Schmitt et le Katechon: ami et ennemi dans un monde multipolaire

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Carl Schmitt et le Katechon: ami et ennemi dans un monde multipolaire

Alexander Douguine

Alexander Douguine sur la crise de la distinction ami–ennemi dans un monde multipolaire.

J’ai toujours abordé Carl Schmitt avec un intérêt et une attention considérables. J’ai traduit ses œuvres. Certaines choses — par exemple, son approche du Leviathan de Hobbes, son interprétation de Hamlet de Shakespeare, ou sa critique du Romantisme Politique — ont déclenché en moi un certain esprit de résistance. Pourtant, dans l’ensemble, je considérais, et considère encore, que la majorité de ses idées et concepts sont d’une grande pertinence.

Sa définition du Politique comme la distinction entre ami et ennemi est une doctrine indéniablement devenue classique. Le point principal, qu'il faut relever ici, est la division réaliste et machiavélique entre deux ontologies: l'ontologie morale et l'ontologie politique. Ami/ennemi n’est en aucun cas la même chose que bien/mal. La sphère de la morale est absolue: le mal ne peut devenir le bien, et vice versa. La sphère du Politique est relative. En politique, l’ennemi d’hier peut devenir l’ami d’aujourd’hui; tout dépend des intérêts.

la-notion-de-politique-theorie-du-partisan.jpgC’est sur cette base que repose toute la philosophie politique de Carl Schmitt. Appliquée à la politique internationale, et sous une interprétation réaliste de la souveraineté — et Schmitt adhérait précisément à une telle approche — elle est tout à fait adéquate. Sur cette base, Schmitt, et après lui Alian de Beniost, ont construit la théorie du Plurivers. Ici, la distinction ami/ennemi fonctionne largement, et la critique implicite du libéralisme se révèle pleinement efficace.

Mais si l’on applique le principe ami/ennemi à la politique intérieure, cela fournit en réalité une base à la démocratie radicale et au parlementarisme, que Schmitt lui-même haïssait. En politique intérieure, la reconnaissance du principe ami/ennemi divise et polarise la société. Cela signifie que la définition de Schmitt, lorsqu’elle est appliquée à la politique intérieure, divise la société en deux moitiés opposées.

L’ontologie ami/ennemi en politique étrangère, également, s’avère, après un examen plus approfondi, moins convaincante qu’elle n’en a l’air. Elle est parfaitement adaptée au réalisme et au système westphalien. Mais avec la transition vers un monde multipolaire — vers l'avènement des Etats-civilisations — la tendance réaliste à sous-estimer l’idéologie, même en reconnaissant la souveraineté civilisationnelle, ne semble pas plus convaincante. La civilisation du Katechon ne peut pas se rapporter à la civilisation de l’Antéchrist de manière neutre, purement formelle, comme l’exige formellement l’ontologie du Politique dans le modèle ami/ennemi.

L’applicabilité du modèle général de Schmitt est donc remise en question, malgré toute sa pertinence et sa force de persuasion.

Cela mérite une réflexion plus approfondie.

vendredi, 17 avril 2026

L'élite n'est plus à l'abri: la «liste noire» est arrivée sur la table de Poutine

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L'élite n'est plus à l'abri: la «liste noire» est arrivée sur la table de Poutine

Alexandre Douguine

Le pays est en guerre depuis cinq ans, et la question de la révision des «élites», en grande partie façonnées durant les périodes les plus sombres de l'histoire russe récente — celle des années 1990 — sous le slogan «corruption, banditisme et vilenie» — mûrit depuis longtemps. Une question légitime se pose: à quoi devrait ressembler l'élite dirigeante de la Russie?

Où se trouvent les «réseaux» d'agents dormants ?

De nos jours, la question d'une «révision» et d'une «nationalisation» des élites russes est de plus en plus fréquemment soulevée. Et ici, bien que je sois d’accord avec la formulation même de la question, il est important de souligner que ces «élites» sont, bien sûr, très hétérogènes et inégales. Je connais personnellement de nombreux représentants de notre élite étatique, les plus importants du lot, qui sont des personnes d'une honnêteté irréprochable, des patriotes russes convaincus, guidés par des valeurs traditionnelles. C’est pourquoi il est hors de question de mettre tout le monde dans le même sac.

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De plus, à plusieurs reprises, je me suis retrouvé — et j’en ai parlé dans de nombreuses interviews — à constater que des personnes que le peuple perçoit comme peu recommandables, ni très fermes dans leurs convictions ni patriotes avérés, se révèlent, lorsqu’on les connaît de près, être des individus très cohérents, convaincus et de nature noble. Ce dont on ne peut parler si l’on ne les connaît pas personnellement ou si l’on ne les observe pas de loin. C’est pourquoi, depuis longtemps, je m’engage à ne pas donner de noms: on dit quelque chose, puis il s’avère que ce n’est pas du tout la vérité.

Dans ce sens, si l’on a réellement fourni à Vladimir Poutine des listes de l’élite dite «renaissante», cela signifie qu’il existe sans aucun doute des motifs concrets et une connaissance fiable à ce sujet. Bien entendu, en partant du principe que ces listes proviennent de personnes respectées, proches du chef de l’État. Dans ce cas, il n’y a aucune raison ni aucun argument pour ne pas leur faire confiance. Mais moi, personnellement, je ne mentionnerais aucun nom dans ce cas précis, car je me suis souvent convaincu que, parfois, les choses ne sont pas du tout ce qu’elles semblent être à première vue.

Je vais donner un exemple. Après le début de l’opération militaire, tout le monde craignait que notre maillon le plus faible soit l’économie, mais il s’est avéré que la faiblesse était ailleurs. L’économie, que tous considéraient comme le centre de la «sixième colonne» des libéraux dans notre État, ne nous a pas fait défaut. Et ceux en qui nous avions toute confiance, croyant qu’ils représentaient notre point fort, se sont avérés être tout le contraire. Nous ne savons pas avec certitude où se trouvent les «réseaux d'agents dormants», les réseaux d’influence. Peut-être ne sont-ils pas du tout là où nous le pensons. Et cela constitue une observation très importante.

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Sélection de l’élite : « corruption, banditisme et mesquinerie »

Mais, en général, il semble que notre élite, pour la plupart de ses représentants, soit inadéquate. De plus, la mentalité même de notre société est inadéquate, tout comme ont été inadéquates la préparation à une guerre aussi grave que celle d'Ukraine et sa gestion au cours de ces quatre années. Oui, nous tenons bon, nous gagnons, même si c’est avec beaucoup de difficultés et en affrontant constamment de nouveaux défis, il ne fait aucun doute: nous vaincrons. Mais il semble que l’on ne tire pas vraiment de conclusions des échecs passés.

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Ces gens changent simplement de poste et de domaine d’activité, sans jamais faire preuve de compétence. Après un échec dans un domaine, on leur en confie un autre, puis, comme prévu, ils échouent aussi dans celui-là, puis dans un troisième, et ainsi de suite. Et cela ne peut pas être ignoré.

Et une autre question très profonde et sérieuse, presque philosophique, surgit: quel type d’élite avons-nous besoin? Comment devons-nous la percevoir et quels critères devons-nous poser aux représentants de la classe dirigeante pour juger leur aptitude?

Tout cela est aujourd’hui donné pour acquis, mais cela n’est pas dit à haute voix ni a fait l'objet de réflexions. Et lorsqu’il s’agit d’un cas concret ou d’une personne, hors contexte, cela devient une véritable arbitraire. Quelqu’un n’aime pas une autre personne et commence à crier: «Untel est inadéquat, c’est la sixième colonne!». Et un autre se lance immédiatement à sa défense et commence à insulter l'autre: «Et toi, qui es-tu? Pourquoi dis-tu ça? Y a-t-il quelqu’un derrière toi?».

C’est pourquoi, tant que nous faisons face à des cas isolés, il est totalement impossible de résoudre un problème systémique. Peu importe si l’on enquête sur un ministère ou un autre, un fonctionnaire ou un autre.

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Par exemple, le ministre de la Défense, Andreï Removitch Belousov, s’est fixé comme objectif de résoudre les graves problèmes de son département. Et il les résout: de nouveaux cas et faits absolument horribles apparaissent, de nouvelles condamnations sont prononcées. Et bien que Belousov occupe ce poste depuis plusieurs années, le flux de ces histoires ne cesse pas. On pourrait croire que les écuries d’Augias ont été nettoyées et que l’on peut passer à l’étape suivante. Mais il s’avère qu’il faut des efforts et un temps incroyables pour cela.

Nous n’avons pas de critère sur ce que doit être notre élite. Mais ce n’est pas simplement qu’elle s’est «dégradée»: en réalité, elle s’est formée dans les périodes les plus sombres, dans les années 1990, selon le principe de la «corruption, du banditisme et de la mesquinerie» (en opposition à l’«efficacité, la moralité et le patriotisme»). Ce sont ces trois caractéristiques qui faisaient que les gens entraient dans l’élite. Les membres de l’élite devaient être corrompus, liés à la délinquance et incroyablement lâches pour obtenir des postes et les conserver. Bien sûr, il y avait aussi des exceptions parmi eux: des personnes honnêtes, une véritable classe de serviteurs et de patriotes qui servaient l’État malgré tout. Mais, en général, l’élite ne se formait pas selon le principe du service honnête. Et tout le monde le savait parfaitement.

dAylL7uH7Qd67X8TSaAUxY7v8x-1901470005.jpgAujourd’hui, on essaie de lutter contre cela, mais, à mon avis, avec un énorme retard et de manière incohérente. Quelqu’un est mis en lumière, puis une longue série de délibérations s’ensuit: faut-il l’amnistier? Même Tchoubaïs, qui a volé et ruiné le pays quand il était le chef de l’administration présidentielle, le ministre des Finances, le vice-Premier ministre, le directeur de RAO UES, le directeur de «Rosnano»… Il volait partout, détruisait tout et, à la fin, il s’est enfui. Il n’a subi aucune sanction et son affaire reste ouverte.

Et cela alors qu’on aurait pu arrêter plus tôt ce sinistre personnage qui a causé un tort idéologique et économique, et corrompu tout autour de lui. Maintenant, il dirige des centres de lutte contre la Russie du côté de nos ennemis, sans cacher qu’il a toujours été un ennemi. Peut-être n’y a-t-il plus d’affaires aussi flagrantes, mais il y a néanmoins beaucoup de personnes qui ne sont guère différentes de Tchoubaïs. Car c’est justement selon ce principe que l’élite s’est formée dans les années 1990.

Sans aucun doute, il s’agit d’une question systémique et non simplement d’un «renouvellement» personnel. Elle résulte de l’inertie d’une période sombre de dépendance à l’Occident, de l’inertie du capitalisme colonial que nous avons accepté sans esprit critique. Il faut faire quelque chose à ce sujet. Une transformation de la vision du monde de notre société est nécessaire, et cela doit commencer précisément par l’élite.

Nous y travaillons ou non? J’ai l’impression qu’à l’heure actuelle, c'est non. Même si cela aurait dû être fait depuis longtemps, pour l’instant, nous nous demandons seulement si cela en vaut la peine ou pas.

Quel type d’élite avons-nous besoin ?

C’est merveilleux quand de nouvelles initiatives émergent pour assainir l’élite. C’est la voix de personnes qui se soucient du destin de la Patrie, et j’aimerais que ce processus soit enfin lancé. Il faut établir de nouveaux critères: authentiques, compréhensibles et transparents. Qui a le droit et mérite de faire partie de l’élite dirigeante, et qui ne l’a pas. Et il faut juger non seulement selon des critères moraux, mais aussi selon l’efficacité, les qualités entrepreneuriales, le professionnalisme et la responsabilité. Parce que si l’on possède beaucoup, on est responsable de beaucoup. On est responsable devant tous. Et c’est précisément cette responsabilité qui manque clairement à toute la classe dirigeante.

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Si ces mesures marquaient le début d’une relance, je les soutiendrais avec ferveur, de tout cœur, et je participerais volontiers à l’élaboration des critères nécessaires pour mettre en selle la nouvelle élite. En revanche, si tout reste en demi-teinte — on enquête sur certains, on en destitue d’autres, ou plutôt on les transfère simplement à un autre poste —, cela signifiera que nous n’avons pas mûri et que nous ne comprenons pas la gravité du problème. Et ce serait très triste.

Mais je ne veux pas anticiper. Il s’est passé beaucoup de temps: ceux qui étaient en pleine forme au début des années 90 sont aujourd’hui des personnes âgées. Il est douteux que ceux qui ont été sélectionnés selon les anciens critères aient acquis en trente-cinq ans les qualités exigées par le tournant historique actuel de la Russie. Au contraire, il me semble qu’ils ont gaspillé leur énergie, et leurs enfants ne sont pas du tout préparés à recevoir le pouvoir: ils ne peuvent que dilapider ce que leurs parents ont réussi à arracher durant les années les plus folles.

La situation est très difficile. Je le répète, il faut commencer par les critères : définir comment doit être l’élite dirigeante de la Russie. Et ensuite, de manière précise, systématique, sans exceptions personnelles ni liens de clan, appliquer ces principes. Je pense qu’il est facile de les formuler:

- Premièrement, ils doivent être des personnes loyales envers l’État, c’est-à-dire des patriotes.

- Deuxièmement, ils doivent être extrêmement efficaces et responsables de leurs succès comme de leurs échecs. Ils doivent être les meilleurs; d’où le principe méritocratique.

- Troisièmement, ils doivent être honnêtes. Travailler pour l’État et accepter leur statut de gestionnaires, sans associer leur enrichissement personnel aux fonctions élevées.

Ces trois principes sont très simples. Il suffit de remplacer par eux les critères par lesquels on sélectionnait auparavant l’élite et qui sont toujours en vigueur: le manque de responsabilité, le manque de patriotisme et l’implication profonde dans la corruption. La corruption, l’occidentalisation, le libéralisme, l’irresponsabilité et le manque de responsabilité doivent devenir des tares inacceptables.

En résumé

Ce qui en 1990 était un laissez-passer gratuit pour entrer dans l’élite doit aujourd’hui devenir un laissez-passer pour vous envoyer dans des lieux complètement différents. Et il faut cultiver et surveiller les qualités opposées. Alors la société ressentira la justice et les choses dans l’État iront dans la bonne direction: nous commencerons enfin à créer nos propres processeurs, nos machines et pratiquerons une gestion sensée.

Nous avons un peuple très talentueux et un État merveilleux doté de ressources en grande abondance. Mais une élite systématiquement inadéquate, sans aucun doute, entrave notre futur développement historique.

19:50 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre douguine, actualité, russie, élites | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

mercredi, 15 avril 2026

Iran et la souffrance du monde unipolaire - Guerre, hégémonie et résistance multipolaire

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L'Iran et la souffrance du monde unipolaire

Guerre, hégémonie et résistance multipolaire

Alexandre Douguine

Alexandre Douguine affirme que Trump a brisé les illusions diplomatiques et a exposé la nature brutale de l'hégémonie américaine, faisant du conflit avec l'Iran une lutte décisive pour l'avenir du multipolarisme.

Entretien avec Alexandre Douguine sur Sputnik TV dans l’émission Escalade.

Modérateur : Commençons par parler de l’Iran. Dernières nouvelles du ministère des Affaires étrangères de la République islamique: le porte-parole, Esmaeil Baghaei, a déclaré tout à l’heure que Téhéran a déjà répondu aux propositions des médiateurs internationaux pour un cessez-le-feu.

Parallèlement, nous assistons à un processus parallèle: l’ultimatum de Donald Trump, qui expire aujourd’hui, 6 avril. Comme d’habitude, le président américain menace l’Iran "de l’enfer" si ce dernier ne consent pas, et exige la réouverture du détroit d'Ormuz.

Que se passe-t-il actuellement sur le plan diplomatique entre Washington et Téhéran? Malgré le fait que l’Iran ait récemment souligné qu’aucune négociation n’était en cours, nous voyons maintenant des signes clairs qu'il y a mouvement et un cadre possible pour un accord, prétendument préparé via le Pakistan et la Chine. Comment évaluez-vous cette situation ?

Alexandre Douguine: Il y a tellement de désinformation sur cette guerre qu’il est extrêmement difficile de faire confiance aux déclarations de quiconque. Nous voyons comment les négociateurs sont assassinés pendant le processus, et chaque accord est immédiatement violé. Il semble qu’il soit même plus dangereux de négocier avec Israël ou les États-Unis — peut-être même plus que de ne pas négocier. Je pense que les Iraniens l’ont déjà compris.

Le fait que Trump ait osé publier, lors de Pâques, un message obscène montre avec qui nous avons affaire. Le jour même où les catholiques célébraient la résurrection du Christ, le président américain écrivait que ce mardi, l’Iran subirait la destruction de ponts et de systèmes énergétiques. Je cite: «Vous n’avez jamais vu ce qui arrivera mardi». Ensuite, une exigence profane pour rouvrir le détroit, et une menace directe: «Vous, traîtres, bâtards, vous vivrez l'enfer». Enfin, une déclaration totalement blasphématoire: «Que Dieu bénisse le Président DONALD J. TRUMP».

C’est une citation littérale de son message sur Truth Social. Même beaucoup d’analystes américains ont vu en cela des signes d’une évolution clinique rapide: aucun président américain n’a jamais parlé ainsi à ses ennemis ou à ses alliés. Cela montre qu’il y a une mépris total pour sa propre religion comme pour les sentiments d’autrui.

Nous sommes face à des circonstances diplomatiques sans précédent. Il n’y a plus d’engagements, de lignes rouges, de normes ou de règles. Ce que nous vivons, c’est une agressivité dure, brute, totalement infernale, où aucun mot ne pèse.

1f9a8d95ab629184c07b15f191ed0fe4.jpgCertains pourraient dire qu’un événement extraordinaire se produit, alors que je soutiens qu’il ne s’agit en réalité d’aucun changement fondamental. Si l’on regarde comment les États-Unis se comportaient sous les présidents précédents, ils étaient diplomatiques, polis, respectaient les règles. Bien sûr, leur comportement actuel est sans précédent: une sorte de «bête» occupe maintenant la Maison-Blanche. Mais il est important de souligner que les Américains ont toujours agi ainsi. La présentation était différente; le noyau restait le même.

Le monde occidental, dirigé par les États-Unis, a toujours cherché à renforcer son hégémonie, et lorsqu’il a commencé à faiblir, il a utilisé tous les moyens: diabolisation des adversaires, violence brute, et justifications fallacieuses. Trump n’a rien changé en substance dans la politique américaine. Il a simplement laissé tomber le «voile humain», la façade diplomatique. Ses méthodes, ses ultimatums, son style de négociation diffèrent peu de ceux de ses prédécesseurs, qu’ils soient de droite ou de gauche.

Trump gère une sorte de pornographie politique: il enlève tous les masques et dit: «Regardez, c’est comme ça – c'est brutal et c'est cru». Certains aiment ça, d’autres non, mais nous avons basculé vers un langage direct, de rue, dans les relations internationales. En même temps, le cœur de la politique américaine n’a pas changé.

Nous espérions que Trump changerait cette politique, qu’il se concentrerait sur les problèmes intérieurs de l’Amérique. Mais il ne l’a pas fait. Les problèmes internes s’aggravent rapidement; rien ne s’améliore — tout empire. Sur le plan extérieur aussi, il n’y a pas de changement, sauf dans la façon dont les actions sont présentées, et, si l’on veut, dans une forme étrange, inquiétante, d’honnêteté.

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Trump incarne la «franchise» de l’agresseur. Il parle franchement: «Je vais vous tuer comme des chiens. Que vous soyez coupables ou non, peu importe — je vais tout détruire. Je vais vous écraser, vous aplatir. Je vais contrôler votre pétrole et nommer vos dirigeants. Vous n’êtes rien, vous êtes mes esclaves, et si vous résistez, vous serez des rebelles». Il agit ainsi envers tout le monde — mais en réalité, c’est ainsi que tous les présidents américains des dernières décennies se sont comportés. Je le répète: la forme a radicalement changé, mais l’essence est restée la même.

Et c’est cela qui est le plus dangereux: Trump n’est rien de fondamentalement nouveau dans l’histoire américaine. Il poursuit la même politique agressive, hégémonique, unipolaire, mais sous une autre forme. D’où l’ultimatum contre l’Iran demain. Trump envisage-t-il vraiment de détruire tout le système énergétique du pays? Nous savons que les Américains ont une certaine supériorité aérienne; leur faculté de contrôler est considérable. Nous pouvons prévoir des opérations terrestres sur des îles et des bombardements massifs.

Je pense qu’il ne reste que peu d’espoir que les négociations aboutissent. Les Iraniens ne vont pas accepter la défaite et ne vont pas se soumettre à la brutalité d’un agresseur sanguinaire — ils ne peuvent tout simplement pas agir autrement par leur nature. Probablement, ils continueront leur propre «projet chiite énergique». Les chiites ont souvent perdu sur le plan matériel dans l’histoire, mais ils ont survécu pendant des siècles dans des conditions terribles.

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Pour eux, l’éthos de Karbala est déterminant: la volonté d’accepter une défaite terrestre pour une supériorité spirituelle immense, comparable aux premiers martyrs chrétiens. C’est une culture particulière du sacrifice et de la persévérance. Et si Trump confronte cette société avec une brutalité aussi ouverte, elle ne répond pas par la peur, mais par une cohésion et un courage exceptionnels. La population iranienne héroïque est aujourd’hui unie contre le mal pur et sans mélange qui émane de l’Occident.

Modérateur : Le jour de Pâques chrétienne occidentale, de tels messages apparaissent particulièrement symboliques et omineux. Revenons à votre thèse selon laquelle Trump aurait simplement mis de côté la politesse et commencé à parler «plus honnêtement», tout en restant dans le schéma familier de la politique impériale américaine.

Mais ne vous semble-t-il pas qu’une telle franchise réduit drastiquement son espace de manœuvre? Après tout, ce genre de «franchise» en diplomatie pourrait aliéner même les partenaires américains qui ont toléré l’hégémonie de Washington pendant des décennies, tant qu’elle était enveloppée dans la rhétorique plus douce de ses prédécesseurs. Trump ne se pousse pas lui-même à l’isolement, ne se prive-t-il pas de la capacité d’utiliser le «soft power» que d’autres présidents manœuvraient si habilement ?

Alexandre Douguine: Oui, absolument. Cette manière d’être franc aliène beaucoup de gens et suscite une forte opposition. Cela concerne à la fois les démocrates et une part importante de ses anciens supporters du mouvement MAGA, qui croyaient sincèrement en ses promesses de revenir aux valeurs traditionnelles et de rejeter toute guerre d'agression. Aujourd’hui, Trump repousse un grand nombre de personnes — des Américains et Européens ordinaires et même jusqu’à certains globalistes.

9780525563570-208651469.jpgDe plus, regardez ce que disent en ligne les idéologues du néoconservatisme — plus exactement Kristol et Kagan. En substance, Trump incarne désormais leur propre programme: une hégémonie américaine ouverte, sans honte, dans sa forme la plus dure. Après tout, ils ont toujours voulu la guerre avec l’Iran, la pression sur la Russie, un rôle réduit pour les partenaires européens de l’OTAN, et l’agressivité permanente dans la région du Pacifique. Pourtant, même ces théoriciens du «poing de fer» reculent d’effroi face à la manière dont Trump la met en œuvre. Ils disent: «Nous voulions cela, mais la manière sauvage et brutale dont cela est exécuté discrédite nos propres plans». 

Ce qui est frappant: même ceux qui ont formulé le programme actuel de la Maison Blanche n’acceptent pas la sauvagerie avec laquelle il est mis en œuvre. Je me demande souvent: pourquoi? S’il se comportait un peu plus prudemment, plus calmement, et surtout plus décemment — du moins dans les limites du protocole diplomatique minimal — il pourrait éviter de nombreux problèmes au sein de son propre camp, parmi ceux qui se tiennent du même côté que lui.

Pourquoi ne le fait-il pas ? Je pense que la seule raison réside dans un manque de temps. Trump cherche à achever un certain programme mondial d’ici 2028, en voulant ignorer tous les obstacles. Pour l'essentiel, il adhère à une politique d’accélération — une théorie philosophique et politique visant à accélérer artificiellement le temps historique et social. Il ne prête aucune attention aux détails, fonce à toute vitesse, et avance les yeux fermés vers la réalisation de ses objectifs, malgré l’opposition colossale de tous côtés.

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Mais quels sont ces objectifs? Peu à peu, une logique claire et cohérente commence à se dessiner dans le comportement de Trump — aussi monstrueuse soit-elle.

Le premier point est la restauration de l’influence affaiblie des États-Unis en Amérique du Nord. Nous voyons cela dans la pression qui a été exercée sur le Venezuela et sur Cuba, dans le conflit intense avec le Mexique et la Colombie. Trump veut établir un contrôle direct sur l’Amérique Latine dans l’esprit d’une Doctrine Monroe renouvelée, qu’ils ont ouvertement déclarée dans leur nouveau concept de sécurité nationale.

Le deuxième point est la restauration d’un contrôle total sur le Moyen-Orient par le biais de son proxy, Israël. Il peut être long de débattre qui en est le véritable initiateur — Washington ou Tel-Aviv — mais l’objectif est clair: détruire les principaux pôles de souveraineté dans le monde islamique. La cible numéro un ici est l’Iran. Et en deuxième position se trouve la Turquie. Une guerre contre elle est déjà intégrée de facto dans leurs plans pour la prochaine étape.

Ensuite (nous sautons le troisième point — vous comprendrez pourquoi): le quatrième objectif de la présidence de Trump dans ce cadre est une guerre inévitable avec la Chine dans la région du Pacifique. Pékin est son concurrent le plus fondamental. Le plan de Trump est simple et terrifiant: gagner toutes les petites guerres précédentes pour pouvoir déclencher à la fin de son mandat une guerre stratégique à grande échelle contre la Chine.

Et voici venir ce troisième point manquant: que faire avec la Russie? Après tout, la Russie est aussi l’un des pôles les plus puissants du monde multipolaire. Et ici, Trump diverge fondamentalement des globalistes. Trump croit que la Russie, en soi, n’est pas un problème fatal pour lui. Il espère que Moscou acceptera finalement ses conditions — par exemple, ouvrir son espace aérien aux missiles américains visant la Chine via le Pôle Nord, et ne pas intervenir dans la dernière étape du réagencement mondial.

Si la Russie résiste, ils prévoient de la mettre sous pression depuis l’Europe: provoquer une escalade militaire autour de Kaliningrad ou intensifier les frappes sur les infrastructures énergétiques et les ports. Nous encaissons déjà de telles attaques, qui sont clairement soutenues par des opérateurs américains. Trump pense que nous pouvons être contraints au statut de vassal, en interprétant à tort notre volonté de négocier comme une faiblesse et une capitulation. Si la Russie ne cède pas, elle sera encore davantage sous pression — mais pour lui, ce n’est pas une fin en soi, seulement l’élimination d’un obstacle.

En revanche, pour les globalistes et les libéraux, la Russie apparaît comme l’adversaire le plus dangereux, celui qu’il faut détruire en premier. C’est là la différence clé entre les deux catégories d'adversaires que nous avons en face de nous. Par conséquent, à la troisième étape, Trump ne veut pas dépenser d’efforts inutiles: il ne fait pas de gestes grandioses en soutien à l’Ukraine, croyant que nous serons de toute façon éliminés. Pour lui, la cible principale est la Chine.

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En combinant tous les quatre points, nous observons une stratégie visant à préserver fondamentalement un monde unipolaire en détruisant tous les autres pôles de souveraineté: la Russie, l’Iran et la Chine. Les principaux coups sont dirigés contre notre prestige et notre indépendance, car les Américains comprennent que si nous résistons et devenons plus forts, le reste du monde nous suivra.

Et ici, derrière ce qui semble être le comportement erratique de Trump, émerge une logique claire et cohérente. C’est une guerre totale contre le monde multipolaire, une lutte pour préserver l’hégémonie occidentale par la destruction séquentielle — je suis précis quand je dis "séquentielle" — des adversaires. Chaque nouvel acteur dans la file reçoit une fausse promesse qu’il ne sera pas affecté. D’abord, ils disent: «N’intervenez pas au Venezuela et à Cuba». Ensuite: «Nous nous occuperons de l’Iran; cela ne vous concerne pas». Puis: «Nous soumettrons la Russie, et vous, la Chine, attendez — car nous vous respectons».

La stratégie est simple: une fois que nous, d’une manière ou d’une autre, cesserons de représenter une force souveraine et d’affirmer notre souveraineté, Washington tournera toute sa force contre la Chine. C’est une politique rationnelle, bien qu’exprimée dans des termes hystériques, d’une brutalité inhumaine et d’une agressivité infernale. Ce qui se dresse devant nous, c’est un plan — une stratégie qui pourrait être soutenue par un État encore plus profond que celui que Trump a promis de combattre.

Trump lui-même, avec son accélérationnisme et sa manière d'agir particulière, se révèle simplement être un instrument de l’agonie monstrueuse du monde unipolaire. Et cette agonie est extrêmement dangereuse. Beaucoup d’entre nous croyaient que la domination occidentale était déjà du passé et que la multipolarité était un fait accompli. Mais il semble que nous étions tout aussi pressés que l'était Francis Fukuyama avec sa théorie de «la fin de l’histoire».

Le monde multipolaire n’est pas encore advenu — la lutte pour celui-ci se déroule actuellement. Si nous résistons et que nous l’emportons, l’humanité gagnera le droit à un avenir multipolaire. Mais nous devons garder les yeux ouverts: dans cette bataille, nous avons aussi une chance de perdre.

Animateur: Une question de notre auditeur: "Alexandre, comment évalues-tu la probabilité que Donald Trump puisse utiliser des armes nucléaires dans le conflit avec l’Iran? Et qu’a voulu dire précisément le président américain quand il a promis à Téhéran ‘un véritable enfer’?" 

fba0ab23a779b153f8b94da793143d1b.jpgAlexandre Douguine: Je ne pense pas que Trump menace aujourd'hui directement l’Iran avec des armes nucléaires, même si leur utilisation ne peut être exclue. Alors que nous n’avons parlé que de la préparation à des tests nucléaires, les États-Unis ont déjà commencé à en effectuer — cela montre une fois de plus à quelle vitesse ils mettent en œuvre leur politique. Washington et Israël sont techniquement capables d’une telle étape, mais pour l’instant, «l’enfer pour l’Iran», dans la compréhension de Trump, prend une forme différente.

Ce à quoi cela fait principalement référence, c’est à la destruction totale de l’infrastructure industrielle et logistique de l’Iran: ponts, centres de transport et installations énergétiques. Cela implique des bombardements massifs, des frappes de missiles de tous côtés, et probablement le début d’une opération terrestre visant à forcer l’ouverture du détroit d’Ormuz.

Cependant, la question de l’utilisation d’armes nucléaires reste ouverte. Si les événements ne se déroulent pas selon le scénario américain, alors à la prochaine étape d’escalade — et l’intensité continue de croître — l’arsenal nucléaire pourrait être mis en jeu. Je ne pense pas que cela arrivera demain, mais le seuil pour l’utilisation de la force a été dangereusement abaissé.

Animateur: Une autre question concerne la capacité des États-Unis à soutenir un conflit prolongé. De nombreux experts et analystes calculent déjà le coût de l’opération actuelle: selon certains rapports, les dépenses en munitions seules ont dépassé cinq milliards cinq cents millions de dollars dans les premiers jours. Il est affirmé que les stocks de certains types de missiles – comme les interceptor Patriot et la munition de précision guidée – s’épuisent plus rapidement que l’industrie de la défense ne peut les reconstituer.

Dans quelle mesure l’Amérique est-elle réellement prête pour une guerre longue et épuisante si la voie diplomatique échoue et si l’Iran ne répond pas à l’ultimatum de Trump ? Washington dispose-t-il de ressources suffisantes pour maintenir un tel niveau d’escalade sans compromettre sa capacité de combat dans d’autres régions ?

Alexandre Douguine: À mon avis, l’Amérique est techniquement prête pour une guerre longue – peut-être même plus longtemps que beaucoup de gens ne le pensent. Malgré le «brouillard de la guerre», les États-Unis possèdent d’énormes ressources pour mener un conflit massif et prolongé contre l’Iran. Cependant, une telle stratégie entraînera inévitablement d’importantes conséquences politiques à l’intérieur même des États-Unis.

Nous voyons comment le nombre d’opposants à Trump augmente rapidement. Pour lui, une guerre qui dure longtemps représente un grand risque, notamment si l'on tient compte des élections de mi-mandat qui auront lieu cet automne, le 3 novembre. Toute prolongation des hostilités jouera contre lui sur le plan intérieur. C’est pourquoi la préparation technologique de Washington pour une guerre longue n’est qu’une chose, mais la stabilité politique dans de telles conditions en est une autre.

Animateur: Nous avons discuté en détail de la stratégie mondiale de Donald Trump pour son mandat actuel. Et voici ce qui est remarquable: en ce moment, au cœur d’un conflit à grande échelle au Moyen-Orient, nous assistons à une restructuration sans précédent de la hiérarchie des commandants militaires américains.

Pourquoi Trump prend-il un tel risque en changeant de cap en plein milieu d’une guerre avec l’Iran ? S’agit-il d’une partie du même plan pour démanteler «l’État profond», ou y a-t-il une autre nécessité purement militaire derrière cela?

92022365-14077417-image-a-11_1731499950559-1607553557.jpgAlexandre Douguine : Au sein de la direction américaine, notamment dans le domaine militaire, il existe de nombreux opposants qui ne sont pas d’accord avec ce que Trump fait ou la manière dont il le fait. Ces militaires sont plutôt des personnalités équilibrées et prudentes. Mais lorsque Trump a renommé le Département de la Défense en «Département de la Guerre» et a nommé Pete Hegseth – un sioniste chrétien radical, un fanatique avec une idéologie proche de celle des skinheads – à la tête de ce département, les généraux américains ont été profondément inquiets.

Ces gens ont vécu plusieurs guerres; ils ne sont pas faibles, ce sont des mondialistes et des partisans de l’impérialisme américain. Mais même eux ont vu que quelque chose d’aussi radical n’avait jamais été fait auparavant. Même Joe Kent, ancien chef du comité contre le terrorisme, qui a personnellement participé aux opérations américaines au Moyen-Orient, a réagi avec indignation. Ni lui ni les généraux de haut rang limogés ne sont opposés au pouvoir américain; au contraire, ils pensent que les actions de Trump sapent ce pouvoir.

Ici, nous voyons une situation similaires à celle qui interpelle certains néoconservateurs dont nous avons parlé plus tôt dans la présente émission. Trump met en œuvre leur programme, mais les théoriciens eux-mêmes regardent horrifiés les méthodes avec lesquelles il est exécuté. Il cherche à renforcer l’hégémonie, tandis que l’armée – qui a consacré sa vie au service de cette hégémonie – est horrifiée par les méthodes et les résultats. Cette opinion est largement répandue. Il est également important de noter que parmi ceux qui ont été congédiés se trouvait le chef du corps des chapelains: ce qui se passe aujourd’hui à la Maison-Blanche relève d'une véritable frénésie mise en scène par de soi-disant évangéliques.

7f1e46e2190cf4ae8f9b4670bed6e207.jpgIl s’agit d’un groupe de fondamentaux protestants extrémistes, principalement baptistes et calvinistes, convaincus que nous vivons la fin des temps. Pour eux, les combats et les opérations militaires autour d’Israël signifient la Seconde Venue de celui qu’ils appellent Christ. Bien sûr, cela n’a rien à voir avec notre Seigneur Jésus-Christ, mais ils utilisent le même nom. Dans leur modèle, ce «Jésus protestant» devrait arriver presque dans des soucoupes volantes pour sauver les «néo-nés».

Dans cette vision dispensationaliste du monde, les principaux ennemis déclarés sont les Iraniens, les musulmans et les Russes. À la Maison-Blanche, ils pratiquent désormais ouvertement lerurs rituels: parler en langues imaginaires et différentes, crier des phrases incompréhensibles, bénir frénétiquement Trump et le qualifier de nouveau messie. Les chrétiens traditionnels – surtout les catholiques, mais aussi des protestants plus rationnels et mesurés – sont horrifiés par ce qui se passe dans les couloirs du pouvoir et dans le nouveau «Département de la Guerre».

cb1c50ba7e10023c72d72d227e08c69b.jpgÀ la place des anciens responsables émergent des maniaques patentés et des fanatiques possédés, qui hurlent et se tordent d’hystérie. Ils flattent Trump sans vergogne, le déifient et le qualifient de la seconde incarnation de Dieu. Ce n’est plus de la politique, ni même une religion au sens habituel : c’est une force obscure et extatique qui a pris le contrôle du pays le plus puissant du monde.

Et bien sûr, dans cette situation, Pete Hegseth tente d’introduire cette eschatologie pseudo-religieuse, toute en fureurs, directement dans l’armée américaine. Cela va à l’encontre de la logique et de la mentalité des officiers de carrière, qui la rejettent complètement. C’est pourquoi le chef du corps des chaprlains, le major général William «Bill» Green, a été démis de ses fonctions, tout comme des généraux de troupes combattantes, dont le chef d’état-major Randal George. Ils ne sont pas d’accord avec Trump, mais pour lui, cela fait partie de sa propre logique.

Auparavant, il animait une émission où, après chaque segment, il pouvait danser en agitant des pilons de poulet. Mais aujourd’hui, quand nous disons que des clowns dirigent le monde, il ne s’agit plus simplement de comédiens sanglants comme Zelensky. Nous faisons maintenant face à des figures bien plus terrifiantes. Après avoir joué dans son «Trump show» – cette parodie bon marché et répugnante de «The Muppet Show» – Trump terminait généralement chaque épisode par la phrase: «You are fired». Et il renvoyait effectivement un employé de sa société. C’était le point culminant: «Tu es viré – dehors!». Peu importait que vous ayez fidèlement servi et fait tout ce qui était demandé.

Maintenant, il a amené ce spectacle à la Maison-Blanche. Si quelque chose ne lui plaît pas – «You are fired». C’est ainsi qu’il a traité la procureure générale Pamela Bondi, qui avait été sa fidèle avocate, couvrant ses scandales et mentant sans relâche, ce qui a provoqué une haine généralisée à son encontre. Récemment, il lui a dit: «You’re fired, ma’am». En d’autres termes: dégage! Il traite Kristi Noem de la même manière, et il agit de même avec les généraux des troupes combattantes. Pour lui, ce n’est qu’une extension de l’écran de télévision, où de vraies personnes et le destin de pays entiers ne sont que des accessoires pour son spectacle sans fin.

Pour Trump, se débarrasser de quelqu’un ne se limite pas à un simple geste; il n’a même pas besoin d’une raison. Vous pouvez lui être loyal à l’infini, vous pouvez vous prosterner devant lui et satisfaire tous ses caprices, mais dès qu’il y a un changement dans sa tête, il sort sa phrase emblématique: «Tu es viré». C’est exactement ainsi qu’il traite maintenant les généraux en pleine campagne contre l’Iran, ce qui suscite une vague croissante de ressentiment au sein de l’armée.

736c07cc11812378c52cd0385db4e4d0.jpgEn même temps, toutefois, la logique dont nous avons parlé plus tôt devient de plus en plus claire. Il semble que la situation réelle en Occident soit bien plus critique que ce que nous imaginons. Ils sont, en fait, suspendus à un fil. Si les structures mondiales de gouvernance ont conféré le pouvoir à un homme qui agit de cette manière — rapidement, en avançant à toute vitesse, en ignorant toutes les conventions — alors ils n’ont tout simplement pas d’autre choix. Il n’y a plus de temps pour les illusions libérales, pour les façades humanitaires ou pour parler de droits de l’homme. Trump ne fait même plus semblant d’y croire. Tout se résume désormais à une chose: «Détruisez tout sur notre passage, car notre pouvoir a été ébranlé, et nous devons le conserver».

Les véritables forces qui gouvernent l’Occident ont décidé que c’est précisément ce genre d’instrument dont ils ont besoin en ce moment. Plus tard, Trump sera blâmé pour tout et accusé de tous les péchés possibles. S’il ne s’est pas déjà éloigné de ce monde d’ici là, lui et son entourage — ces sadistes corrompus comme Kushner, Witkoff et d’autres avec des réputations complètement compromises — seront traînés devant les tribunaux et expédiés derrière les barreaux. Tout son entourage sera soumis à une punition massive et démonstrative. Mais la tâche sera accomplie: en les utilisant, ils tentent de consolider une hégémonie en train d’effondrer.

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Et c’est, à mon avis, la seule explication rationnelle de ce que nous voyons à l'oeuvre. Ces licenciements brutaux et humiliants, même de collaborateurs des plus loyaux — c’est son mode de fonctionnement par défaut. Il ne se contente pas de licencier; il cherche à écraser et à humilier. Nous avons vu comment il a expulsé Pamela Bondi (photo), qui était son ombre et son bouclier; nous avons vu comment il a traité Kristi Noem. C’est aussi ainsi qu’il traite les Européens: pour lui, ils ne sont pas des alliés, mais des esclaves, qu’il ne se donne même plus la peine d’encourager.

Pour l’instant, Trump évite de fâcher la Russie et la Chine en ne leur adressant pas de telles insultes personnelles directes, mais il est clair qu’il pourrait les frapper toutes deux à tout moment. Pour lui, ce n’est pas un problème. Et il existe une certaine logique à cela: apparemment, ce n’est que par une hégémonie aussi brutale, accélérée et extrêmement agressive que l’Occident peut préserver son ordre unipolaire.

Ils n’ont tout simplement pas le temps de créer des illusions, de maintenir la politesse envers des «vassaux nobles». Il n’y a plus de temps pour le libéralisme, les droits de l’homme et autres pseudo-valeurs qui, autrefois, servaient de couverture à la même dictature dure. Les forces mondiales ont choisi un homme capable d’accomplir cette mission sale et impopulaire — pour l’humanité tout entière et pour la société américaine elle-même — aussi rapidement et impitoyablement que possible. La véritable mission de Trump, longtemps dissimulée derrière le faste de son spectacle, devient de plus en plus claire: c’est une dernière tentative désespérée pour maintenir le monde sous le contrôle d’un seul maître.

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Aujourd’hui, j’ai même publié un post à propos de ma conversation avec Tucker Carlson, qui a eu lieu il y a exactement deux ans. À l’époque, la campagne électorale complète de Trump n’avait pas encore commencé, et nous supposions que son principal adversaire serait Biden. Nous avons discuté avec Tucker de l’avenir, et il a admis que ce qu’il craignait le plus était l’influence des néoconservateurs sur Trump.

Lorsque nous avons abordé les perspectives d’un monde multipolaire, Carlson a fait une pause un instant et a dit: «Je pense que Trump n’acceptera pas la multipolarité». À cette époque, Carlson le soutenait encore, le voyant comme un défenseur des valeurs traditionnelles et un opposant au libéralisme. D’ailleurs, Tucker avait alors une vision très négative du nationalisme ukrainien et espérait que Trump ferait évoluer la position des États-Unis en notre faveur. Néanmoins, il avait déjà ses doutes concernant la multipolarité.

Aujourd’hui, Tucker Carlson s’oppose ouvertement à Trump aux États-Unis, même s’il a été l’un de ceux qui l’ont aidé à accéder au pouvoir. Maintenant, Tucker affirme ouvertement qu’il n’a jamais compris qui Trump allait devenir. Il croyait en lui, partageait ses idées, mais Trump a trahi le mouvement MAGA et ses supporters. Beaucoup d’entre eux sont désormais en opposition, bien que Tucker soit encore occasionnellement invité à la Maison-Blanche malgré ses critiques.

Déjà à l’époque, Carlson prévoyait que Trump aurait des problèmes avec le monde multipolaire. Et pourtant, la multipolarité est la seule forme d’un ordre mondial véritablement juste et la seule voie pour mettre fin à l’hégémonie occidentale. La majorité de ceux qui soutenaient initialement Trump étaient d’accord avec cela: ils voulaient simplement que l’Amérique occupe une place digne dans ce nouveau monde. Mais à un moment donné, Trump a déclaré la guerre à la multipolarité. Et ce n’est plus un mensonge, ni un geste accidentel, ni une crise nerveuse. C’est le cœur de sa politique — une lutte impitoyable contre le monde multipolaire.

Comment cela pourrait-il se terminer? Soit Trump infligera des dégâts critiques à la multipolarité, repoussant ce processus de plusieurs décennies — un scénario qui n’est pas à exclure, étant donné son agressivité extrême. Soit, au contraire, ses mesures extrêmement dures accéléreront l’effondrement de l’hégémonie occidentale, générant chaos et division au sein de l’OTAN, et pouvant même conduire à une guerre civile aux États-Unis eux-mêmes. Les enjeux ont été portés à leur maximum: Trump a mis tout sur la table, et nous, les défenseurs du monde multipolaire, sommes obligés d’en faire autant. Dans ce jeu, il est impossible de rester en marge — ceux qui ne participent pas laissent simplement les autres décider à leur place.

58258ef828deced5955da6a2d2c47809.jpgTrump mise tout pour préserver l’hégémonie des États-Unis à tout prix. Et nous n’avons d’autre choix que d’accepter cette logique d’escalade. Il n’y a pas de moyen d’y échapper. On parle beaucoup maintenant de négociations, mais les Iraniens — un peuple grand et fier avec une histoire millénaire, avec les empires achéménide et sassanide — peuvent-ils vraiment accepter le rôle de « misérables esclaves » que Trump leur assigne? Je ne peux pas l’imaginer. Même une petite nation ne supporterait pas un tel ton, alors une grande civilisation l'acceptera encore moins.

Trump n’a pas besoin de négociations. Son ultimatum à l’Iran est un avertissement clair à la Chine et à nous: «Voilà ce qui vous arrivera si vous osez résister». C’est une guerre directe contre nous, et nous ne pouvons pas rester de simples spectateurs. Il est impossible de faire comme si rien ne se passait au Venezuela, à Cuba ou au Moyen-Orient, pendant que des attaques sous sanctions sont menées contre notre territoire, et que nos ports et pétroliers sont bloqués.

Nous sommes maintenant au troisième des stades sur les quatre du plan de Trump. À la fin, il y aura une guerre avec la Chine. Pékin espère retarder ce moment, mais les Américains frapperont quand cela leur conviendra. En ce moment, l’Iran est ce qui se trouve entre la Chine et le destin des autres, et entre nous et le destin du Venezuela. Trump semble croire que nous n’oserons jamais utiliser notre arsenal nucléaire, et c’est pourquoi il garde pour Washington le droit de décider quand et comment la force doit être utilisée. Soit il ne nous considère pas comme une menace fatale, soit il fait habilement semblant, en remettant à plus tard le règlement final.

Animateur: L’Iran aujourd’hui donne l’exemple à beaucoup: nos concitoyens admirent sincèrement la façon dont Téhéran résiste avec ténacité à une pression énorme. En conclusion, je voudrais aborder la question des attaques contre les infrastructures, mais cette fois-ci en relation avec notre propre région.

Très récemment, il y a seulement quelques jours, une tentative d’attaque terroriste contre le gazoduc TurkStream a été empêchée. Et voici une évolution importante : plusieurs pays — la Russie, la Turquie, la Hongrie et la Serbie — ont convenu de créer une coalition pour assurer la sécurité physique de ce pipeline.

N’est-ce pas une réponse directe à la politique agressive de l’Occident et, en particulier, aux méthodes dans lesquelles les États-Unis pourraient être impliqués ?

Alexandre Douguine: Je suis convaincu que cela ne peut pas être une initiative des Ukrainiens. L’Ukraine n’est qu’un instrument soumis, un exécutant technique de la politique américaine. Il est évident que le sabotage des pipelines Nord Stream servait les intérêts de Washington. Maintenant, face au blocus du détroit d’Ormuz, les États-Unis tentent de créer une situation dans laquelle la Russie ne pourra pas bénéficier d’une forte hausse des prix de l’énergie. Les attaques contre notre infrastructure et nos ports sont une initiative directe des États-Unis.

Quant à la coalition pour protéger TurkStream, avec tout le respect dû à ses participants, nous devons comprendre à quel point leur souveraineté est limitée. Si les Américains décident de faire exploser ce pipeline, ils le feront sans prêter attention aux alliances qui protègent soi-disant les États européens semi-vassaux. En cas extrême, ils remplaceront simplement les gouvernements si ceux-ci s’avèrent trop persistants.

La situation est critique. Il est une chose de lutter contre l’Ukraine ou même contre l’Union européenne, et une tout autre de faire face aux États-Unis, qui les soutiennent. Bien qu’il puisse sembler que Washington hésite à entrer dans un conflit direct, toutes les décisions fondamentales y sont prises. Sous Trump, seule la façade a changé; l’essence reste la même: une hégémonie rigide et impitoyable.

Nous devons reconnaître la nature radicale de ce moment. Et l’Iran offre un exemple qui vaut la peine d’être suivi. Aujourd’hui, l’humanité est confrontée à un choix brutal: soit vous êtes l’Iran — c’est-à-dire, la résistance —, soit vous êtes Hitler sous une nouvelle forme de nazisme américain et israélien, contre lequel le monde se dresse aujourd’hui dans toute sa force.

Il n’y a pas de troisième voie dans cette escalade.

 

lundi, 06 avril 2026

Géopolitique de la troisième guerre mondiale

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Géopolitique de la troisième guerre mondiale

Alexandre Douguine

De nombreux analystes avancent actuellement l’hypothèse que la troisième guerre mondiale a déjà commencé et que nous en sommes à sa première phase. Que ce soit vrai ou non, nous le saurons dans un avenir proche, mais supposons pour l’instant que cette hypothèse est fondée et tentons d’en examiner les contours géopolitiques.

La signification de la troisième guerre mondiale réside dans un changement radical de toute l’architecture de la politique mondiale. Les institutions internationales existantes depuis longtemps ne correspondent plus à la réalité. Elles sont toujours structurées selon la logique du système de Westphalie et du monde bipolaire. Le modèle de Westphalie repose sur la reconnaissance de la souveraineté de tous les États reconnus au niveau international. L’ONU est bâtie sur le même principe.

Cependant, dans la pratique, au cours des cent dernières années, le principe de souveraineté est devenu une pure hypocrisie. Dans les années 1930, en Europe, un système s’était formé où seuls trois forces étaient souveraines, et de manière strictement idéologique : 1) l’Occident bourgeois-capitaliste (Grande-Bretagne, États-Unis, France, etc.) ; 2) l’URSS communiste ; 3) les pays de l’Axe, avec une idéologie fasciste.

Une telle situation a perduré après la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais un seul de ces pôles idéologiques — le fasciste — a disparu. Cependant, les deux autres — capitaliste et socialiste — se sont renforcés et étendus. Mais là encore, aucun État-nation en soi n’était souverain. Certains étaient dirigés depuis Moscou, d’autres depuis Washington. Le mouvement de non-alignement oscillait entre ces deux pôles.

L’auto-dissolution du Pacte de Varsovie et l’effondrement de l’URSS ont éliminé le bipolarisme, et à partir de ce moment, seul les États-Unis ont été porteurs de la souveraineté. L’ONU et le modèle de Westphalie sont devenus de simples paravents de l’hégémonie mondiale. Ainsi est apparu un monde unipolaire.

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Dès les années 1990, il est devenu évident qu’il fallait revoir le droit international au profit soit d’un gouvernement mondial (version libérale de la fin de l’histoire selon Francis Fukuyama), soit d’une hégémonie occidentale directe (les néoconservateurs américains). Les pays européens ont suivi le scénario du gouvernement mondial, en cédant leur souveraineté en faveur de l’UE, en tant qu’étape préparatoire à celui-ci. À leur tour, il a été suggéré discrètement à tous les autres de se préparer à la même chose.

Cependant, au début des années 2000, une nouvelle tendance a émergé: la volonté de restaurer la souveraineté en Russie et en Chine. Moscou et Pékin ont tendu vers la réalisation de la souveraineté non plus comme une fiction, mais comme une réalité. C’est ainsi que la multipolarité s’est manifestée. Désormais, il était proposé que les porteurs de la souveraineté deviennent des États-civilisations — aussi bien déjà constitués (Russie, Chine, Inde) que potentiels (monde islamique, Afrique, Amérique latine). Et c’est ainsi qu’ils se sont constitués en BRICS.

En conséquence — le projet unipolaire est entré en collision avec le multipolaire. Tant les globalistes que les néoconservateurs s’opposaient au multipolarisme. Le potentiel de conflit était évident, et les anciennes normes et règles, encore issues des périodes géopolitiques précédentes, n’étaient plus applicables.

Il n’importe pas de savoir si la troisième guerre mondiale a déjà commencé ou non, mais sa teneur géopolitique est claire : c’est une guerre entre l’unipolarité et le multipolarisme pour une nouvelle architecture mondiale, pour la répartition des centres de décision souverains — soit uniquement à l’Ouest, soit parmi les États-civilisations en pleine montée en puissance.

Donald Trump est arrivé à la Maison-Blanche pour un second mandat en 2024 avec un programme qui laissait penser qu’il adopterait le multipolarisme : refus des interventions, critique des globalistes, conflit direct avec les libéraux, attaques virulentes contre les néoconservateurs, concentration sur les problèmes intérieurs des États-Unis, appel à revenir aux valeurs traditionnelles — tout cela laissait penser que Trump et son administration prendraient partie pour le multipolarisme, tout en cherchant à assurer aux États-Unis des positions aussi avantageuses que possible dans cette nouvelle configuration.

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Cependant, très vite, l’administration américaine a commencé à se rapprocher des néoconservateurs et à s’éloigner de sa position initiale. Par la suite, elle a soutenu le génocide à Gaza, poursuivi l’approvisionnement de Kiev en renseignements, capturé Maduro, préparé une invasion de Cuba, et enfin déclaré la guerre à l’Iran avec l’assassinat des dirigeants politiques de la République islamique d’Iran.

La troisième guerre mondiale a été déclenchée par les États-Unis dans le contexte de la préservation, du renforcement et même de l’affirmation définitive du modèle unipolaire de l’ordre mondial. On propose à tous les autres d’être soit des vassaux obéissants, soit des ennemis. C’est avec ces adversaires du monde unipolaire que Washington mène cette troisième guerre mondiale. En jeu, il y a la souveraineté. Il n’existe pas encore une seule puissance capable de faire face de manière symétrique aux États-Unis, c’est pourquoi ceux-ci déploient des actions militaires sur plusieurs fronts simultanément.

Le premier front de cette guerre du monde unipolaire contre un monde multipolaire est l’Ukraine. Cette guerre a été provoquée par les néocons dès l’époque d’Obama, et ce sont surtout les globalistes qui y ont pris part, voyant en la Russie non seulement un obstacle géopolitique à l’établissement d’un gouvernement mondial, mais aussi une menace idéologique. Trump a hérité cette guerre, et il ne s’en réjouit pas vraiment (la Russie étant une puissance nucléaire avec une idéologie conservatrice, contre laquelle le président américain n’a rien à redire). Mais Moscou n’est manifestement pas prête à reconnaître sa vassalité envers Washington, insistant sur la souveraineté et la multipolarité, ce qui est incompatible avec l’hégémonie unipolaire. Quoi qu’il en soit, Washington continue de soutenir le régime de Kiev, tout en transférant l’initiative aux pays européens de l’OTAN, pour lesquels ce conflit revêt un caractère à la fois essentiel et idéologique. Ce front demeure important, et plus Moscou défend sa souveraineté, plus Washington sera dur avec la Russie.

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Le deuxième front des États-Unis concerne l’hémisphère occidental: l’enlèvement de Maduro et la prise de contrôle du Venezuela, la préparation d’une invasion de Cuba, des actions contre les cartels au Mexique, en Colombie, en Équateur, etc. En substance, c’est une guerre contre toute l’Amérique latine dès lors qu’un pays tente de résister au diktat direct des États-Unis.

Le troisième front, actuellement à la phase la plus intense, est l’attaque israélo-américaine contre l’Iran, qui a enflamé tout le Moyen-Orient. Cela inclut également la poursuite des opérations militaires de Tel-Aviv à Gaza, au Liban, au Yémen, ainsi que la refonte de toute la carte du Moyen-Orient.

En substance, l’Occident mène actuellement une guerre simultanée contre trois pôles du monde multipolaire (Russie, monde islamique, Amérique latine). À l’ordre du jour, l’ouverture d’un quatrième front — dans le Pacifique. Le conflit avec la Chine est inévitable selon la logique globale des changements en cours dans la politique mondiale.

L’Inde — un autre État-civilisation — adopte encore une position fluctuante et, en raison des contradictions avec la Chine et le Pakistan, penche vers les États-Unis et Israël. Mais pour jouer le rôle de vassal docile, l’Inde, avec son potentiel, ne semble guère adaptée, d’autant plus que la multipolarité constitue la ligne officielle de son gouvernement.

Ainsi, la carte de la géopolitique de la troisième guerre mondiale est esquissée dans ses grandes lignes. La faction du monde unipolaire y est représentée par les États-Unis, l’Occident dans son ensemble et leurs vassaux, y compris le Japon et la Corée du Sud en Extrême-Orient. Ils se battent selon deux scénarios qui ne sont pas totalement identiques: le mondialisme (l’UE et le Parti démocrate des États-Unis) et l’hégémonie américaine directe (les néocons).

Par ailleurs, Netanyahu a dans cette configuration ses propres plans autonomes pour la construction d’un grand Israël, ce qui est difficilement conciliable avec le mondialisme libéral, mais tout à fait soutenu par la Maison-Blanche, les néocons et les chrétiens sionistes. Cependant, dans l’ensemble, cette coalition reste relativement solidaire face au monde multipolaire et, à mesure que l’escalade augmente, elle sera contrainte d’agir de plus en plus de manière unie, en laissant les contradictions internes pour plus tard.

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Le camp du monde multipolaire est beaucoup plus dispersé. Ses principaux centres sont la Russie et la Chine. La Russie mène déjà sa guerre en Ukraine, tandis que la Chine évite pour l’instant une confrontation directe. Le monde islamique est divisé, une partie des pays musulmans étant sous contrôle total des États-Unis. L’Iran et le monde chiite en général sont les plus radicaux, ils sont en première ligne de la confrontation contre l’Occident, mais les Iraniens ne comprennent pas encore totalement que d’autres fronts de cette guerre, notamment l’Ukraine, les touchent directement.

La direction de la RPDC comprend parfaitement la situation géopolitique globale, étant la plus ouverte à soutenir la Russie dans la confrontation contre l’Occident sur le front ukrainien.

L’Amérique latine est également fragmentée. Le gouvernement de Lula au Brésil penche vers la multipolarité, tandis que le régime de Milei en Argentine soutient, au contraire, l’axe américano-israélien.

En Afrique, la multipolarité est la plus fortement ressentie par les pays de l’Association du Sahel (Mali, Burkina Faso et Niger). La position leur est proche, tout comme celle de l’Afrique du Sud, de la Centrafrique, de l’Éthiopie et de certains autres pays. Mais aucun d’eux ne possède une position consolidée.

L’Inde adopte une position neutre — d’un côté, en tant que membre du bloc multipolaire, et de l’autre, en raison de ses relations étroites avec les États-Unis et Israël.

Globalement, les forces unipolaires, malgré toutes leurs contradictions internes, sont plus consolidées et ont une vision plus claire de contre qui, pour quels intérêts et quelles valeurs elles combattent. La divergence de priorités et même de visions sur le modèle final de l’ordre mondial souhaité par l’Occident — les États-Unis — ne constitue pas un obstacle à leur stratégie commune, à leur coopération étroite dans le domaine du renseignement, à l’échange de technologies militaires, etc.

De leur côté, le camp multipolaire est beaucoup plus dispersé. Même les pays directement attaqués par l’Occident unipolaire ne se précipitent pas pour intégrer leur potentiel ni pour soutenir directement les autres.

dimanche, 29 mars 2026

Les axes de la Troisième Guerre mondiale

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Les axes de la Troisième Guerre mondiale

Par Alexandre Douguine

Les axes de la Troisième Guerre mondiale se dessinent de plus en plus clairement.

L'axe Netanyahu/Trump a pour cible principale l'Iran. Si l'Iran venait à tomber, il est possible, voire très probable, qu'ils se tournent à nouveau vers le soutien à l'Ukraine contre la Russie. Mais la résistance acharnée de l'Iran accapare toute leur attention. Pour l'instant, la Russie ne les préoccupe pas: la priorité, c'est l'Iran. Bien sûr, Trump ne se soucie plus du tout de la «paix», et c'est pourquoi la normalisation des relations avec la Russie, si tant est qu'elle ait un sens, est entreprise selon des critères très pragmatiques. Sa guerre, c'est la guerre contre l'Iran. Israël a fait de cette guerre la guerre de Trump, et Trump ne peut y renoncer.

C'est ainsi qu'un axe s'est formé: États-Unis/Israël contre l'Iran. Les autres forces régionales se voient proposer un choix, et ce choix est difficile: soit elles rejoignent la coalition américano-israélienne, soit elles rejoignent l'Iran (la Résistance). Aucune position intermédiaire n'est envisagée, et si quelqu'un tente d'insister sur la neutralité, les bombardements et les explosions viendront des deux camps. Ici, il n’y a pas de neutralité. Le train est déjà en route.

Deuxième axe : l’UE, la Grande-Bretagne et les mondialistes américains (notamment le Parti démocrate) contre la Russie et en faveur du régime de Kiev. Il s’agit d’une véritable guerre acharnée, à laquelle la plupart des pays européens (à l’exception de la Hongrie et de la Slovaquie) se préparent à participer directement. Le Parti démocrate américain est précisément le moteur de cette guerre, pour laquelle l'Ukraine est une priorité.

L'objectif principal des deux camps est de creuser un fossé entre l'Iran et la Russie, afin qu'ils ne se rendent pas compte qu'ils sont en guerre contre un même ennemi. Et le principal reproche des États-Unis et d’Israël à l’égard de l’UE et des mondialistes, tout comme le principal reproche de l’UE et des mondialistes à l’égard des États-Unis et d’Israël, réside précisément dans le fait qu’ils mènent deux guerres contre deux ennemis de la civilisation d’Epstein en même temps, et non l’une après l’autre.

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Alors que la guerre avec l’Iran s’éternise, qu’Israël se transforme peu à peu en Gaza et que l’économie mondiale est au bord de l’effondrement en raison de la fermeture du détroit d’Ormuz (un blocus énergétique a déjà été imposé dans certains pays), les mondialistes se sont dressés contre Trump qui, de leur point de vue, «trahit l’Ukraine» et détourne l’attention de l’ennemi principal: la Russie. Cette ligne est portée par les réseaux de Soros, qui haïssent profondément Trump et Netanyahou. Mais il faut tenir compte de ce qui suit: précisément ceux qui attaquent le plus Trump et Israël à propos de la guerre avec l’Iran ne s’opposent pas à la guerre, mais sont en faveur d’une guerre avec la Russie.

Pratiquement toutes les forces européennes et des pays entiers qui se sont insurgés contre Netanyahou exigent simplement de changer d’approche en faveur du régime de Zelensky. Aux États-Unis, les démocrates le clament haut et fort.

L'Iran et la Russie comprennent parfaitement qu'il ne s'agit pas de savoir qui, en Occident, est pour la guerre et qui est contre, mais sur qui l'Occident veut se concentrer en premier. Cela signifie simplement qu'ils donneront la priorité à la destruction de l'un, puis de l'autre. Personne ne se fait d'illusions. Et, bien sûr, la Russie et l'Iran combattent dans le même camp et contre le même ennemi. Aucune action superficielle ne change en rien l'essence de la Troisième Guerre mondiale. Le brouillard de la guerre. Les négociations. La diversion. La tromperie.

L'essentiel aujourd'hui est de ne pas laisser l'ennemi — l'Occident dans son ensemble, la civilisation d'Epstein — nous vaincre les uns après les autres. Il faut entrer en guerre le plus tôt possible et de la manière la plus radicale qui soit. Il faut soutenir nos amis et nos alliés, convaincre les indécis et mettre la société en état d'urgence.

Un exemple très clair est la guerre de l’information menée par l’Iran, qui est en train de gagner avec brio. Ce n’est qu’une note en marge. Ce n’est pas une critique. C’est une observation.

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Tout dépend beaucoup de la Chine. Pour l’instant, la Chine reste en retrait, mais elle a déjà lancé son arme psychologique la plus novatrice, le professeur Jiang Xueqing (photo). Celui-ci attaque la conscience des analystes mondiaux avec ses prédictions. Ce n’est pas mal du tout. Pour la première fois, les intellectuels chinois ont commencé à parler de la conspiration sioniste, de l’eschatologie, de Sabbatai Zevi, de Jacob Frank, des Illuminati, de la grande géopolitique et des élites capitalistes mondiales. La pensée stratégique de la Chine passe au premier plan. Finies les stratégies «gagnant-gagnant» et la diplomatie des pandas. Les choses sont désormais appelées par leur nom.

Pékin attaquera Taïwan, mais on ne sait pas quand. Si elle attend que les autres forces de la multipolarité s'affaiblissent ou, Dieu nous en préserve, tombent, la Chine ne pourra pas résister seule. C'est pourquoi il vaut mieux attaquer précisément maintenant, en ouvrant un troisième front. Contre le même ennemi de tous les autres pôles.

À l’heure actuelle, l’ennemi se prépare, mais il n’est pas encore prêt à mener trois guerres à la fois. Et si un autre pôle de la multipolarité ouvre un front supplémentaire, les forces de l’ennemi se disperseront à travers toute la planète. C’est le moment de lancer une rébellion planétaire générale contre la dictature de Baal. Ses plans ont été démasqués.

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Ce n’est pas un hasard si Peter Thiel, qui a porté Trump au pouvoir, parcourt le monde en donnant des conférences sur l’Antéchrist. Tous ont vu le vrai visage de l’Occident: c’est Epstein. Ce sont les enfants iraniens assassinés, ce sont les dizaines de milliers de jeunes enfants martyrisés à Gaza. Personne ne peut dire: je ne savais pas, je n’ai pas vu, je n’étais pas au courant. Cela ne tient plus. Tout le monde l’a vu et tout le monde le sait, et si vous ne combattez pas encore à nos côtés, vous vous rangez, en substance, du côté de l’ennemi. Et vous devenez des cibles légitimes.

L’Amérique latine semble, pour l’instant, un maillon franchement faible; la trahison honteuse des idées de la Révolution et de l’héritage de Chávez par des lâches qui tiennent les rênes du gouvernement vénézuélien est déprimante. Le prénom «Delcy» ne sera plus jamais utilisé par personne avant des siècles. Et le nom de famille «Rodríguez» a lui aussi été très terni. Lula et le Brésil, tout comme le Mexique et la Colombie, font quelque chose pour aider Cuba, mais n’osent pas défier ouvertement les États-Unis. Ils ont peur. Mais à ce stade, il est déjà trop tard pour avoir peur.

OIP-916143901.jpgEn Afrique, il existe des héros brillants qui se manifestent à travers les pays de l’Association du Sahel (Burkina Faso, Niger, Mali), la fière Éthiopie et quelques autres régimes qui n’ont pas cédé devant la civilisation de Baal (République centrafricaine, en partie l’Afrique du Sud). Cela inspire un optimisme prudent.

Le monde islamique sunnite est divisé, l’élite est corrompue et intégrée à l’archipel d’Epstein, les masses sont corrompues par le salafisme et le wahhabisme le plus imbécile, qui obligent les musulmans à déverser leur colère sur des innocents et à défendre les intérêts des États-Unis et d’Israël. Le Pakistan, assez souverain (bien qu’il mène sa propre guerre contre les talibans pachtounes), et l’Indonésie occupent une position à part. Erdogan est le prochain sur la liste des sionistes qui voudront l'éliminer, mais il hésitera (comme d’habitude).

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L’Inde, en tant que pilier de la multipolarité et de l’État-civilisation, se trouve dans une situation compliquée. New Delhi voit en la Chine son principal rival régional, tandis que Modi et l’hindutva qui l’entoure considèrent l’islam avec une grande méfiance. Cela pousse l’Inde vers une alliance avec les États-Unis et Israël, même s’il est difficile d’espérer une politique plus active de la part de ce front.

Le pays qui semble le plus approprié est la Corée du Nord et le moins approprié est le Japon.

La Troisième Guerre mondiale oppose ceux qui veulent conserver et renforcer à tout prix l’hégémonie de l’Occident collectif (tant dans sa version sioniste et trumpiste que dans le modèle mondialiste européen), et l’humanité multipolaire, c’est-à-dire nous. Cette guerre bat déjà son plein.

Bien sûr, on peut continuer à faire semblant que rien de tout cela n’est en train de se passer. Mais à quoi bon ?

20:39 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : troisième guerre mondiale, alexandre douguine | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

vendredi, 27 mars 2026

La Civilisation de la Lumière contre les ennemis de l’Homme

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La Civilisation de la Lumière contre les ennemis de l’Homme

L’Idée survit à chaque assassinat

Alexandre Douguine

Alexandre Douguine sur le martyre d’Ali Larijani, la philosophie du sacrifice et la guerre pour l’avenir du monde.

Le dirigeant iranien Ali Larijani a été tué par la coalition américano-israélienne.

Une fois de plus, «l’unité n’a pas remarqué la perte d’un combattant».

L’Iran donne à l’humanité une leçon d’anthropologie véritable: l’individu ne compte pas; ce qui compte, c’est la personne. La personne, c’est celui qui est prêt à mourir pour l’Idée. L’Idée trouvera de nouveaux individus qui s’élèveront pour la défendre et deviendront des personnes. Voilà l’immortalité dans l’Idée—en Dieu, dans la Vérité.

Un être humain ne commence à signifier quelque chose que lorsqu’il se redresse en flèche vers le ciel. Sinon, il n’est qu’un ver.

L’Iran est une civilisation de lumière. Elle est composée d’âmes dressées à la verticale. L’une remplace l’autre dans la guerre absolue de la lumière.

Dans le mysticisme islamique, l’individu (nafs) est considéré comme «le diable intérieur». Seul celui qui l’a vaincu est vraiment humain.

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Le merveilleux philosophe iranien Ali Larijani (avec qui j’ai longuement parlé des anges, de l’immortalité et de l’homme de lumière) a été tué. Pas dans un bunker, pas dans un abri. Il allait rendre visite à ses enfants. C’est là qu’un missile sioniste l’a rattrapé.

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Un homme lumineux de plus a pris sa place: Saeed Jalili. Avec lui aussi, j’ai longuement discuté de la Quatrième Théorie Politique. C’est une guerre de philosophes. C’est la guerre de l’Homme contre l’ennemi du genre humain.

Les États-Unis et Israël forment une coalition de l’enfer. Ils tuent. Mais Dieu suscite de nouveaux héros pour remplacer les morts. De nouveaux philosophes.

Voilà pourquoi la philosophie est si importante. Et tant que la Russie ne se tournera pas vraiment vers la philosophie authentique et la profondeur de la religion, nous ne gagnerons pas. C’est une guerre sacrée. En elle, l’essentiel est l’Idée.

Netanyahou, qui semble être en vie (bien que cela reste incertain), a montré à l’ambassadeur américain Huckabee une feuille de papier portant les noms de ceux qui ont déjà été désignés pour être assassinés prochainement. Les deux ont ri et plaisanté en disant qu’ils avaient cinq doigts au lieu de six, comme dans la précédente simulation d’IA.

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Le chef du département antiterroriste américain, Joe Kent (photo), a démissionné pour protester contre l’agression envers l’Iran et contre le fait que l’Amérique soit dirigée par des sionistes.

Alex Jones qualifie ouvertement tout ce qui se passe aux États-Unis de «coup d’État sioniste».

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D’anciens opposants à Trump au sein du Parti républicain, dont Mitch McConnell (photo), et même certains démocrates se rapprochent prudemment de lui. Il est révélateur que l’ultra-russophobe McFaul soit lui aussi prêt à le soutenir, n’exprimant que le souhait que Trump commence à traiter la Russie comme il traite l’Iran—et aussi vite que possible.

Trump lui-même affirme que « Poutine a peur de lui ». Bien sûr, ce n’est pas vrai, mais à certains moments dans les « négociations de paix », qui sont absurdes et mal conçues, sur l’Ukraine entre Moscou et Washington lui ont donné matière à le croire. C’est très dangereux. Tout signe de faiblesse, même imaginaire, ne fait qu’encourager davantage ces maniaques.

À mesure que Trump perd ses propres partisans—qu’il a profondément trahis—il gagne progressivement le soutien des pires élites mondialistes.

Pour Trump, les priorités sont l’Iran et l’Amérique latine. Il a déjà commencé à menacer ouvertement d’intervenir au Brésil et a décidé depuis longtemps de détruire Cuba. Pour l’instant, il ne souhaite manifestement pas se concentrer sur l’Ukraine, même s’il y est de plus en plus poussé. Pour le moment.

La crainte inspirée par le premier Trump, lorsque celui-ci promettait de détruire les mondialistes et a ainsi remporté la présidence, plane encore. Soros continue d’activer ses réseaux pour s’opposer à Trump (Soros déteste aussi Netanyahou). Mais Trump mène désormais une politique de mondialisme agressif et militant, cherchant à tout prix à préserver l’hégémonie occidentale et le monde unipolaire. À un moment donné, il se retournera aussi contre la Russie. L’Ukraine n’est actuellement pas au centre de l’attention, ce qui inquiète Zelensky, mais ce n’est que temporaire.

Notre seul espoir maintenant, avec la Chine, c’est que l’Iran tienne et atteigne ses objectifs au Moyen-Orient. Cela reste possible, bien que cela se fasse au prix d’immenses sacrifices. Si l’Iran tombe, l’Occident s’abattra sur nous. La Chine serait la suivante.

Aussi divisé que l’Occident puisse paraître aujourd’hui en cinq pôles—Trump, l’UE, l’Angleterre, les purs mondialistes et Israël—sur certaines questions, ils agissent ensemble. Après tout, ils forment à eux tous l’Occident. Oui, il y a de profondes dissensions entre eux, mais il existe toujours un dénominateur commun, et la restructuration des relations se poursuit sans cesse. La Russie ne peut compter sur la bienveillance d’aucun de ces pôles. Ils sont tous des ennemis—à des degrés divers, dans des contextes différents, et en diverses combinaisons.

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Ce n’est qu’aujourd’hui que l’on saisit toute la profondeur du crime immense commis par la direction soviéto-russe des années 1980 et 1990: ils ont volontairement démantelé le Pacte de Varsovie, dissous l’URSS en tant que superpuissance et aboli unilatéralement le monde bipolaire.

Jusqu’à aujourd’hui, ils n’ont pas été jugés comme ils le mériteraient. Ce fut un complot contre la Russie—contre l’État, le peuple et la civilisation. À l’époque, cela a réussi. Ce fut une véritable opération de changement de régime et une prise de pouvoir dans le pays par un groupe agissant dans l’intérêt d’un État hostile. Il n’y a pas d’autre interprétation possible pour les années 1990.

Poutine a engagé le processus héroïque de restauration de notre souveraineté. Cela dure depuis de nombreuses années et s’est révélé une tâche d’une difficulté extraordinaire.

Plus Poutine insiste sur l’indépendance de la Russie, sur la multipolarité et sur l’idée d’un État-civilisation, plus l’Occident accroît sa pression sur la Russie. Le niveau croissant d’escalade reflète le renforcement de la volonté russe pour sa souveraineté. L’Occident ne veut pas l’accepter. Son objectif est d’en finir avec la Russie.

À mon sens, il est temps de changer notre attitude envers l’Ukraine. Elle s’est révélée être un adversaire très sérieux. Oui, tout l’Occident collectif la soutient. Mais beaucoup dans cette guerre dépend aussi de sa population. L’ennemi s’est avéré plus fort que ce que nous pensions. Et nous, clairement, le contraire.

Dans le même temps, sentant sa force, l’ennemi entend à tout prix nous enlever nos terres, tandis que nous adoptons progressivement une posture défensive—laissons-nous ce qui est à nous et nous serons tranquilles. L’ennemi interprète cela sans ambiguïté comme une faiblesse, ce qui ne fait que renforcer sa détermination à poursuivre la guerre.

Il n’y a qu’une seule issue à cela: des réformes fondamentales en Russie elle-même. L’identification claire des centres de faiblesse, des changements de personnel, peut-être même d’institutions, et l’énonciation claire des objectifs maximaux de la guerre: la capitulation inconditionnelle du régime de Kiev et le transfert de toute l’Ukraine sous notre contrôle stratégique.

Si les tendances actuelles se poursuivent, un tel objectif restera hors de portée. Cela signifie que nous devons changer nous-mêmes. Nous n’avons tout simplement pas d’autre choix. Une attitude hésitante et défensive ne peut garantir aucune paix, encore moins une paix durable. Il faut une nouvelle stratégie, ainsi qu’un renforcement radical de notre potentiel, y compris sur le plan spirituel.

Nous avons deux exemples tirés du 20ème siècle: la Première Guerre mondiale et la Seconde Guerre mondiale (la Grande Guerre patriotique). La première a mené la Russie à l’effondrement. La seconde, à la grandeur.

Lors de la Première Guerre mondiale, le peuple n’était pas inspiré. Lors de la Grande Guerre patriotique, il l’était.

Nos négociations avec Washington, par leur style et leur ton, ne ressemblent en rien à la Grande Guerre patriotique. Elles minent le moral de ceux qui sont entièrement dévoués à la Victoire. Les processus inertiels hérités des années 1990 continuent également d’agir de manière asphyxiante.

L’Ukraine s’est avérée être un adversaire coriace. Notre victoire n’en sera que plus grande.

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mercredi, 25 mars 2026

L’erreur eschatologique de Thiel

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L’erreur eschatologique de Thiel

Alexandre Douguine

Alexandre Douguine soutient que Thiel déforme le concept de Katechon en le liant à l’accélération technologique, tout en réduisant l’Antéchrist au globalisme libéral.

Il est positif que Thiel parle de l’Antéchrist et du Katechon. Ce sont des sujets réellement d’actualité aujourd’hui. Mais ce qu’il en dit relève d'une grande confusion. Il réduit l’Antéchrist au seul globalisme libéral de gauche (Gouvernement mondial, Soros, Greta). Ce n’est qu’une partie de la vérité. Ils en font partie.

Mais son interprétation du Katechon, qu’il identifie à l’intelligence artificielle, aux hautes technologies et à l’accélérationnisme post-libéral, est étrange et totalement inadéquate. Le Katechon, selon Carl Schmitt, est l’État organisé verticalement, comme le Léviathan de Hobbes. La version la plus authentique est l’Empire chrétien: byzantin pour nous, romain pour les catholiques.

Le changement posthumaniste des corps, le contrôle total de Palantir, la génétique et les élites d’Epstein gouvernant le monde depuis leurs bunkers n’ont absolument rien à voir avec le Katechon. C’est plutôt l’autre face du même Antéchrist. L’Antéchrist est l’Ennemi (antikeimenos) du Katechon.

Ainsi, la Russie katechonique combat le gouvernement mondial, mais le projet de Thiel n’est pas une alternative. Il fait partie du même Antéchrist.

D’ailleurs, la prophétie chrétienne orthodoxe identifie également le Mashiah juif à l’Antéchrist. C’est un troisième aspect qui explique notre attitude face au sionisme. La théologie protestante dispensationaliste et le sionisme chrétien évangelical appartiennent au même ensemble de concepts.

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Fait intéressant, l’eschatologie islamique (pas seulement chiite mais aussi sunnite, sauf le salafisme, le wahhabisme et l’EI contrôlés par le Mossad) coïncide plus ou moins avec l’orthodoxie chrétienne. Les musulmans interprètent le sionisme et l’Occident moderne en général comme le Dajjal (=Antéchrist). Exactement comme nous.

Selon certains hadiths, la bataille finale opposera d’un côté le Dajjal (sionisme/dispensationalistes américains) et de l’autre l’alliance de l’islam (le Mahdi) et de Rûm (christianisme orthodoxe – le Katechon).

Les « tech bros » (Alex Karp et d’autres) se placent clairement du côté de l’Antéchrist. Ils appellent simplement à faire tomber les masques du libéralisme pour imposer directement la domination de l’Antéchrist.

Il existe aussi le « British Israelism » qui affirme que les Anglo-Saxons sont les dix tribus perdues d’Israël. D’où le messianisme anglo-saxon pur, l’hégémonisme, Cecil Rhodes et la géopolitique thalassocratique de Mackinder/Brzezinski. Encore un autre visage de l’Antéchrist.

Voilà où nous en sommes.

19:28 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre douguine, peter thiel, palantir | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

mardi, 24 mars 2026

Contrer le système Epstein - Intégration multipolaire contre réseaux occidentaux

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Contrer le système Epstein

Intégration multipolaire contre réseaux occidentaux

Alexander Douguine

Alexander Douguine aborde la nécessité de l’intégration multipolaire pour contrecarrer la tyrannie technocratique occidentale.

eab553_7bf713b50d3d44a3b46019df77e7ca23~mv2.jpgSi le nouveau capitalisme, selon Kees van der Pijl (photo), consiste en intelligence + médias de masse + IT, alors le contre-capitalisme et la contre-hégémonie doivent être quelque chose de symétrique: l’intégration d’un nouveau niveau d’intelligence avec les médias et le secteur IT. Le terme clé ici est « intégration ». Lorsque ces trois composantes sont isolées, elles sont limitées par cette même isolation. Le nouveau capitalisme exige non pas simplement leur addition, mais leur multiplication. C’est pourquoi la CIA/FBI actuelles, les médias américains modernes et les start-ups contemporaines de la Silicon Valley (Palantir, Musk, la « République technologique » de Karp) sont étroitement intégrés les uns aux autres. Les réseaux d’Epstein étaient, en fait, l’un des modules de cette intégration.

Cela ne se limite pas aux États-Unis. Cela inclut également le Mossad et les Five Eyes. Il s’agit de l’unification des services de renseignement de toute la civilisation occidentale.

Il en va de même pour les médias de masse. Ils sont étroitement intégrés à travers l’Occident et partagent souvent les mêmes propriétaires.

Le secteur IT aussi. Bien que certaines frontières entre l’Europe, l’Amérique et Israël existent sans doute, à un certain niveau ils échangent tous des algorithmes technologiques.

Quelles conclusions en tirer pour nous? Notre propre capitalisme est aujourd’hui imitatif, arriéré et faible. Tout ce qu’il y a de bon en lui ne vient pas de l’imitation du capitalisme, mais de la souveraineté et du talent du peuple. Le reste ne fait que freiner notre développement. Pourtant, même si nous voulions suivre l’Occident, il nous faudrait de toute façon élaborer un projet à long terme d’intégration de ces trois sphères: communautés de renseignement, médias et IT. Une attention particulière devrait être portée aux partenariats avec d’autres États-civilisations multipolaires et leurs triades correspondantes. Ce genre de structure existe assurément en Chine et fonctionne assez bien. Il doit y avoir quelque chose de similaire en Iran et au Pakistan également. Dans d’autres centres du monde multipolaire, cela reste à investiguer. Il est peu probable qu’il y existe déjà quelque chose de sérieux, mais il le faudrait. Les BRICS constituent précisément la zone où des stratégies d’intégration dans les domaines clés sont considérées comme existantes. Et quoi de plus essentiel que ces trois-là ?

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Si nous voulons vaincre l’hégémonie—et nous sommes en guerre contre elle—nous devons comprendre comment elle est structurée aujourd’hui. La publication des dossiers Epstein va au-delà de la révélation du caractère criminel et extrêmement pervers des élites dirigeantes de l’Occident contemporain, de leur nature véritablement satanique, confirmant même les hypothèses les plus audacieuses et les plus inquiétantes des théoriciens du complot ; elle met également en lumière certains mécanismes par lesquels différentes sphères clés des sociétés occidentales fusionnent en un seul réseau. Ce n’est pas un hasard si les services de renseignement, les médias de masse et les magnats de l’IT y jouent un rôle central. Un acteur clé est le fondateur de Palantir, Peter Thiel (photo), qui mène actuellement une tournée mondiale de conférences sur l’Antéchrist et le (techno-)Katechon, et qui a largement facilité l’arrivée à la Maison Blanche d’un autre habitué des soirées d’Epstein, Donald Trump.

Nous avons affaire à un nouveau capitalisme. Bien sûr, la finance, les ressources et les marchés existent encore en son sein. Mais l’accent s’est déjà déplacé vers la virtualité—le contrôle, l’information, la création de mondes artificiels et la transition vers la technosphère: IA, bots, robots, drones et le remplacement de l’humain par le post-humain.

Nous devons tenir compte de cette profonde mutation du capitalisme et formuler une réponse efficace. Faire semblant d’être naïfs ne suffit pas. Il est inutile d’opposer à la nouvelle étape la station précédente sur le même chemin. Il faut changer le vecteur de mouvement, tout en comprenant clairement où nous nous trouvons aujourd’hui. La contre-hégémonie doit être d’avant-garde. L’intégration des services souverains de renseignement, des médias souverains et d’un secteur IT souverain s’impose d’elle-même.

15:16 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alexandre douguine, palantir, peter thiel | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

lundi, 23 mars 2026

La Russie à l’ère de la puissance de l’IA - L’empire du code

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La Russie à l’ère de la puissance de l’IA

L’empire du code

Alexander Douguine

Alexander Douguine sur la foi, la souveraineté et la frontière numérique.

Voyez avec quel style l’IA a transposé les principes fondamentaux de La République technologique d’Alex Karp dans le contexte russe :

- La Russie est une puissance civilisationnelle (un État-civilisation), non simplement un État-nation ou une économie périphérique. Son existence historique et son avenir sont déterminés non seulement par les ressources naturelles, le territoire ou même la parité nucléaire, mais par sa capacité à préserver et à développer une identité souveraine à une époque où la lutte principale se joue dans le domaine des logiciels, des algorithmes, de l’intelligence artificielle et du contrôle numérique de la réalité.

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- Voici un ensemble symétrique de principes adaptés à la civilisation russe/eurasienne :

- La Russie a toujours été un empire dès son origine. La civilisation russe a remporté la victoire et assuré sa survie non par des procédures démocratiques (qui lui sont étrangères) ni par l’efficacité du marché (qui reste secondaire), mais par la supériorité technologique et spirituelle lors de moments décisifs: des armes à feu et de l’artillerie d’Ivan le Terrible et Pierre le Grand, au projet nucléaire et au programme spatial de l’URSS, jusqu’aux armes hypersoniques et à la guerre électronique actuelles. La victoire dans la Grande Guerre patriotique comme pendant la Guerre froide fut le fruit d’une alliance entre l’État, les ingénieurs, les scientifiques et une foi profonde dans la mission nationale.

- L’élite russe contemporaine (y compris le secteur numérique et des TI) s’est égarée. Après 1991, le talent a soit émigré, soit s’est tourné vers le secteur numérique de consommation: réseaux sociaux copiés, fintech, e-commerce, jeux vidéo, spéculation crypto et «substitution aux importations» sous la forme de copies de plateformes occidentales. Ressources et intelligence sont consacrées à des imitations superficielles, au lieu de s’attaquer à des défis d’ampleur civilisationnelle: défense, IA souveraine, cybersécurité, analyses prédictives pour l’État et identité numérique du monde russe.

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- Le modèle actuel est mortellement dangereux pour la survie de la civilisation russe. Au 21ème siècle, la puissance réside dans la maîtrise du logiciel. Qui contrôle le logiciel (algorithmes, données, modèles d’IA, informatique quantique) contrôle la réalité. L’Occident et la Chine sont déjà engagés dans une lutte totale pour la suprématie logicielle. Si la Russie reste en périphérie – dépendante des semi-conducteurs importés, des clouds étrangers, des bibliothèques open source et des réseaux neuronaux occidentaux – elle perdra sa souveraineté plus vite que par n’importe quelle défaite militaire. La Chine et l’Occident n’attendront pas que la Russie «rattrape son retard».

- Une nouvelle alliance entre l’État-civilisation et l’industrie du logiciel/de l’IA est nécessaire. L’État doit se réorganiser radicalement selon des principes d’ingénierie: rapidité, efficacité, audace et rejet du formalisme bureaucratique. L’élite informatique et liée à l'IA doit orienter ses talents vers des tâches civilisationnelles: une IA souveraine (pas une copie de ChatGPT, mais un modèle imprégné d’une vision du monde russe), des systèmes d’analyses prédictives pour les opérations militaires et le monde russe, la cyberdéfense, l’identité numérique sans portes dérobées, et des systèmes d’armes autonomes. Il faut des structures analogues à Palantir Technologies, mais fondées sur une logique russe et libérées des biais atlantistes.

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- La puissance dure est impossible sans une foi profonde. La «puissance dure» (missiles, chars, drones, systèmes hypersoniques) repose entièrement sur la «foi» – l'identité civilisationnelle partagée, le sens de la mission civilisationnelle, l'unité collective (sobornost’), le rejet de la «fin de l’histoire» libérale et la volonté de sacrifice pour l’avenir. Sans cela, même la plus puissante IA ou l’arsenal nucléaire restent des instruments morts. L’élite russe contemporaine manque de cette foi. Cynisme, nihilisme consumériste, relativisme et mentalité du «tout est permis si cela rapporte» dominent.

- Ingénieurs, scientifiques et développeurs n’échappent pas à leurs obligations envers leur civilisation. Le talent et le succès ne naissent pas dans le vide. Ils sont rendus possibles par une civilisation russe millénaire, ses sacrifices, sa culture, sa langue, et son État. Ceux qui détiennent le savoir doivent donc faire preuve de loyauté et contribuer à la défense et au développement de cette civilisation – plutôt que de simplement maximiser leurs revenus, d’émigrer ou de travailler pour des multinationales.

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Savez-vous pourquoi l’IA a pu faire cela si facilement ? Parce que, depuis des décennies, les partisans de l’Idée russe – que personne ne remarquait jusqu’à récemment, et à peine aujourd’hui – n’ont cessé de travailler sur des livres, articles, textes, posts, matériaux et traductions. À force de travail, ils ont construit une vaste carte de la civilisation russe. Empire, Eurasie, multipolarité, État-civilisation, Monde russe, signification éternelle de l’orthodoxie, identité profonde, État-puissance, ontologie de l’État, géopolitique de la Terre, sacralisation du pouvoir, traditionalisme et valeurs traditionnelles, grande mission de la Russie, grand peuple, critique de l’unipolarité, de l’atlantisme, du libéralisme, de l’Occident, etc. – tout cela n’est pas que slogans, mais théories, systèmes, écoles et courants intellectuels.

Il existe un vaste récit patriotique russe, doté de ses propres théories et concepts, terminologies et systèmes. Lorsqu’on demande à une IA d’accomplir une tâche donnée, elle se tourne automatiquement vers ce corpus d’idées comme une évidence. Cela peut passer inaperçu au premier abord, mais c’est précisément l’IA – encore peu censurée – qui révèle l’ampleur de ce travail gigantesque: non seulement le fruit de nombreuses décennies, mais de siècles entiers, si l’on y inclut les slavophiles, les eurasistes, les nationaux-bolcheviks, les monarchistes, les penseurs orthodoxes, les sophiologues et les patriotes soviétiques.

Pour être complet, je vais présenter ce que l’IA a écrit sur Alex Karp lui-même et son projet.

81wEmZuEJ7L._SL1500_-2987249578.jpg- Le livre d’Alex Karp (PDG de Palantir Technologies), La République technologique : Puissance dure, foi douce et l’avenir de l’Occident (2025, co-écrit avec Nicholas W. Zamiska), est une critique acerbe de l’Occident moderne – et surtout de la Silicon Valley – ainsi qu’un manifeste sur la manière de restructurer les relations entre technologie, État et identité nationale.

Voici les principales idées du livre, résumées :

- Les États-Unis et l’Occident ont toujours été une « république technologique ».

- L’Amérique a dominé le 20ème siècle non seulement grâce à la démocratie, mais surtout en raison de sa supériorité technologique – particulièrement logicielle. La victoire lors de la Seconde Guerre mondiale, de la Guerre froide et l’essor d’Internet résultent d’une alliance étroite entre l’État et les ingénieurs (projet Manhattan, DARPA, les débuts de la Silicon Valley sous contrats du Pentagone).

La Silicon Valley s’est égarée

- Après la victoire dans la Guerre froide et l’avènement de la Pax Americana, ingénieurs et entrepreneurs sont passés de tâches d’intérêt national à des produits de consommation: réseaux sociaux, applications pour la livraison de repas, publicité et plateformes d’achat. Talents et ressources sont consacrés à des «futilités» au lieu de répondre à de vrais défis comme la défense, la criminalité, la médecine ou l’éducation.

Le modèle actuel est dangereux pour la survie de l’Occident

- Au 21ème siècle, la principale lutte pour le pouvoir est celle de la supériorité logicielle et de l’intelligence artificielle. La Chine et d’autres régimes autoritaires utilisent activement la technologie pour accroître leur puissance militaire et géopolitique. Si l’Occident ne revient pas à des priorités sérieuses, il perdra la nouvelle course aux armements.

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Une nouvelle alliance entre l’État et l’industrie logicielle est nécessaire

- Karp appelle explicitement à un partenariat étroit – et non à une séparation – entre l’État et les entreprises technologiques (comme Palantir Technologies). L’État doit adopter une mentalité d’ingénieur (solutions rapides, audace, concentration sur les résultats), tandis que les entreprises technologiques doivent orienter leurs talents vers la défense, la sécurité nationale et de grands objectifs civilisationnels.

La puissance dure requiert la foi douce

- La «puissance dure» (force militaire et technologique) est impossible sans «foi douce» – identité nationale partagée, culture, valeurs, patriotisme et sens du devoir. L’élite moderne, y compris la tech, manque de ces fondements «doux»: il n’y a plus de but commun, plus de fierté civilisationnelle, mais du conformisme, du relativisme et un nihilisme consumériste.

Les ingénieurs ne sont pas exempts de devoirs envers la nation

- Les ingénieurs talentueux et les fondateurs d’entreprise ne créent pas leur succès «à partir de rien» – ils bénéficient des acquis de la civilisation américaine (et occidentale). Ils sont donc censés faire preuve de loyauté et contribuer à la défense et au développement de cette civilisation, plutôt que de simplement maximiser leur profit ou leur confort personnel.

Critique de la décadence et appel à l’ambition

- Ce livre est un réquisitoire contre la fragilité intellectuelle, la lâcheté des dirigeants, la perte d’ambition et le vide spirituel. Karp appelle à une «révolte» contre ce déclin et à un retour à de grands projets transformateurs – même s’ils sont impopulaires ou politiquement controversés.

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Globalement, le livre fonctionne à la fois comme :

 – un acte d’accusation contre la Silicon Valley contemporaine,

– un appel à la renaissance du « projet national » américain,

– et une justification de la mission de Palantir Technologies (travailler avec l’État, la défense, l’IA pour la sécurité).

[À ce stade, l’IA commence à pencher légèrement vers le « woke », tout en restant mesurée.]

Il s’agit d’un texte fortement « va-t-en-guerre », national-capitaliste et anti-postmoderne, que beaucoup ont interprété comme un manifeste pour une nouvelle ère de militarisme technologique en Occident.

vendredi, 20 mars 2026

Les États-Unis commencent-ils à perdre? 

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Les États-Unis commencent-ils à perdre? 

Alexandre Douguine

Animateur: Le sujet principal de cette émission reste sans aucun doute inchangé et, à l’évidence, il nous accompagnera encore longtemps. Il s’agit de la guerre dans le golfe Persique, de la guerre au Moyen-Orient. On ne peut plus appeler cela autrement: ce n’est plus juste un conflit, ni un dérapage temporaire — c’est une véritable guerre. Puisque nous avons l’intention de l’analyser en détail, permettez-moi de vous demander: à votre avis, tout ce qui se passe actuellement dans la région, cela doit-il être pris au sérieux et pour longtemps ?

Alexandre Douguine : À mon sens, dans notre monde volatil, où tout est sur le fil et ne tient qu’à un cheveu, nous pouvons être confrontés aux retournements les plus incroyables. C’est pourquoi je ne crois à aucune analyse qui affirme: «cela va durer, nous le savons avec certitude» ou «cela va se terminer bientôt, nous en sommes sûrs». Je ne prends pas une telle responsabilité. Je pense qu’il faut suivre les événements, essayer d’en comprendre le sens et voir comment ils se déploient. Les prévisions selon lesquelles tout se terminera dans six mois ou durera éternellement tombent constamment à l’eau. Il me semble irresponsable de faire de telles prédictions. La guerre continue, tout simplement, elle n’est pas terminée.

Comparons: Trump avait l’intention de la finir en quelques heures, puis en quelques jours, mais elle dure déjà depuis deux semaines et se déroule de façon tout à fait différente de la guerre des 12 jours entre Israël et l’Iran qui avait eu lieu il y a moins d’un an, avec la participation des États-Unis. C’est une autre guerre sous tous les aspects, incomparablement différente de la précédente. C’est une guerre radicale qui a déjà causé à l’Iran des pertes colossales: presque toute la direction religieuse, politique et militaire du pays a été éliminée, des gens sont morts, les villes et infrastructures économiques iraniennes subissent des bombardements massifs. À cela, l’Iran répond par une résistance sans précédent: il ne se rend pas et, surtout, il ne se met pas à négocier avec l’agresseur. L’Iran bombarde régulièrement et massivement Israël. Cette information est censurée, car la majorité de la presse américaine est du côté des États-Unis — ils sont partie prenante du conflit — et donc l’Amérique cache la réalité de la situation en Israël. Israël se transforme progressivement en Gaza, c’est-à-dire que de plus en plus d’objectifs économiques, militaires et civils y sont détruits.

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Une véritable insurrection couve donc, et je n’exclus pas qu’on assiste à un changement de régime non pas en Iran, mais en Israël — justement parce que Netanyahou a disparu et qu’on tente d’expliquer son absence. Parfois, il s’agit manifestement de fake news, parfois c’est difficile à dire, mais quoi qu’il en soit, il se passe quelque chose en Israël: avec Ben-Gvir, Netanyahou, la société, la stratégie militaire et simplement la population — dont on ne sait encore rien. Selon les informations fragmentaires, fortement censurées en Occident, Israël se transforme peu à peu en Gaza. Les missiles iraniens arrivent, traversent le « Dôme de fer » et atteignent leurs cibles. Lesquelles exactement? À quelle échelle? Il est impossible de le dire précisément. Les Iraniens avancent leur point de vue, l’Occident le sien. Il semble que les dégâts subis par Israël sont bien supérieurs à ce qu’on estimait ou annonçait en Occident, même s’ils restent moindres que selon les sources iraniennes. La vérité se situe quelque part entre les deux, mais ce sont déjà des pertes très sérieuses, qu’Israël n’avait certainement pas prévues lors de la première guerre de 12 jours contre l’Iran. Quant à la profondeur de ces pertes, il est encore difficile de se prononcer, mais il est évident que l’Iran a appliqué une tactique très efficace: il a fermé le détroit d’Ormuz, frappé les principaux pôles économiques et de communication dans les pays arabes, touchant des ambassades américaines, des centres de renseignement et des infrastructures énergétiques.

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C’est-à-dire que l’Iran, n’ayant pas les moyens d’atteindre ses principaux adversaires — les États-Unis — faute de puissance suffisante, a porté des coups très efficaces sur des bases et objectifs militaires locaux d’où partaient les attaques contre lui, modifiant ainsi profondément l’équilibre des forces dans la région. Cela ne s’est pas produit seulement sur le plan militaire, mais aussi économique. Le blocage du détroit d’Ormuz, ainsi que la possible fermeture par les Houthis du détroit de Bab el-Mandeb — l’accès à la mer Rouge — met en péril tout le système énergétique mondial.

Les deux gazoducs russes Nord Stream ont été sabotés par les Américains, via leurs satellites ukrainiens, le monde était déjà privé du pétrole russe par de lourdes sanctions, et voilà qu’il perd une deuxième source d’hydrocarbures — le Moyen-Orient, désormais bloqué. C’est un coup colossal pour l’économie mondiale, qui commence déjà à se faire sentir. En d’autres termes, l’Iran a choisi une méthode de guerre qui oblige réellement l’adversaire à réfléchir à ses actes.

No-US-iran-war-on-Israel-495x660-1127781697.jpgEt là, on voit des signes de panique à la Maison Blanche, car Trump change d’avis plusieurs fois par jour. Un coup il fanfaronne qu’il va résoudre seul le problème iranien, un autre il appelle tout le monde à l’aide: «venez, aidez-nous à patrouiller pour protéger les pétroliers dans le détroit d’Ormuz», et il invite — tenez-vous bien — la Chine. Donc, pas seulement les pays européens, qu’il a récemment insultés, mais aussi la Chine, qui devrait réparer les conséquences de son agression totalement injustifiée contre l’Iran. Et que voit-on? Tout le monde refuse. Certains hésitent: Starmer, Macron, Merz — tantôt ils envoient des navires, tantôt non. Maintenant, même Meloni refuse de participer, alors qu’elle était pourtant une alliée de Trump. On a l’impression que Trump ne sait plus ce qu’il fait.

De plus en plus de messages circulent sur les réseaux sociaux américains: «Nous sommes gouvernés par un fou, un maniaque sénile, un paranoïaque». Et si l’on se souvient de l’affaire Epstein, le tableau devient franchement terrifiant — à la tête d’une puissance nucléaire se tient un maniaque imprévisible, dont les propos et les actes échappent à toute logique, même élémentaire. Il décide une chose le matin, une autre l’après-midi, une troisième le soir, et le lendemain tout recommence. Cela vaut aussi pour sa politique des droits de douane et des sanctions. On a l’impression qu’à la tête de la plus grande puissance mondiale s’est retrouvé un homme gravement malade, mentalement instable, traînant derrière lui un «passif» criminel effrayant.

Comment alors prévoir la suite? Tout a commencé avec un calcul: que l’Iran finirait vite par négocier aux conditions américaines, reconnaîtrait sa défaite et accepterait les exigences des États-Unis. Mais il s’est passé tout le contraire. Des forces bien plus radicales sont arrivées au pouvoir. C’est aujourd’hui le Corps des Gardiens de la Révolution islamique qui mène la guerre — des gens sans pitié, ayant perdu leurs guides spirituels, politiques, leurs enfants.

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Et l’Iran, à mon avis, tiendra jusqu’au bout. Mais qu’est-ce que cela signifie, «jusqu’au bout»? Personne ne le sait: frappes nucléaires? Opération terrestre? Aura-t-elle un effet? Impossible à dire. Israël survivra-t-il, existera-t-il encore un certain temps ou disparaîtra-t-il simplement dans un futur proche? Car si l’on compare Israël à l’Iran, a fortiori au monde islamique, on comprend que ce n’est qu’une petite base militaire américaine — très active, très agressive — mais ce n’est ni un pays, ni un État, ni une civilisation. C’est une sorte de réseau qui survit en manipulant d’autres pays: l’Amérique via ses lobbys, l’Europe, et le monde arabe.

Si ce conflit devient de plus en plus "civilisationnel" et finit par le devenir totalement, le facteur religieux montant de part et d’autre, je pense qu’on peut supposer avec une certaine probabilité qu’Israël sera rayé de la carte. Cet État, dans son format actuel, n’existe pas depuis si longtemps. C’est en grande partie une construction artificielle, un proxy de l’Occident au Moyen-Orient.

Jusqu’où sera-t-il défendu et que restera-t-il à défendre? Peut-être quelque chose, mais tout prend un tour de plus en plus sinistre, et à mon avis, on s’approche du point où l’une des parties — Israël ou les États-Unis — pourrait lancer une frappe nucléaire tactique sur le territoire iranien. Si l’Iran continue à agir aussi efficacement, il subira bien sûr de lourdes pertes, et ses villes seront aussi frappées, mais regardez une carte: la taille de l’Iran par rapport à Israël, c’est bien moins que Gaza par rapport à Israël. On voit ce qu’Israël a fait de Gaza: des ruines. Théoriquement, transformer Israël en une nouvelle Gaza, c’est possible. D’autant que tous les autres commencent à être entraînés dans cette guerre, directement ou indirectement. Certains affirment qu’ils ne soutiendront pas Trump. D’ailleurs, le Japon a refusé d’envoyer sa flotte en patrouille pour escorter les navires dans le détroit d’Ormuz, et Trump déclare: «ce n’est pas notre problème, nous avons assez de pétrole, si vous en voulez, allez patrouiller vous-mêmes».

C’est lui qui a tout déclenché, qui a frappé l’Iran. Il a provoqué ces représailles qui frappent désormais ses propres alliés — les Émirats arabes, le Qatar, Bahreïn, le Koweït — et maintenant il dit: «je m’en lave les mains, j’ai assez de pétrole, si vous avez des problèmes, défendez vos pétroliers vous-mêmes dans le détroit d’Ormuz». C’est à peine croyable. Nous avons vu divers dirigeants aux États-Unis, en Europe, et même chez nous — certains étaient à la limite de l’équilibre mental, cela arrive. Mais ce que nous voyons aujourd’hui, cet individu à la tête de l’Amérique, c’est vraiment très inquiétant, car il n’y a aucune logique dans ses actions. Il dit une chose aujourd’hui, une autre demain, une troisième le jour suivant. Pour l’instant, il ne s’est pas retourné contre nous, il ne nous a pas encore visés avec sa folie agressive — d’ailleurs, il garde ce thème sous la main. Il estime manifestement qu’il faut agir par étapes.

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Déjà deux fronts actifs: l’Amérique latine avec le Venezuela, avec Cuba qu’il prépare à envahir, avec les sanctions et le blocus. Il est plongé dans la guerre du Moyen-Orient, qui n’est pas près de finir, et ensuite il s’attaquera à la Chine sous prétexte de protéger Taïwan. Le dossier ukrainien n’est plus sa priorité. Mais si ses actions agressives réussissaient, tout se rapprocherait à nouveau de nous. Il faut bien comprendre: l’Iran, aujourd’hui, c’est un bouclier pour nous et pour la Chine, car, s'il tombe, après, ce sera notre tour.

Et même pour Trump, lancer une agression sur tous les fronts, même dans son état, ce serait trop. Mais il faut comprendre à qui on a affaire. Toute idée selon laquelle on pourrait s’entendre avec ce système, trouver un terrain d’entente — tout cela s’est effondré. Nous avons essayé, nous avons agi correctement. Lorsque Trump est arrivé, il avait un discours plutôt sensé, il était entouré de gens sérieux et cohérents. Aujourd’hui, il les a tous chassés — les derniers ont été limogés hier. Il dit : « il ne me reste que mon ami Mark Levin, Laura Loomer et Lindsey Graham, et tous ceux qui ne les aiment pas sont détestés par toute l’Amérique, y compris par les conservateurs, de droite comme de gauche». D’abord, ce trio est repoussant physiquement, ensuite ils sont absolument antipathiques, sans aucun charisme. Tous les gens respectables de l’entourage de Trump sont partis ou se taisent: J. D. Vance, Tucker Carlson, Megyn Kelly — tous ont pris leurs distances.

Voilà ce que je veux dire : Trump est dans une impasse. Il faut bien le comprendre. C’est pourquoi sa manière de se comporter, en guerre comme en politique internationale, est extrêmement dangereuse. Nous devons être extrêmement prudents dans une telle situation.

Animateur : Essayons d’en discuter un peu plus en détail, car vos propos soulèvent de nombreux aspects importants. Commençons par l’attaque des États-Unis et d’Israël contre l’Iran et les représailles iraniennes contre les monarchies du Golfe. Selon les dernières informations, le PIB du Koweït et du Qatar a déjà chuté de 14% et continue de baisser: les raffineries ferment, tout le secteur pétrolier régional est en stagnation. Il est évident que l’Iran agit délibérément. Même selon les propos que vous avez cités de Donald Trump, il est d’accord pour dire que les monarchies du golfe Persique, en tant que source de pétrole, ne l’intéressent plus.

Ma question suivante : à qui profite ce conflit, selon vous ? Car les raisons officielles étaient fallacieuses — tout le monde comprend que la question de l’arme nucléaire iranienne n’est plus mentionnée. Comment définiriez-vous l’idée initiale de cet embrasement? Qui devait gagner, qui veut gagner, et comment?

Alexandre Douguine : Il me semble que nous vivons les événements à plusieurs niveaux: géopolitique, économique et idéologique-religieux. On considère souvent que l’idéologie religieuse n’est qu’une lubie, sans importance, car seuls les intérêts matériels comptent. Mais c’est une erreur. Les trois participants de ce conflit sont largement motivés par leur vision de la fin des temps, chacune radicalement opposée.

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D’un côté, il y a l’idée du «Grand Israël» que soutient Netanyahou: c’est la guerre des derniers jours, qu’il mène contre l’Amalek — l’Iran. Cette lutte doit mener à la venue du Messie, et des rituels sont préparés pour cela. Le Sanhédrin a été reconstitué, on a importé des vaches rousses qu’il faut sacrifier, on prépare la construction du Troisième Temple. Un grand prêtre est formé, qui ne touche pas terre et qu’on porte sur un palanquin. On prépare la destruction de la mosquée Al-Aqsa, et, il y a deux jours, pour la première fois dans l’histoire d’Israël, les offices religieux ont été interdits pendant le Ramadan. C’est la réalité de la politique israélienne, qui utilise tous les moyens pour avancer son projet messianique.

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Le sionisme chrétien dans l’entourage de Trump est aussi devenu une force dominante. Paula White (photo), à la tête des evangelicals dispensationalistes, officie à la Maison Blanche et proclame que la prophétie s’accomplit, que la fin du monde approche, que c’est pourquoi Israël est si important: "prions pour lui et tuons tous ses ennemis", a-t-elle lancé. Il ne faut pas sous-estimer le degré de fanatisme religieux en Israël et aux États-Unis. Autrefois, cela semblait marginal, aujourd’hui c’est un facteur majeur de la grande politique. L’Iran répond de la même façon, voyant en Trump et Netanyahou le Dajjal — l’Antéchrist. Ici, la géopolitique passe au second plan.

Néanmoins, elle a son importance. Si Trump veut imposer l’hégémonie américaine, il souhaite couper les liens économiques entre la Russie et le reste du monde. Il poursuit la politique de Biden: sanctions, interdiction d’acheter notre pétrole, attaques contre nos pétroliers. D’un autre côté, il s’agit de neutraliser le deuxième pôle mondial de production d’énergie: le Moyen-Orient. Les États-Unis ont leur pétrole et leur gaz, qu’ils sont prêts à vendre très cher. Plus le Venezuela, que Trump considère comme acquis avec toutes ses réserves. Voilà une source alternative d’énergie pour le monde — un modèle de domination unipolaire dur.

La façon dont tout cela se déroule rappelle un show postmoderne paranoïaque ou une série sur un tueur sanguinaire. L’association d’une eschatologie radicale, qui anime Israël, d’un affrontement géopolitique et d’un changement d’équilibre énergétique dessine un tableau sombre: la Russie isolée, une deuxième source de ressources neutralisée, tout cela pour permettre à l’Amérique de s’ériger en hégémon mondial dans une ère «messianique».

Animateur : Continuons notre entretien sous un autre angle. Trump doit se rendre en Chine dans moins de trois semaines. D’une part, Pékin est officiellement le principal rival géopolitique des États-Unis. D’autre part, Washington ne peut s’en passer: la Chine est la source des ressources clés et des terres rares. Sans elles, l’industrie américaine — de l’aviation au high-tech — ne peut fonctionner.

À votre avis, comment pourraient-ils résoudre ce dilemme à Washington et à Pékin? Que peut changer cette visite? On dit même que la Chine pourrait forcer les États-Unis à revoir leur politique au Moyen-Orient, en utilisant sa base de ressources comme levier. Qu’en pensez-vous?

Alexandre Douguine : D’abord, Trump a déclaré aujourd’hui qu’il n’ira pas en Chine: son agenda change. Ce qui était prévu dans trois semaines est repoussé, car les événements évoluent à la minute près. Tout récemment, sur les réseaux sociaux occidentaux, il a dit qu’il n’ira pas tant que les Chinois n’enverront pas leurs navires d’abord.

Il y a une part de rationalité: la Chine est un énorme pôle du monde multipolaire, qu’il faut considérer, comme la Russie, pour des raisons économiques, politiques, militaires, nucléaires. Mais de toute évidence, Trump ne veut pas le faire. Il ne veut tenir compte de rien ni de personne — ni des puissances de second plan, ni de celles de premier plan. Mais il ne se risque pas encore à un conflit direct avec la Chine: quelque chose le retient — peut-être un reste de raison. Il n’est pas prêt à s’aventurer sur cette glace.

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Dans sa vision, le monde est égocentrique: il n’y a qu’un seul centre de décision — lui-même. C’est une forme sévère de paranoïa: il se croit tout-puissant et le reste du monde doit obéir. Si quelqu’un ne s’y plie pas, cela le met en rage, il veut se venger et briser l’opposant. Avec les plus faibles, il y parvient: il a réussi avec Maduro, à éliminer tout le leadership iranien, à soutenir Israël dans la destruction de Gaza, à mettre la main sur Cuba, à humilier ses partenaires européens. Là où il peut exercer un pouvoir absolu, il le fait.

Il voit l’Inde et le Japon comme des Etats esclaves. L’expérience de l’île d’Epstein — la règle de la domination absolue sur des victimes — a forgé chez lui ce comportement monstrueux et criminel. Trump agit comme s’il était entouré de victimes d’Epstein: dociles, sans droits, qui ne se défendront pas. Epstein, pour éviter que ses victimes ne mordent, leur faisait arracher les dents ! Trump a participé à ces orgies pédophiles. Qu’a-t-il dans la tête? Avec qui avons-nous affaire? L’Amérique est désormais terrifiée par cela.

C’est à cette psychologie que nous avons affaire. Comment voit-il la Russie et l’Iran? Il nous voit, nous et la Chine, comme des concurrents très dangereux, témoins de ses crimes, capables de réagir. Je pense qu’il nous déteste vraiment. Mais quelque chose l’empêche d’attaquer frontalement: trop de choses dépendent, dans l’économie, le militaire et la politique, de la Chine et de la Russie. Il a aussi un autre front de travail. Ou peut-être plus d’ailleurs, je pense à l’Europe.

Animateur : Vous avez déjà abordé la question de l’Europe, qui se retrouve à nouveau dans une position très étrange. D’abord Trump demandait l’aide des Européens, puis il s’est offusqué que Starmer ait proposé de l’aide «au mauvais moment», etc.

À votre avis, l’Europe a-t-elle aujourd’hui la moindre qualité de sujet politique — non seulement dans ses relations avec Trump, mais aussi dans le contexte de la guerre dans le Golfe, dont elle est la première victime? A-t-elle encore la capacité d’influencer les vicissitudes politiques actuelles?

Alexandre Douguine : L’Europe, si l’on poursuit la métaphore de l’île d’Epstein, fait figure de complice, de garde ou d’homme à tout faire dans ces crimes monstrueux. Elle dispose d’une liberté très limitée, mais en réalité, elle n’est qu’un employé de cette île. Elle n’est pas le principal criminel, mais pas non plus une victime complète. Au fond, elle aimerait faire partie de la «première ligue», mais sait qu’à tout moment elle peut être rejetée et devenir une victime. Le Premier ministre belge parlait de différence entre vassal et esclave, mais en réalité, elle n’existe pas: on traite le vassal avec respect en exigeant une soumission totale, l’esclave, lui, on le traite sans aucun respect. Voilà la situation de l’Europe. Si Trump voulait la féliciter, il l’appellerait «fidèle vassale», ce qu’il fait parfois quand il est de bonne humeur. S’il se fâche, il traite ses employés comme des esclaves — il ne tape pas sur la joue, il mord, il frappe, il leur jette un cendrier à la tête.

La position de vassal-esclave est telle: le maître a changé, c’est un fou, mais que faire? Attendre qu’on l’interne, saboter peu à peu, refuser d’exécuter des ordres criminels. Mais alors on est licencié ou on devient victime. Les marges de manœuvre de l’Union européenne sont faibles: ils rêvent que cet enfer se termine, que le maniaque parte, qu’ils redeviennent de fiers vassaux. Pour l’heure, Trump les traite comme des esclaves rebelles, ils essaient de résister, d’échapper à la traque sur l’île d’Epstein, devenant eux-mêmes les victimes des forces avec lesquelles Trump fait ce qu’il veut.

On assiste à la perte de statut de sujet politique chez tous ceux avec qui Trump traite: il est le seul sujet, tous les autres sont des objets. Ceux qu’il peut transformer en choses, humilier, tuer ou violer — il le fait. Mais l’Europe occupe une position intermédiaire: ce sont aussi des «invités» de l’île, qui peuvent à tout moment devenir victimes, passant de bourreaux à victimes. Nous, la Chine et le grand Iran, qui fait la preuve de sa dignité et de son refus d’être transformé en objet, refusons cette ablation de notre statut de sujet — nous nous opposons à ce maniaque déchaîné. Notre potentiel, notre arsenal nucléaire stratégique, notre économie, notre volonté, notre président, notre peuple attaché aux valeurs traditionnelles et non à celles d’Epstein, font barrage. Nous affirmons notre souveraineté, refusons le rôle de vassaux, même choyés. Nous avons déjà essayé ce rôle dans les années 1990 et savons comment cela se termine.

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Toute négociation avec nous ou avec la Chine est pour Trump une épreuve psychologique, car il y rencontre des sujets. Nous désubjectiver n’est pas si simple, et c’est là son problème. Nous devons donc, en soutenant au maximum l’Iran, élaborer une contre-stratégie, car un tel ordre mondial doit être empêché: il faut réfléchir à comment neutraliser ce forcené et le mettre en sécurité. Beaucoup ont discuté de la clairvoyance de notre président quand il disait que Kamala Harris serait mieux. On croyait à l’ironie, pensant que Trump tiendrait ses promesses. Or, notre président avait vu juste. Il est remarquablement lucide et visionnaire. Ce que nous vivons aujourd’hui est une catastrophe mondiale: on est au bord de la guerre nucléaire parce qu’à la tête d’une grande puissance se trouve un individu manifestement dérangé, avec des idées folles, une psyché délabrée, une démence évidente. C’est dangereux pour tous, il faut penser à s’en protéger. D’ailleurs, l’Europe devrait se tourner vers nous, car nous sommes prévisibles.

Animateur : Permettez-moi de poursuivre sur cette note. Si l’on laisse de côté la personnalité de Trump, on constate que ce qui se passe au Moyen-Orient — la crise énergétique et économique — conduit inévitablement l’Europe à une catastrophe totale. Tous les experts l’écrivent. Les Européens vont à l’abattoir comme des agneaux.

J’aimerais savoir pourquoi ils agissent ainsi: est-ce le résultat de l’incompétence et de la dégradation des élites, qui ne voient pas que cette crise ne leur apportera que misère et effondrement, ou bien s’agit-il d’une trahison consciente des instances de l’UE, comme von der Leyen et consorts, qui savent très bien où cela mène mais continuent? À votre avis, qu’est-ce qui motive réellement la position suicidaire de l’Europe?

Alexandre Douguine : Ils n’ont tout simplement pas le choix. En ont-ils un? Ils ne sont qu’une partie de ce système, de simples employés.

Animateur : Mais ne pourraient-ils pas se révolter contre Trump, soutenir l’Iran, la Russie, la Chine, etc.? L’imaginez-vous?

Alexandre Douguine : Non, bien sûr que non. Voyez-vous Macron — ce politicien dont on ne connaît même pas l’orientation — ou le collaborateur de «BlackRock», ce Merz, qui ressemble à Himmler dans un mauvais rêve posthume, ou l’ahuri Starmer — pensez-vous qu’ils défendront la souveraineté européenne? Tous ceux qui auraient pu aller dans ce sens — Schröder en Allemagne, Mitterrand ou Chirac en France — ont disparu. Ceux-là étaient souverains: certes, ils jouaient selon les règles occidentales, atlantiques, mais ils avaient une vraie autonomie.

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Depuis, il y a eu une rotation des élites européennes, qui sont devenues totalement subalternes. Ce sont peut-être des personnalités vaniteuses, mais elles ne reflètent ni les intérêts des sociétés européennes, ni la géopolitique européenne. Elles sont en fait parties intégrantes du système américano-centré, sans aucune liberté. Les leaders globalistes américains présentaient cette dépendance des élites européennes sous une forme polie: on parlait de multilatéralisme, de l’importance de l’avis des partenaires. C’est comme un répondeur: «votre avis nous intéresse», mais en réalité, gardez-le pour vous.

Animateur : Alors, est-ce de la bêtise ou de la trahison ?

Alexandre Douguine : C’est le résultat d’un long travail : cela ne s’est pas fait en un jour. Ce n’est pas seulement de la bêtise ou de la trahison — l’Europe a en fait perdu sa souveraineté après 1945. Dès que les États-Unis sont devenus superpuissance, ils ont pris en charge les principaux problèmes politico-militaires, puis économiques de l’Europe, et les prérogatives de l’Ancien Monde n’ont cessé de diminuer. Bien sûr, les dirigeants européens ont souvent tenté de s’émanciper de cette hégémonie américaine pour faire de l’Europe un acteur souverain avec ses propres intérêts, objectifs et valeurs — souvenez-vous de De Gaulle, qui était sorti de la structure de l’OTAN. Mais cela n’a jamais marché, car Washington disait: «Pourquoi vous séparer? Nous partageons les mêmes valeurs, vous êtes nos partenaires». On les appelait partenaires, mais en réalité, ils restaient des vassaux, traités «gentiment». «Pas besoin d’affirmer votre identité, c’est notre affaire, nous pensons pour vous». Comme on disait en Allemagne: «laissez tomber la conscience, le Führer pense pour vous» — aujourd’hui, c’est pareil: «dirigeants européens, Washington pense pour vous».

Ils en sont arrivés à ce qu’un maniaque prenne la tête du système. Bien sûr, ils ne s’attendaient pas à se retrouver sous la coupe d’un dirigeant totalement fou, qui se met à les humilier publiquement. Il leur enlève l’énergie, et quand on lui demande pourquoi, il répond: «parce que j’en ai envie, il n’y a plus de droit international, seulement moi et ma morale». Si vous voulez du pétrole, allez vous battre dans le détroit d’Ormuz contre les Iraniens, ce n’est pas mon affaire. Il peut très bien déclarer bientôt: «j’ai gagné, l’Amérique a infligé un coup décisif, l’Iran n’existe plus, je m’en lave les mains». Et tout continuera: bombardements sur Israël, explosions de nouvelles bases, mais Trump affirmera que tout cela, ce sont des fake news. Il dit déjà que tous les dégâts subis par Israël, c’est de l’intelligence artificielle, qu’aucune roquette n’a percé le «Dôme de fer», que tout va bien. Dans ce monde halluciné et solipsiste, il peut proclamer la victoire, et l’Europe aura à en gérer les conséquences.

0c9a4631ff57a5d51c8ee4c1f7145956-2521328347.jpgOù irait-elle? Son degré de liberté est nul. Ces dirigeants n’aiment pas Trump, et qui pourrait l’aimer? À voir Melania Trump, on se demande: que se passe-t-il dans sa tête, avec qui a-t-elle partagé sa vie? C’est terrifiant. Comment aimer un tel homme? On peut le supporter, si l’on est en esclavage, mais pas plus. Son air sévère témoigne qu’elle sait que la situation est très mauvaise, qu’elle est une victime. Peut-être essaie-t-elle même de lancer des signes quand elle dit «je suis médium, visionnaire» — en réalité, elle crie «sauvez-moi».

Animateur: Alors elle en sait beaucoup plus que nous…

Alexandre Douguine : Elle en sait assurément plus, et ce savoir lui gâche la vie. Mais laissons-la. Quant à l’Europe, elle se retrouve dans la position non d’une épouse aimée, mais de quelqu’un de bien plus malheureux sur cette île d’Epstein qu’est devenu l’Occident. Les dirigeants européens sont «coincés»: ils ne voulaient pas cela, rêvaient d’un autre statut, voulaient fixer les règles, mais n’y sont pas arrivés. Je n’ai aucune pitié pour eux — ils méritent ce qui leur arrive, et même pire. Nous, nous devons ne compter que sur nos propres forces, gagner cette guerre, nous rapprocher de nos alliés — Iran, Corée du Nord, Chine — et chercher d’autres partenaires pour un monde multipolaire. Il faut convaincre tous ceux qui ont encore un minimum de souveraineté de ce qui les attend s’ils laissent perdurer cette hégémonie, et bâtir notre monde multipolaire.

Si des révolutions surviennent en Europe et que les élites libérales et mondialistes sont renversées, tant mieux, je pense que nous leur tendrons la main, y compris un «pipeline» de secours, voire plusieurs. Mais pour cela, ils doivent d’abord se sortir eux-mêmes de la dépendance où ils se trouvent. Les peuples d’Europe souffrent deux fois: ils sont gouvernés par des maniaques qui eux-mêmes obéissent à un maniaque encore pire. Imaginez leur sort! Le pire, c’est qu’on ne les nourrit même plus. Autrefois, les vassaux et esclaves étaient au moins nourris, maintenant le maître a cessé de le faire, et les autres ne veulent pas s’en charger. Epstein et Bill Gates discutaient jadis de ce qu’il fallait faire des pauvres, et sont arrivés à la conclusion qu’il fallait s’en débarrasser. Peut-être est-ce ainsi que ce plan est mis en œuvre.

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